L'importante baisse de revenu agricole signalée en décembre dernier est confirmée et même amplifiée par les comptes provisoires de l'agriculture dont la Commission s'est réunie le 1er juillet : le revenu par actif en termes réels (compte tenu de l'inflation) est en baisse de 19,8% après trois années de hausse (+1,2% en 2012, +4,6% en 2011, et +41,2% en 2010). Par exploitant (actif non salarié) cette réduction atteint 22,3%. Selon les données de l'Insee le revenu « retrouve le niveau de 2008, proche de celui de la moyenne du début des années 2000 ». Pour l'Union européenne à 28, l'Insee indique également une baisse de revenu mais d'ampleur bien plus limitée : -1,3%.
La valeur de la production agricole française est en baisse : non seulement les prix ont, en 2013, diminué pour un grand nombre de productions, mais surtout les volumes se sont réduits. Selon les statisticiens de l'Insee, la valeur de la production de l'agriculture s'est réduite de 4,2% en 2013 par rapport à l'année précédente : baisse des productions végétales de 8,4% et hausse des productions animales de 2,1% (malgré une réduction en volume de 0,7%). Au total, la valeur ajoutée par les agriculteurs s'est réduite de 6,2% en volume. Combinée à une baisse des prix, cela implique un effondrement de 25% de cette valeur ajoutée si l'on tient compte des achats d'investissements. Conséquence, le revenu agricole est en baisse, de manière encore plus marquée que ce qui avait été indiqué en décembre. 22,3% de diminution estimés en ce mois de juillet contre 18% en décembre dernier. La quasi-totalité des productions ont connu une année soit très mauvaise, soit médiocre. Seule la production viticole semble s'en tirer avec des chiffres surprenants de 32,8% de progression du résultat courant avant impôt, celui-ci atteignant 51 800 euros en moyenne. Des chiffres si surprenants que le président de la Commission des comptes de l'agriculture a demandé une vérification. Une rectification éventuelle ne manquerait sans doute pas de faire varier la moyenne des revenus agricoles.
Prix en baisse pour les grandes cultures
La situation de 2013 pour les productions végétales se caractérise assez sim-plement selon l'Insee. La production a reculé légèrement (-1,1% en moyenne) malgré une hausse pour le blé tendre mais surtout les prix baissent fortement. « Les cours des céréales, oléagineux et protéagineux chutent, après l'envolée de 2012, en raison de la hausse des disponibilités mondiales » (production plus abondante, stocks reconstitués) constatent les statisticiens. « Les productions de colza et de protéagineux chutent sous l'effet d'une baisse conjointe des surfaces et des rendements. » Les prix des pommes de terre sont également en baisse tandis que ceux des fruits « poursuivent leur progression en lien avec une récolte de fruits d'été peu abondante ». La production de pommes et de poires s'est cependant redressée à l'automne. Par ailleurs, les prix des vins augmentent malgré une récolte en hausse, après une très faible production en 2012. La progression apparente du revenu des viticulteurs est fulgurante. Atteignant 51 800 €, ce revenu aurait augmenté de près de 33% en 2013. De quoi susciter le doute et inciter le président de la Commission des comptes de l'agriculture à demander une validation des chiffres.
Volumes réduits pour l'élevage
Pour l'élevage, les situations sont très contrastées même si la quasi-totalité des volumes sont en baisse, sauf pour les œufs. Les abattages de gros bovins, en particulier, se réduisent du fait de moindres disponibilités en élevages. Les productions d'ovins, de veaux, de volailles (davantage de poulets mais moins de canards et de dindes) sont également en réduction. La collecte laitière est aussi en baisse malgré une reprise de fin d'année encouragée par la hausse des prix. Quant à la production d'œufs elle est en forte hausse après la réduction de 2011 due à la mise aux normes. C'est un des rares cas de hausse de production. Conséquence : les prix des œufs s'effondrent. Dans le secteur animal, le rapport entre le volume et les prix est en effet très direct. Les prix des productions animales s'accroissent en moyenne de 2,8%. Le prix du lait s'est redressé, celui des gros bovins aussi, tandis que la hausse est « plus soutenue » pour les poulets et les dindes. La progression des prix pour les porcs et les veaux est plus modeste, explique l'Insee.
Davantage d'achats intermédiaires
La baisse du revenu agricole s'explique aussi par la progression des consommations intermédiaires. Globalement, elles progressent en valeur de 3,1%, principalement en raison de leurs prix. La hausse de la valeur des achats d'aliments du bétail est de 4%, le secteur continuant encore à ressentir les hausses de grandes cultures de 2012. Par ailleurs, « les dépenses pour l'achat d'engrais se redressent fortement » tandis que les produits de protection des cultures s'accroissent encore, notamment en raison des fongicides (climat humide du printemps). Le recul des prix du pétrole a permis, cependant, d'alléger la facture énergétique.
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Les subventions en légère réduction
A ces facteurs économiques s'ajoute l'impact des subventions, plutôt en baisse. Les subventions à l'exploitation (8,1 milliards d'euros, la majeure part des soutiens agricoles aujourd'hui) baissent de 3,8% (« le paiement unique diminue en 2013, mais les aides agroenvironnementales se stabilisent, après une baisse marquée en 2012 ») tandis que les subventions aux produits (1,1 milliard d'euros) baissent de 1,1%. Cela n'empêche pas les dépenses d'investissement de continuer à progresser, de l'ordre de 1,8%, tandis que les charges d'intérêt sont restées quasiment stables. Contre vents et marées, les agriculteurs français continuent de s'équiper en machines modernes.
Pour les agriculteurs de l'Europe à 28, c'est une baisse moyenne de 1,3% (comte tenu de l'inflation) du revenu par actif qui est constatée. Selon l'Insee, « les plus fortes progressions ont lieu aux Pays-Bas (+ 11,5 %), à Malte, en Espagne et en Roumanie ; les baisses les plus marquées le sont en Estonie (– 17,6 %), France, Croatie et Allemagne, tirées par la chute des prix des céréales. » L'institut précise les données sur quasiment dix ans. Depuis l'année 2005, dans l'ensemble de l'Union européenne à 28, le revenu de la branche agricole par actif a augmenté de 28,7% en termes réels, selon les données disponibles fin janvier 2014. « Il a progressé dans 23 pays. Dans les États de l'ancienne Union européenne à 15, ce revenu n'a augmenté globalement que de 17,7 %, mais avec de fortes disparités. Il a notamment reculé en Irlande (– 17,7 %) et au Luxembourg (– 13,4 %). » Dans le même temps, il a fortement progressé au Danemark (+ 82,3 %), au Royaume-Uni (+ 46,4 %) et en Suède (+ 42,2 %). La France se situe légèrement en dessous de la moyenne.
Les statisticiens n'aiment pas la volatilité
Les hommes et femmes de la statistique n'aiment manifestement pas la volatilité. En témoigne, l'évolution dans le temps de la statistique agricole et principalement celle concernant les revenus des exploitants. Il y a quelques années, on a décidé de retirer les petites exploitations, dites non professionnelles, sans doute pour atténuer l'impact des petites structures, forcément plus fragiles au regard des aléas économiques. Passe encore, bien qu'on se soit désintéressé d'une certaine forme d'agriculture qui ne méritait peut-être pas ce sort. Puis, la statistique agricole a surtout mis en avant des comparaisons par ensemble de trois années. On compare moins une année sur l'autre que la moyenne de trois années vis-à-vis d'une moyenne de trois années précédentes. Certes, la comparaison annuelle peut encore être trouvée dans les données mais de manière moins évidente. Et puis, il y a parfois des amalgames curieux qui tempèrent les aléas. Naguère, porcs et volailles constituaient un même ensemble hors sol. La forte vo-latilité de l'un et de l'autre pouvaient se compenser. Heureusement, la statistique les sépare aujourd'hui. Mais où sont les revenus des producteurs de pommes, sans doute la production la plus volatile. Dans les cultures générales ? Avec la betterave, une des cultures les mieux régulées ? Aujourd'hui, le président de la Commission des comptes de l'agriculture a demandé que l'on revoie les comptes de la viticulture. Est-ce pour atténuer le chiffre assez étonnant de hausse de revenu 2013 ? Il est vrai que le revenu des viticulteurs a toujours été mal cerné puisqu'ils vendent parfois des récoltes vieilles de plusieurs années, stockées en caves. Pour être tout à fait juste, il faut aussi remarquer que cette volatilité est parfois amplifiée. Sur le revenu 2012, de premières données prévisionnelles avaient situé les revenus céréaliers plus de quatre fois supérieurs à celui des éleveurs de bovins. Un an plus tard, les mêmes revenus 2012 n'étaient évalués qu'à peu près du double de celui des éleveurs. Entretemps, les grandes options de la réforme de la Pac avaient été prises. Il n'empêche. Sur le long terme, les statisticiens n'aiment manifestement pas la volatilité des chiffres. Mais est-ce bien leur rôle d'en atténuer la portée ? On n'ose évidemment pas croire que les politiques aient la moindre influence sur ces données. Hervé Plagnol
L'agriculture devrait être le secteur qui perdra le plus d'emplois d'ici 2022, avec 76 000 postes en moins, prévoit l'étude « Les métiers en 2022 » de France Stratégie et du ministère du Travail dévoilée le 2 juillet. En cas de mauvaise situation économique, ce chiffre pourrait s'élever à 91 000, mais les pouvoirs publics espèrent le contenir à 64 000. « Les agriculteurs, éleveurs ou sylviculteurs connaîtront comme par le passé d'importants flux de départs en fin de carrière qui ne seront pas compensés à l'identique par l'installation de jeunes exploitants ou l'embauche de nouveaux salariés », détaille le rapport. « Même si le rythme des pertes d'emploi serait inférieur à la tendance passée, ce métier serait celui qui perdrait le plus d'emploi à l'horizon 2022 », ajoute t-il. 948 000 personnes travaillaient dans l'agriculture en 2012. Entre 1992 et 2002, le secteur a perdu 383 000 emplois, puis 112 000 entre 2002 et 2012.
L'Insee pointe de fortes disparités en termes d'épargne entre agriculteurs, dans son étude « Les revenus et le patrimoine des ménages » concernant l'année 2009, parue le 2 juillet. 27% des agriculteurs n'ont pas épargné en 2009 (contre 26% de l'ensemble des ménages), mais la moitié d'entre eux mettent de côté plus de 20 % de leurs revenus. Les inégalités sont les plus fortes chez les travailleurs indépendants (agriculteur, artisan ou commerçant) : « les 10 % les plus modestes ont un niveau de vie inférieur à 8 320 euros par an et les 10 % les plus aisés un niveau de vie supérieur à 48 450 euros », ajoute l'institut statistique. Le taux de pauvreté est le plus élevé chez les professions indépendantes (21,4%, contre 13,1 dans l'ensemble de la population). L'analyse des chiffres fait dire à l'Insee que « le fait d'appartenir à un ménage où la personne de référence est agriculteur, artisan ou commerçant augmente le risque d'être confronté à la pauvreté par rapport aux autres types de ménages ».