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ONG et Conf' contre une vision « opportuniste » de la souveraineté

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Pour les ONG comme pour la Confédération paysanne, le syndicalisme majoritaire et le ministre de l’Agriculture dévoient le concept de souveraineté à l’heure de la guerre en Ukraine. Pour ces organisations, le conflit révèle avant tout les failles des filières tournées vers l’exportation, et aurait donc plutôt dû encourager à renforcer l’autonomie des fermes, en Europe comme ailleurs.

« Il y a deux ou trois ans, le mot était encore tabou en France », se souvient Valentin Brochard, chargé de plaidoyer souveraineté alimentaire au sein du CCFD-Terre solidaire. Mais la crise du Covid et la guerre en Ukraine ont redoré l’image de ce concept, au prix d’un glissement de sens, dénonce l’ONG, avec la Confédération paysanne. D’un concept développé par les ONG pour alerter sur la faim dans le monde, la souveraineté alimentaire est devenu depuis 2020 un argument utilisé par le syndicalisme majoritaire pour demander de « produire plus » en France, retrace-t-il.

La souveraineté alimentaire, rappelle Valentin Brochard, est née dans les années soixante-dix. Mais c’est les années quatre-vingt-dix qu’elle s’est fait pour la première fois une place sur la scène internationale, en réaction à l’Uruguay Round de 1994, et aux engagements pris sur la réduction des protections aux frontières. Signée à Rome en 1996, la déclaration de la Via Campesina (mouvement agricole international fondé par la Confédération paysanne) pose pour la première fois une définition claire : « La souveraineté alimentaire est le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité de produire son alimentation de base ».

Car, regrettent les auteurs, les politiques de libéralisation du commerce « ont globalisé la pauvreté et la faim dans le monde ». Parmi les solutions, selon eux : « Cesser la dépendance vis-à-vis des intrants chimiques, des monocultures d’exportation », tout en facilitant l’accès à la terre et au crédit pour les paysans. Mais à l’inverse, déplore la Confédération paysanne, la souveraineté alimentaire serait plutôt utilisée aujourd’hui par la FNSEA pour « financer les dépendances » des fermes aux importations d’engrais ou de céréales et légumineuse pour l’alimentation animale.

Le symbole de Farm to Fork

Pour Nicolas Girod comme pour les ONG, l’« opportunisme » du syndicat majoritaire autour de la souveraineté a surtout été révélé par ses demandes sur l’application du Green deal. Christiane Lambert, citée dans un communiqué envoyé le 26 février, deux jours après le début de la guerre en Ukraine, estime ainsi « qu’il est probablement opportun de s’interroger sur la stratégie européenne Farm to Fork dont toutes les études démontrent qu’elle conduit à une diminution de la production et donc à une fragilisation de la souveraineté. »

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En cause : les objectifs de réduction de 50 % des usages des pesticides chimiques et des pertes de nutriment qui, couplées avec un objectif de surface bio de 25 %, pourraient selon différentes études réduire la production de céréales en Europe de 10 à 20 %. Mais aux yeux de la Conf', ces trajectoires sont pourtant bien en ligne avec la déclaration de 1996 de la Via Campesina sur la souveraineté, qui recommande « de prendre soin et d’utiliser les ressources naturelles de façon durable, en particulier la terre, l’eau et les semences ». « L’urgence des difficultés issue de la crise en Ukraine ne mérite pas de remettre en cause Farm to fork », tranche Laurence Marandola, secrétaire nationale de la Confédération paysanne.

L’autre glissement de sens majeur dénoncé par la Conf’ comme par les ONG est l’introduction de la « mission exportatrice » de la France dans le concept de souveraineté. « Exporter pour nourrir le monde est vraiment l’inverse du concept de souveraineté, qui suppose plutôt de relocaliser les filières et de développer des systèmes plus autonomes », observe Valentin Brochard au CCFD-Terre Solidaire. « La nourriture est d’abord et avant tout une source nutritive et seulement secondairement un objet de commerce », confirme la déclaration de 1996 de la Via Campesina.

Un problème financier avant tout

Depuis une dizaine d’années, la politique de développement de la France ne serait pas non plus fidèle à la définition originale de la souveraineté, regrette le CCFD-Terre Solidaire. « La majorité des projets servent aujourd’hui les intérêts économiques de la France, et rares sont ceux qui aident vraiment les pays bénéficiaires à construire leur propre souveraineté », regrette Valentin Brochard. En 2018, illustre-t-il, Proparco (filiale de l’AFD) a accordé 9 millions d’euros à l’entreprise arménienne Spayka pour développer les exportations de tomates et de poivrons. De même, en 2019, près de 40 millions d’euros ont été consentis à la filière brésilienne de Tereos pour construire des entrepôts ferroviaires destinés aux betteraves sucrières.

Autant d’écarts au concept tel que défini par la Via Campesina, qui conduisent aujourd’hui le gouvernement à faire fausse route sur le Plan de résilience, selon les ONG et la Conf'. Au lieu de financer du carburant et des achats d’aliments, le gouvernement aurait plutôt dû, aux yeux de ces organisations, renforcer l’autonomie des élevages à l’échelle nationale, tout en défendant l’interdiction de « la spéculation sur les produits alimentaires » à l’échelle internationale, comme demandé par la Confédération paysanne dans un communiqué du 17 mars. « La faim dans le monde n’est pas un problème de volume de production, mais d’accès financier à l’alimentation », rappelle Valentin Brochard, alors que 2,4 milliards de personnes sont actuellement en insécurité alimentaire dans le monde.

« La faim dans le monde est un problème d’accès financier à l’alimentation »