Déçue sur les dossiers des néonicotinoïdes et du glyphosate, la députée finistérienne LREM Sandrine Le Feur se dit déterminée à faire aboutir dans la loi climat la redevance sur les engrais décriée par le syndicat majoritaire. Une mesure qu’elle insère dans un projet écologique plus large, misant sur l’agroforesterie, la déspécialisation, et la rémunération.
Pour vous, quel est l’enjeu de la loi climat pour l’agriculture ?
Le secteur agricole est l’un des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre, mais c’est aussi le seul qui peut non seulement réduire ces émissions, et surtout stocker du carbone. Avec le label bas carbone mis en place par le gouvernement, la compensation carbone des entreprises par le financement de plantations d’arbres chez les agriculteurs pourrait rentrer dans les mœurs. J’avais déposé dans ce sens un amendement au projet de loi climat, afin d’imposer au secteur aérien une partie minimale de 30 % de sa compensation obligatoire sur le sol français. Je l’ai retiré sur avis du ministre, mais celui-ci s’est dit favorable à en discuter d’ici la séance.
L’arbre, et l’agroforesterie, semblent justement plutôt absents de ce projet de loi ?
Il y a eu un grand plan sur la forêt lancé par le ministre dans le cadre du plan de relance, doté de 200 millions d’euros : ce n’est pas rien. Mais c’est aussi au sein des parcelles agricoles qu’il faudrait remettre des arbres. Il y a des tests qui fonctionnent dans ce sens, comme le montre l’Inrae de Clermont-Ferrand, avec des céréales sous des alignements de noyers. Ma collègue Anne-Laure Cattelot (LREM, Nord) a réussi à faire passer un amendement qui nous offrira une accroche sur ce sujet pour l’examen en séance.
Avec les néonicotinoïdes, nous avons vu comment les dérèglements du climat et la biodiversité peuvent aboutir à des proliférations de pucerons. Je suis allée voir des producteurs de betteraves dans l’Eure, un bio et un conventionnel. Ils ont des champs qui font plus de dix hectares : je n’ai jamais vu ça. Sans haie, sans arbres, avec des rotations trop courtes, il paraît normal que les pucerons prolifèrent. Il s’agit de renouer avec les fondamentaux de la biodiversité sur les exploitations. Je ne dis cependant pas que c’est facile : ces changements prennent du temps.
Comment vous situez-vous dans le débat sur les menus végétariens, qui s’annonce tendu ?
Je défends un menu végétarien quotidien lorsqu’il y a une alternative. Pour être logique, je vais cependant retirer les amendements déposés en commission, en attendant le rapport sur l’expérimentation de la loi Egalim que le ministère devrait publier avant la séance. Mais on sait déjà que la loi a bien fonctionné, au moins là où il y avait de la volonté.
Nous mangeons beaucoup trop de viande, et je constate le désamour des Français pour l’élevage industriel. Bien sûr, ce que nous faisons chez nous n’a rien à voir avec les feedlots américains. Mais nous avons besoin de remettre nos animaux le plus possible dehors, ou au moins de renforcer le bien-être animal dans les bâtiments. Si je ne suis pas d’accord avec les méthodes employées par L214, les images filmées montrent malgré tout la réalité.
Je suis donc prête à accepter une baisse de la production de viande en France. Avant cela, près de 70 % de la viande consommée en restauration collective est de la viande étrangère : nous pouvons au moins réduire notre consommation de viande, et augmenter la part de marché de nos éleveurs. Avec une viande de meilleure qualité, vendue à un meilleur prix.
Pourquoi faudrait-il réguler les installations d’élevage classées ICPE en zone vulnérable, comme vous le proposez dans un autre amendement ?
Le besoin en matière organique est plus important dans les zones céréalières qu’en Bretagne. L’idée serait donc d’arrêter de construire des grosses exploitations, porcines notamment, dans les zones excédentaires, pour essayer de remettre des élevages dans les plaines de la Beauce. La spécialisation des fermes n’a pas fait du bien au monde agricole, et il serait temps de rééquilibrer les apports de matière sur les territoires. C’est avant tout pour être en cohérence avec mes amendements sur les engrais, mais je sais très bien que ce ne sera pas accepté.
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Le gouvernement prévoit une redevance sur les engrais en 2024, en l’attente d’une mesure européenne. Aurait-il fallu aller plus loin ?
Cela fait trop longtemps que nous avons des politiques publiques sur les engrais : il est temps de dire stop. Et puis il y a eu l’expérience du glyphosate, des néonicotinoïdes : cette fois je ne lâcherai pas. Je demande que nous mettions en place dès maintenant une redevance sur les engrais azotés, en les inscrivant aux côtés des phytos dans la redevance pour pollution diffuse. L’argent serait collecté par les agences de l’eau, qui le reverseraient aux agriculteurs au travers de programmes dédiés à l’agroécologie.
Les autres députés et le gouvernement vous suivront-ils ?
À l’Assemblée, j’ai l’appui de la commission du développement durable et des oppositions. Mais je n’aimerais pas faire passer quelque chose contre la majorité. Célia de Lavergne, la rapporteure du titre Se Nourrir, qui partage ma position sur les menus végétariens, souhaiterait plutôt rester sur la version du gouvernement concernant les engrais. J’ai en revanche le soutien de Barbara Pompili. Julien Denormandie, de son côté, semblerait aussi plutôt vouloir conserver la version actuelle.
Pour faciliter la transition des producteurs, Célia de Lavergne, la rapporteure du volet agricole, défend un étiquetage sur la rémunération. Est-ce une bonne idée ?
Tous ces étiquetages, le Nutriscore, le Rémunérascore, l’affichage environnemental vont dans le bon sens pour informer le consommateur. Ce sont cependant des mesures prises pour pallier quelque chose que nous aurions dû résoudre dans la loi Egalim. Mais nous ne sommes pas allés assez loin. Nous avons donné des outils aux agriculteurs pour qu’ils se fédèrent, mais nous aurions dû obliger le médiateur ou l’Observatoire des prix et des marges à être présent dans la construction des prix et des coûts de production.
Que représente cette sécurité sociale de l’alimentation pour laquelle vous demandez un rapport gouvernemental dans un autre amendement ?
Cela m’énerve, d’entendre un syndicat agricole dire tout le temps que nous avons besoin des agricultures industrielles pour nourrir les plus pauvres. Je ne suis pas du tout d’accord avec ça : ce n’est pas parce qu’on est moins aisé qu’on n’a pas le droit de manger bio. Je souhaite donc que le gouvernement puisse s’engager sur cette idée sur laquelle je travaille depuis un moment, bien que tout ne soit pas encore précis. Il s’agirait d’une sorte de carte Vitale, alimentée par des prélèvements sur les salaires, comme la Sécurité sociale. En fonction de leurs revenus, les consommateurs qui passent à la caisse n’auraient alors rien à payer pour certains produits alimentaires, comme leurs achats de fruits et légumes.
Pensez-vous que le texte sur lequel vous et vos collègues travaillez respecte l’esprit des propositions des citoyens de la Convention ?
Il serait faux de dire que nous n’avons rien fait pour le climat : le président Emmanuel Macron porte les sujets environnementaux au niveau européen de manière volontariste, et les Verts allemands eux-mêmes ont salué son action. Il faut aussi rappeler que la France prendra la présidence de l’Union européenne en 2022 et que nous pourrons à cette occasion-là encore défendre les sujets environnementaux. Beaucoup invoquent une concurrence déloyale au niveau européen, sur le glyphosate notamment : je me réjouis, pour ma part, que la France soit en avance pour tirer les autres pays vers le haut.
Après, on ne doit pas hésiter à aller plus loin. C’est peut-être une différence avec mes collègues parlementaires, qui sont pour la plupart plus âgés que moi. Je suis de cette génération qui a marché pour le climat, et je suis très sensibilisée à ces questions, jusque dans mon mode de vie.