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Quel avenir pour la viande cultivée en Europe ?

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Terre d'élevage, l'Europe favorisera-t-elle l'essor de la viande cultivée ? Crédits : © Pixabay/julientromeur

Alors que les initiatives se multiplient dans l’Union européenne pour freiner ou faire échouer le développement de la simili-viande élaborée en bioréacteurs, des questions se posent sur son avenir sur le Vieux continent. Les opérateurs regardent désormais vers d’autres destinations plus ouvertes à la délivrance d’autorisations, et au potentiel plus attirant. Au risque de voir l’Europe distancée par d’autres régions du globe.

Et si viande cultivée échouait à prendre racine en Europe ? C’est une question qui vient à l’esprit lorsqu’on constate la multiplication des entraves faites au développement de la viande cultivée. Cela fait plusieurs années que la recherche sur la viande de laboratoire, cultivée dans des bioréacteurs, appelée aussi fausse viande, simili-viande, viande cellulaire ou viande in-vitro, a débuté. Mais le chemin est semé d’embuches.

Pas plus tard que le 23 janvier 2024, une initiative a été lancée par la France, l’Italie et l’Autriche auprès de la Commission européenne sous la forme d’un document intitulé innocemment « Le rôle de la PAC dans la sauvegarde d’une production alimentaire de haute qualité basée sur les exploitations agricoles » portant sur la viande cellulaire. Les auteurs de cette demande ne font pas mystère de leur motivation : selon eux, les pratiques de production d’aliments à base de cellules artificielles cultivées en laboratoire « représentent une menace pour les approches agricoles primaires et les véritables méthodes de production alimentaire qui sont au cœur même du modèle agricole européen ». Ils doutent des gains environnementaux mis en avant pas les défenseurs de cette nouvelle production. 

Et de prévenir : « si ces informations montrent que la viande cultivée en laboratoire n’apporte aucun bénéfice clair, notamment pour l’environnement, la santé des consommateurs, les zones rurales et les agriculteurs, nous ne serons pas en mesure de prendre en considération le développement de ce nouveau secteur dans l’UE. » Les auteurs appellent en outre « la Commission à veiller à ce que les produits cultivés artificiellement en laboratoire ne soient jamais présentés comme des aliments authentiques ou confondus avec eux. »

Avant toute discussion ou autorisation de vente et de consommation, ils demandent une évaluation d'impact complète et factuelle sur la viande artificielle. « Cette analyse d'impact abordera les questions éthiques, économiques, sociales et environnementales, ainsi que les préoccupations en matière de nutrition, de sécurité sanitaire, de souveraineté alimentaire et de bien-être animal » peut-on lire.

La France, l’Italie et l’Autriche ne sont pas seules à la manœuvre puisque leur demande est appuyée par la République tchèque, Chypre, la Grèce, la Hongrie, le Luxembourg, Malte, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie et l’Espagne, signe d’une préoccupation partagée par de nombreux États membres. 

Cette récente initiative n’est pas une nouveauté. Cela fait un certain temps que plusieurs pays européens se montrent réticents sur la viande cultivée. En 2020, c’était le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie qui avait écrit sur Twitter : « Je le dis clairement : la viande vient du vivant, pas des laboratoires. Comptez sur moi pour qu’en France, la viande reste naturelle et jamais artificielle ! » 

Multiplication des démarches hostiles à la viande cultivée

Et en Italie, c’est le gouvernement de Giorgia Meloni qui a décidé fin 2023 d’interdire la recherche sur le sujet. Et à l’échelle française, le député LR Pierre Cordier, a déposé le 5 décembre 2023, une proposition de loi pour interdire « de produire, de transformer et de commercialiser de la viande de synthèse sur l’ensemble du territoire national ». Une façon de couper court au débat et du tuer dans l’œuf les initiatives naissantes.

Toutefois, l’initiative des trois pays européens, sans avoir essuyé un refus catégorique, a fait l’objet d’une réponse de la Commissaire européenne à la Santé et à la Sécurité alimentaire Stella Kyriakides. « À la demande de la Commission, l'EFSA révise actuellement ses orientations sur les nouveaux aliments, en introduisant des dispositions de pointe pour la sécurité et l'évaluation nutritionnelle des aliments cultivés en laboratoire et à base de cellules », a-t-elle indiqué le 23 janvier. Reconnaissant que « les données sur la viande cultivée en laboratoire sont rares et ne permettent pas de réaliser des évaluations significatives dans des domaines clés comme les émissions, l’environnement ou la tarification », elle a rappelé l’existence du programme Horizon Europe » visant à « soutenir des projets de recherche et de développement visant à construire la base de connaissances nécessaire sur l'alimentation à base de cellules. »

« On a besoin de plus de recherche sur la viande cellulaire pour que le secteur fasse ses preuves », souligne Nicolas Bureau, directeur général d’Agriculture Cellulaire France. Cette ONG défendant les atouts de la viande cellulaire fait justement partie du groupe de réflexion Favoriser l’agriculture cellulaire européenne pour des solutions de transition durable mené par Horizon Europe pour fournir « une base de connaissances sans précédent, impartiale et solide pour l'évaluation des aspects de durabilité du secteur de la viande cultivée et des fruits de mer cultivés en promouvant activement l'engagement multipartite et les activités de cocréation fondées sur un dialogue transparent et ouvert. » Une façon d’avoir en main des éléments solides pour décider en toute connaissance de cause. La demande pour davantage de recherche sur le sujet a aussi été formulé par les sénateurs qui ont mené une mission d’information au printemps 2023.

Lire aussi : Nicolas Bureau (Agriculture Cellulaire France): « Dans tous les cas étudiés, c’est la viande cultivée qui gagne sur la viande conventionnelle »

Un réglement Novel Food et des procédures Efsa complexes

Dans ce contexte peu favorable, aucun dossier de demande d’autorisation dans l’Union européenne n’a encore été déposé pour de la viande cellulaire auprès de l’Efsa. De quoi rassurer les opposants déterminés à faire échouer les initiatives déjà peu nombreuses. Le règlement Novel Food et les procédures complexes de l’Efsa peuvent aussi expliquer ce peu d’empressement. « Le mouvement (d’autorisations règlementaires) est déjà enclenché outre-Atlantique mais l’autorisation risque d’être plus longue à obtenir pour l’Union européenne », expliquait en juillet 2023 Didier Toubia, le patron de la start-up israélienne Aleph Farms dans une interview à Agra Innovation.

Lire aussi : Didier Toubia (Aleph Farms) : « La viande cellulaire offre une solution en plus pour une population mondiale de plus en plus nombreuse »

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Auprès de l’Efsa, il faut remettre un dossier complet pour qu’il soit étudié, un processus très long si l’on se base sur les autorisations délivrées dans le cadre du règlement Novel Food concernant par exemple les insectes. Alors que les autorités sanitaires d’autres pays ont choisi la voie de co-construction du dossier réglementaire, en demandant au fil de l’eau des éléments à celui qui dépose son dossier afin d’avancer plus vite.

Pas étonnant dans ce contexte que les rares acteurs de la viande cultivée se tournent vers des cieux plus cléments. Trois pays sont particulièrement à la pointe, et ont déjà commencé à donner des feux verts à la mise sur le marché de produits de viande cultivée : les États-Unis, Singapour et Israël. 

Tout récemment, le 17 janvier 2024, c’est le producteur israélien de viande de culture à partir de cellules bovines Aleph Farms qui a annoncé avoir obtenu une approbation réglementaire des autorités de son pays ouvrant la voie à la commercialisation de son steak Aleph Cuts. C’est le premier feu vert donné à un produit de ce type par les autorités sanitaires en Israël, un pays très en point sur les nouvelles technologies appliquées à l’alimentation. 

Lire aussi : Le bœuf cultivé d’Aleph Farms autorisé à la vente en Israël

Aux États-Unis, Good Meat (la division de viande cultivée de Eat Just) et Upside Foods ont annoncé le 21 juin 2023 avoir reçu l'approbation du Département américain de l'agriculture (USDA) quelques mois après avoir franchi une première étape décisive, avec la réponse favorable de la Food and Drug Administration (FDA) à leur demande de mise sur le marché. Les produits vont commencer à toucher le grand public par l’intermédiaire de chefs en vue établis outre-Atlantique tels que l’Espagnol José Andrés pour Good Meat et la Française Dominique Crenn pour Upside Foods.

Quant à Singapour, le pays a été pionnier dans l’autorisation de mise sur le marché de viande de culture. Fin 2020, l’américain Good Meat recevait un feu vert pour son poulet de culture de la part de l’Agence alimentaire de Singapour (SFA), désormais proposé en restauration comme en grandes surfaces, avec un étiquetage spécifique. La start-up poursuit ses recherches et a obtenu en janvier 2023 l’accord de la SFA pour utiliser ses milieux de croissance sans sérum utilisé dans la production de viande cultivée. Le milieu de croissance est en effet un élément clé pour faire « pousser » les cellules et les acteurs de ce secteur cherchent à se passer du sérum fœtal bovin généralement utilisé pour des raison éthiques, économiques et de disponibilité.

Les start-up françaises ne demandent pas d'autorisation en Europe

Et en décembre 2023, c’est l’une des deux start-up françaises de la viande cultivée, Vital Meat (filiale du groupe de génétique animale Grimaud) qui annonçait avoir déposé un dossier auprès des autorités de Singapour. Ce qui fait dire à son patron Étienne Duthoit dans une interview à Agra Innovation : « Nous espérons être le premier producteur européen de viande de culture à obtenir une autorisation de commercialisation ». La réponse définitive pourrait intervenir avant la fin de l’année 2024. Gourmey, qui travaille sur un foie gras à partir de cellules cultivées, a indiqué récemment s’orienter vers une demande d’autorisation aux États-Unis, où la FDA a instauré une phase de préconsultation avec les déposants potentiels afin d’accélérer l’instruction du dossier.

Lire aussi : Étienne Duthoit (Vital Meat) : « Nous espérons être le premier producteur européen de viande de culture à obtenir une autorisation de commercialisation »

Pourtant, des acteurs de ce dossier veulent garder espoir que le ciel européen s’éclaircisse pour la viande cultivée. Nicolas Bureau, le patron d’Agriculture Cellulaire France, pointe les approches différentes dans certains pays européens entre les ministres de l’Agriculture et ceux des Finances, de la Santé ou de l’Environnement, à l’image de l’Autriche où les avis divergents sont apparus au grand jour entre la position du ministre de l’Agriculture et son gouvernement. 

Certains pays en pointe dans ce secteur comme les Pays-Bas ou le Danemark veulent poursuivre le développement de la viande cultivée, vue comme une réponse aux enjeux du changement climatique, de la souveraineté alimentaire et de l’augmentation de la population mondiale. Aux Pays-Bas, une enveloppe de 30 millions d’euros a été décidée début 2023 pour accélérer le développement de la viande cultivée. En France, l’État via Bpifrance a soutenu financièrement Gourmey et Vital Meat depuis leur lancement. En octobre 2022, 48 millions d’euros ont été levées par Gourmey à l’occasion d’une série A auprès d’Earlybird Venture Capital, Heartcore Capital, Point Nine Capital, Air Street Capital, Partech et d'autres investisseurs, après une première levée de 8,4 millions d’euros en 2021. Quant à Vital Meat, il compte aller cette année à la rencontre des investisseurs pour lever des fonds et assurer son passage à l’échelle.

Lire aussi : Mosa Meat équipé pour produire des centaines de milliers de hamburgers cultivés par an

Il est clair qu’un contexte peu favorable et la perspective d’une mise sur le marché lointaine complexifie la mobilisation de fonds, les financiers appréciant peu de voir les délais de retour sur investissement se rallonger. Et en se tournant vers des marchés lointains, il n’est pas sûr que les acteurs européens partent avec une longueur d’avance, notamment vis-à-vis de leurs concurrents américains et israéliens. Matthieu Vincent, le patron du cabinet DigitalFoodLab appelle dans sa newsletter du 30 janvier 2024 à une certaine prudence alors que les réglementations sont variables, pointant aussi le fait que « certaines startups brouillent les pistes et annoncent des choses qui ne sont pas factuellement vraies. En conclusion, dans ce désordre, les investisseurs, les entrepreneurs et les grandes entreprises doivent agir avec prudence et bien anticiper leur action ».