Russie/Ukraine : mesures d’urgence et remise en cause des objectifs environnementaux agricoles
À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Face aux conséquences négatives dont on ne connaît pas encore toute l’ampleur sur le secteur agricole européen, les ministres de l’Agriculture de l’UE en concertation avec la Commission européenne ont décidé d’activer une mesure d’aide au stockage privé pour le secteur de l’élevage et le déblocage de la réserve de crise agricole d’un montant de 497,3 millions d’euros. Ces deux mesures seront avant tout dédiées aux éleveurs porcins et de volailles qui sont les plus touchés en raison de la hausse de prix des engrais et de la rupture de l’approvisionnement en alimention animale. Autre mesure et non des moindres est la remise en cause, à court terme, des objectifs de la stratégie De la ferme à la table. Les ministres des Vingt-sept et la Commission européenne ont en effet convenu « de libérer dès maintenant le potentiel de production agricole » de l’UE, en utilisant des jachères pour cultiver des protéagineux. D’autres dispositions vont être lancées : réunir le plus rapidement possible le groupe d’experts du mécanisme européen de préparation et de réponse aux crises de sécurité alimentaire ou encore de fournir de l’aide alimentaire à la population ukrainienne.
« Cela sera douloureux, une douleur que nous sommes prêts à endurer », avait prévenu Michael Scannel, directeur général adjoint à l’Agriculture à la Commission européenne devant les eurodéputés de la commission de l’Agriculture le 28 février face à la gravité du conflit et de l’ampleur sans précédent des sanctions économiques et financières. Deux jours plus tard, les ministres de l’Agriculture de l’UE conscients qu'il fallait agir promptement, ont convenu le 2 mars à l’issue d’un Conseil agricole informel extraordinaire (organisé à l’initiative de la Présidence française), avec le soutien de la Commission européenne de prendre des mesures de marché (stockage privé essentiellement pour le secteur porcin) ainsi que des mesures d’aide d’État extraordinaires. Signe de l’inquiètude des Vingt-sept, ils semblent favorables, pour la première fois depuis sa création en 2013, à avoir recours à la réserve de crise agricole d’un montant de 497,3 Mio €. Ces fonds (issus d’une ponction sur les paiements directs) nécessitent pour être débloqués l’approbation du Parlement européen et du Conseil. Ils ne pourront donc pas être remboursés aux agriculteurs en 2023. Le commissaire à l’Agriculture Janusz Wojciechowski a indiqué que « le stockage privé et le déploiement de la réserve de crise sont les deux seules mesures envisageables pour l’élevage notamment le secteur porcin ». Et de préciser que Bruxelles allait tout de même « mener une analyse exhaustive de la situation avant de se prononcer ». En raison de la conjoncture, la Commission européenne a donc opéré un virage à 180°, elle qui depuis des mois n’a cessé de refuser d’intervenir sur le marché européen du porc, malgré les appels répétés de certains États membres, estimant que ces mesures seraient inutiles.
Face aux besoins immédiats en approvisionnement alimentaire, le conflit russo-ukranien vient aujourd’hui à remettre en question la stratégie De la ferme à la table" inscrite dans le cadre du Green Deal. Conscients de la gravité de la situation, les ministres des Vingt-sept ont ainsi appelé à « tout faire pour libérer dès maintenant le potentiel de production agricole » de l’UE, en utilisant des jachères pour cultiver des protéagineux. Partageant cette proposition, Janusz Wojciechowski a souligné que « l’idée était ainsi de revenir sur les objectifs de la stratégie de la ferme à la table à l’aune de la sécurité alimentaire » avant de préciser que « l’on ne va pas s’éloigner des objectifs fixés dans le cadre des stratégies du Pacte vert, l’objectif est d’en évaluer l’impact sur la sécurité alimentaire et ainsi tenir compte des différentes marges de manœuvre que nous disposons. Si la situation l’exige, on devra alors rectifier le tir ». Concernant l’utilisation des terres en jachère pour la production de protéines dédiées à l’alimentation de bétail et d’élevage, Janusz Wojciechowski a souligné « l’importance de diversifier la production agricole pour assurer la souveraineté et la sécurité alimentaire sur le sol européen ».
De nombreux eurodéputés de la commission de l’Agriculture, dont Irène Tolleret (Renew Europe, France), ont également exprimé leur soutien à cette mesure, en appelant à « un moratoire sur la mise en application des objectifs visés par la stratégie De la ferme à la table afin notamment de garantir la souveraineté alimentaire au sein des pays de l’UE tout en apportant une aide alimentaire suffisante et appropriée pour la population ukrainienne ». Une position qui fait écho à leur appel lancé le 28 février en commission de l’Agriculture en vue de revoir la dépendance céréalière et énergétique de l’UE. Toutefois, leur collègue Martin Hausling (Verts) ne partage pas cet avis puisqu’il considère comme « infâmes les tentatives actuelles d’utiliser la guerre en Ukraine pour remettre en question les objectifs de la stratégie de la ferme à la table de l’UE au nom de la sécurité alimentaire ». Selon lui, « la première chose à faire est de remettre en question notre manière d’utiliser les ressources de manière inefficace. Cela vaut aussi bien pour les engrais que pour les aliments pour animaux ». Sur la question de la dépendance de l’UE en protéines notamment en soja non OGM, il s’est inquiété tout comme son collègue Herbert Dorfmann « des conséquences de l’arrêt des importations en provenance d’Ukraine » et qu’« il fallait en conséquence soutenir le développement durable d’une culture de soja en Europe afin d’assurer la souveraineté alimentaire ».
De son côté, la FNSEA qui a toujours montré son scepticisme vis-à-vis des objectifs visés par la stratégie de la ferme à la table appelle à la fois « à une remise en question de sa logique de décroissance. Il faut au contraire produire plus sur le territoire de l’UE, produire durablement mais produire". Mais aussi "à une remise en question immédiate de l’obligation dans la future Pac de consacrer 4 % à des surfaces dites non-productives tout en réfléchissant dès aujourd’hui à la question de l’appui aux filières victimes pour passer ce cap et maintenir notre potentiel de production ».
Par ailleurs, un certain nombre d’États membres ont demandé que le groupe d’experts du mécanisme européen de préparation et de réponse aux crises de sécurité alimentaire se réunisse rapidement tout comme des groupes de haut niveau dans le secteur du porc et de la volaille pour faire face notamment à la hausse des prix à l’importation et réfléchir à des solutions de sortie de crise. La Commission a assuré qu’il se réunirait avant Pâques.
Au vu de la situation en Ukraine, certains États membres ont également demandé à l’UE de fournir une aide alimentaire, ce qui, selon la présidence, sera traité en coopération avec le Conseil des affaires étrangères. Le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie a ainsi rappelé « l’importance de la mission nourricière de l’UE pour faire face à la demande alimentaire européenne et mondiale » tout en soulignant « la nécessité d’avoir une importante capacité de production ».
Sur le plan international, les ministres de l’Agriculture de l’UE ont appelé les enceintes internationales compétentes (FAO, PAM, OCDE, G20, G7, etc.) à se mobiliser pour analyser la question de la sécurité alimentaire et à envisager, s’il le faut, des réponses de court et de moyen terme. Sur ce point, Julien Denormandie a expliqué que « la prochaine réunion, le 23 mars prochain du forum de réaction rapide et d’AMIS, observatoire des marchés mis en place par le G20 en 2011, sera l’occasion de faire un point sur la question » avant de prévenir qu’ « il conviendra si la situation l’exige de réunir régulièrement ce forum, dont l’objectif est d’anticiper des situations qui pourraient conduire à une insécurité alimentaire croissante ». Sur ce point, les ministres des Vingt-sept ont souligné l’impact potentiel sur les pays d’Afrique du Nord notamment l’Égypte, qui sont fortement dépendants des importations alimentaires de Russie et d’Ukraine.
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À l’issue de cette réunion informelle, la présidence française a indiqué que « les trois décisions feront notamment l’objet d’une note de présentation par Bruxelles lors du prochain Comité spécial Agriculture (CSA) du 7 mars et que le prochain Conseil agricole du 21 mars permettra de finaliser les discussions pour une prise de décision rapide ».
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En écho avec les mesures prises par les ministres de l’Agriculture de l’UE, le Copa-Cogeca explique qu’« il est fondamental de préserver la sécurité alimentaire et les chaînes d’approvisionnement » tout en rappelant à cette fin que « l’agriculture européenne est un pilier central de notre autonomie stratégique, il est donc important que les décideurs de l’UE agissent avec détermination et rapidité pour la préserver ». Même son de cloche au sein du Conseil européen des jeunes agriculteurs (CEJA) qui appelle à « la mise en place rapide de mesures de réponse à la crise afin de soulager les marchés, de constituer des stocks pour l’aide humanitaire et de garantir l’accès des consommateurs aux denrées alimentaires ». En parallèle, le CEJA demande instamment à la Commission européenne « de surveiller de près les prix de l’agriculture et de l’énergie et d’accélérer la mise en place du Mécanisme européen de préparation et de réponse aux crises de sécurité alimentaire, afin que la pleine coopération entre les États membres de l’UE et les représentants sectoriels soit garantie dans le processus ». De leur côté, la Coceral (l’association européenne du commerce des céréales, des oléagineux, des légumineuses, de l’huile d’olive, des huiles et graisses, de l’alimentation animale et de l’agrofourniture), la Fediol (l’association européenne de l’industrie des huiles végétales et des farines protéiques) et la Fefac (fédération européenne des fabricants d’aliments composés pour animaux) considèrent qu' « il est essentiel d’anticiper les impacts négatifs potentiels pour les chaînes d’approvisionnement en denrées alimentaires et en aliments pour animaux et de souligner le besoin urgent de mettre en place des plans d’urgence ».
La Commission européenne devait publier le 2 mars une communication « pour une énergie plus abordable, plus sûre et plus durable » comportant un important volet agricole. Mais, comme l’a annoncé le 1er mars le commissaire européen à l’Agriculture Janusz Wojciechowski, « en raison du contexte géopolitique dramatique, cette communication sur les prix de l’énergie et des denrées alimentaires doit être adaptée à la nouvelle situation ». Sa présentation a donc été reportée d’une semaine. Elle sera dévoilée le 8 mars. « Comme la crise du COVID, la situation actuelle nous rappelle à quel point nous dépendons de nos agriculteurs. Si nous voulons assurer l’avenir de notre société, de notre économie et de notre démocratie, nous devons assurer l’avenir de nos agriculteurs et de notre système alimentaire », souligne Janusz Wojciechowski. Parmi les solutions envisagées par le premier projet de texte : un accroissement des investissements dans les énergies renouvelables et en particulier le biogaz ; le soutien aux entreprises fortement exposées, par le biais d’aides d’État. De plus, une communication spécifique sur l’agriculture et les prix des denrées alimentaires et des aliments pour animaux devrait être présentée plus tard au mois de mars.
Les prix du blé meunier et du maïs ont clôturé le 1er mars à un nouveau record sur le marché européen, respectivement à 351,25 et 340 euros la tonne sur l’échéance de mars 2022, galvanisés par la crise russo-ukrainienne. Les cours des céréales ont poursuivi leur envolée de la veille, alors que « la crise s’installe » : les ports ukrainiens sont toujours bloqués et la demande est forte, avec « des acheteurs qui cherchent des solutions » pour remplacer les cargaisons ukrainiennes sur lesquelles ils espéraient pouvoir compter, a expliqué à l’AFP Damien Vercambre, courtier pour le cabinet Inter-Courtage. « Rien n’a vraiment changé aujourd’hui, mais les marchés commencent à prendre la mesure de la situation : les exportations totalement à l’arrêt en provenance d’Ukraine et l’urgence de trouver de nouveaux débouchés », a-t-il poursuivi. L’Egypte, qui cherche depuis trois jours à acheter du blé, "a une nouvelle fois annulé son appel d’offres, jugeant probablement les prix trop élevés », a relevé le cabinet Agritel. « La Chine attendait 4 à 5 millions de tonnes de maïs ukrainien et cherche à s’approvisionner ailleurs », a indiqué M. Vercambre. En blé, le précédent record avait été battu lundi soir, avec une tonne clôturant à 322,50 euros sur l’échéance de mars 2022 sur Euronext. Sur le marché européen, le précédent record pour le maïs remontait au 4 août dernier : le cours avait alors atteint les 320 euros en clôture.
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