À l’inverse de l’Espagne et de la Grèce, la France n’a pas annoncé d’aide directe aux agriculteurs. La ministre de l’Agriculture a présenté des mesures d’étalement d’échéances fiscales et sociales, ainsi que des prêts de court terme. Si la plupart des agriculteurs sont couverts pour la campagne en cours, la filière brandit l’échéance du 15 mai, date à laquelle les coopératives débutent leurs achats d’engrais pour la récolte 2027.
Si la Grèce et l’Espagne ont annoncé des plans à plusieurs centaines de millions d’euros, la France temporise face à la flambée des prix des engrais et du gazole non routier (GNR). Dans un communiqué paru le 23 mars, la ministre de l’Agriculture annonce quatre mesures, dont l’une n’est pas finalisée : du report de cotisations sociales, avec un délai de paiement accordé « sans frais ni majoration » aux exploitations agricoles qui en feront la demande ; de l’étalement d’échéances fiscales, avec la possibilité offerte aux exploitants de demander « un étalement de leurs échéances fiscales auprès de leur direction départementale des finances publiques » ; des « prêts de court terme exceptionnels » accordés par BpiFrance, « pour venir en appui à la trésorerie des exploitations agricoles les plus exposées à la hausse des prix du carburant ».
Enfin, le gouvernement annonce chercher « un accord de place avec les banques et les distributeurs, notamment pour étudier le soutien aux productions agricoles et appeler à la souplesse et à la flexibilité dans le traitement des dossiers individuels d’entreprises faisant face à des difficultés de trésorerie du fait de la crise en cours. » La ministre a aussi rappelé la promesse, déjà ancienne puisqu’elle date du mandat de Julien Denormandie, d’un plan engrais.
Des « mesurettes »
Les syndicats restent sur leur faim. Dans un communiqué du 24 mars, la FNSEA a fait part de son « mécontentement » face à une réponse « à ce stade loin de l’attente pour les exploitations ». Pour la FNSEA, les dispositifs annoncés « ne constituent en aucun cas des solutions durables » et « permettent tout au plus de différer les difficultés sans les résoudre ». Le syndicat demande un « appui sonnant et trébuchant de l’État face à des hausses historiques ». Dans un message publié sur X, le président des Jeunes agriculteurs (JA), Pierrick Horel, demande de « revoir la copie » : « Nous n’avons pas besoin de mesures court-termistes mais d’une stratégie aux niveaux français et européen à la hauteur de la crise. » De leur côté, les associations spécialisées grandes cultures de la FNSEA ont dénoncé « des mesurettes ».
Deux jours après les annonces, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a de nouveau écarté, à l’occasion d’une matinée dédiée à l’export organisée le 25 mars par Intercéréales et Agro Paris Bourse, l’idée d’abaisser les droits d’accise, déjà très réduits, pour le secteur agricole. « J’ai réussi à conserver un budget de 1,3 milliard d’euros pour les droits d’accise. Vous dire que l’on peut l’augmenter ? Vous connaissez la situation budgétaire du pays », a déclaré la ministre. Et d’évoquer toutefois la possibilité de continuer à travailler sur des étalements de charges.
Interrogée par Intercéréales sur la possibilité de suspendre l’application du MACF (taxe carbone aux frontières) aux engrais, Annie Genevard a indiqué qu’il s’agissait d’un dossier « complexe ». Sur la base de l’observatoire européen des engrais, qui doit se réunir la semaine prochaine, la ministre a dit espérer que « l’observation des déséquilibres nourrira la position de la Commission ».
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Rendez-vous en mai
Le président de la Coopération agricole - Métiers du grain a alerté sur les effets d’une hausse prolongée des prix des engrais sur la récolte de céréales 2027. « Les coopératives françaises achètent leurs engrais à partir du mois de mai. S’il ne se passe rien d’ici au 15 mai, nous allons mettre en forte tension notre capacité de production », a déclaré Antoine Hacard. Et de prévenir : « Compte tenu du prix de la tonne de blé, il n’y aura pas d’achats d’engrais ». Interrogé en marge du congrès, le président de l’interprofession, Benoît Piétrement, confirme que, pour des raisons logistiques, les coopératives françaises doivent acheter leurs engrais au printemps, et que de nombreux agriculteurs, notamment dans les zones intermédiaires, pourraient être tentés de faire l’impasse sur les céréales cette année.
De son côté, le directeur général de Timac Agro France (10 % du marché français des engrais), Maxime Godart, a indiqué qu’il avait subi une hausse des prix de 20 à 30 % au cours des dernières semaines. « Au-delà du prix, l’inquiétude porte sur l’accessibilité aux matières premières », a-t-il expliqué. « C’est un jeu de vase communicant ; quand l’Inde ou le Brésil ne sont pas approvisionnés, ils vont aller se battre sur nos places de sourcing historiques, en Afrique du nord. »
MR
« Compte tenu du prix de la tonne de blé, il n’y aura pas d’achats d’engrais »
Engrais : l’UE s’approvisionne peu par le détroit d’Ormuz
Dans une étude parue mi-mars sur le niveau de dépendance au détroit d’Ormuz de l’approvisionnement en matières fertilisantes de grands pays agricoles, des chercheurs américains mettent en évidence la faible exposition de l’Union européenne. Selon leurs calculs, entre 0 et 5 % de la consommation européenne de chacune des quatre principales matières fertilisantes transite par le détroit d’Ormuz : 0 % pour les phosphates (DAP/MAP), 2,3 % pour l’urée, 5,1 % pour l’ammoniac, et 0 % pour la potasse. Le continent européen est beaucoup moins exposé que les autres grands pays producteurs étudiés. Par exemple, 72,3 % de l’urée consommée par l’Australie passe par le détroit d’Ormuz (44,8 % pour le Brésil, 17 % pour les États-Unis). Quant à l’Inde, elle dépend à 80 % du détroit d’Ormuz pour l’importation d’ammoniac. Cela n’empêche pas pour autant l’Europe d’être exposée aux effets indirects du manque de soufre (pour solubiliser le phosphore), à une augmentation des prix sur le marché mondial, ou à des pressions directes sur ses approvisionnement. Par exemple, les chercheurs rappellent que le Brésil importe 80 % de ses engrais, notamment l’azote et les phosphates ; le pays pourrait devoir renforcer son approvisionnement depuis le Maroc, grand fournisseur de phosphate de la France.