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Réforme de la Pac Pour les Britanniques, politique agricole égale politique environnementale

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Les Britanniques ne voient plus dans la Pac qu’un cadre pour appliquer une politique environnementale. Ce glissement de sens est très nettement apparu à l’occasion de la dernière rencontre du Conseil franco-britannique, à Londres, le 30 mars, réunissant un aréopage d’experts français et britanniques. Au total, une trentaine de personnes des deux bords de la Manche ont confronté deux approches radicalement différentes de la question agricole.

Maintenir un fort courant d’échanges commerciaux internationaux, tenir compte du réchauffement climatique, faire évoluer les régimes alimentaires des pays occidentaux, préserver la diversité des modèles agricoles européens… voilà quelques-uns des points de convergence entre Français et Britanniques qui se sont exprimés le 30 mars à l’occasion d’une nouvelle session du Conseil franco-britannique Dans ce type de rencontre s’appliquent les principes Chatham House : le journaliste présent, le cas échéant, a l’autorisation de relater le sens général des propos tenus mais il doit s’abstenir de citer nommément les participants tenant tel ou tel propos. Sauf autorisation express. Ceci afin de donner aux participants le maximum de liberté dans leurs interventions.. Un processus de rencontres né de l’époque de la présidence de Georges Pompidou en France, et chargé de rapprocher, de manière informelle, les points de vue des experts des deux côtés de la Manche.

Sur l’agriculture, force est de constater que ces points de vue sont radicalement divergents. Non en ce qui concerne certains aspects concrets mais dans la manière même d’appréhender la politique. « La Pac apparaît utile comme cadre de traitement des questions environnementales » : voilà comment cette politique pouvait être considérée, à l’occasion d’une synthèse toute britannique des propos de la journée. Toute justification de la politique agricole, de la part d’un pays qui a, depuis longtemps, fusionné les ministères de l’agriculture et de l’environnement, passe par l’environnement.

Plus question de réguler les marchés

La question des marchés et de leur régulation ne se pose même plus dans les esprits britanniques tandis qu’elle redevient d’actualité dans les esprits français. Bon nombre de participants le constatèrent, tout au long de la journée de travail. Les deux voisins européens parlent un langage différent : l’économie pour les uns, l’écologie pour les autres. Les conséquences ne sont pas minces : le découplage des aides est devenu une réalité intangible et largement acceptée outre-Manche, de même que la non-intervention sur les marchés. Le « premier pilier » de la Pac a d’ailleurs été supprimé du langage britannique. Il y a, selon la doctrine anglaise, des manières plus intelligentes d’intervenir que les aides directes. Et puis la taille et la solidité des grandes exploitations anglaises peuvent se satisfaire d’aides découplées. Quant aux petites structures, elles trouveront leur justification dans des produits spécifiques, des appellations et signes de qualité, voire des circuits courts. La politique agricole « ne concerne plus seulement les silos », selon l’expression d’un expert britannique, mais elle va porter également sur l’alimentation, par exemple. La baisse de consommation de viande est défendue comme une bonne chose pour l’environnement… et la santé. Certains vont même jusqu’à affirmer que la lutte contre l’obésité se justifie aussi pour des raisons environnementales. Le bio est bien sûr plébiscité, même au nom des économies énergétiques, ce qui est loin d’être le cas côté français.

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Evaluer les retombées écologiques

La grande question devient donc celle des biens publics environnementaux (eau, air, sol, etc.) et de la valeur donnée aux retombées écologiques de l’activité agricole. Peut-on les rémunérer et comment ? La question taraude, certes, les experts des deux côtes de la Manche. Mais elle paraît préoccuper nettement plus les Britanniques que les Français. Les premiers sont bien conscients qu’il faudra produire plus pour nourrir une population planétaire atteignant 9 milliards d’habitants en 2050. Mais, à Londres contrairement à Paris, cela ne signifie pas forcément remettre les agricultures locales au centre de la question alimentaire des pays en développement. Une proposition française faite en ce sens ne les a pas mobilisés outre mesure. Le commerce peut pourvoir largement à l’alimentation du monde.  Et puis, surtout, si tout doit être fait pour augmenter la quantité de nourriture, cela doit être à condition de respecter deux principes : ne pas intervenir sur les marchés et « produire plus en se servant de moins de carbone ».

Ordre de priorités

C’est, en somme, l’ordre des priorités qui est en cause. Ecologie et libre marché pour les uns ; production et régulation pour les autres. Français et Britanniques n’ayant pas la même appproche de l’agriculture, ils ne se fixent pas les mêmes priorités, mêmes s’ils peuvent avoir des objectifs communs. Les seconds reconnaissent d’ailleurs que la priorité environnementale va parfois à l’encontre de leur obsession de réduction des budgets publics. Pour faire de l’environnement demain, l’UE devra-t-elle dépenser autant d’argent que la Pac aujourd’hui ? Peut-être, mais ils ne l’appelleront pas « politique agricole ».

Ces différences d’approche n’entamaient pas pour autant la volonté de progresser sur la question alimentaire mondiale. Concluant la journée, Marion Guillou, présidente-directrice générale de l’Institut national français de la recherche agronomique (Inra), suggérait que les participants à cette réunion du Conseil Franco-britannique travaillent ensemble sur un projet : la constitution du « ferment » de ce qui pourrait devenir le « groupe international de scientifiques » sur la sécurité alimentaire, proposé par le président français Nicolas Sarkozy devant la FAO en juin 2008.