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Terres agricoles : 5 millions d'hectares menacés d’artificialisation et d’agrandissement

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L’association Terre de liens publie son premier rapport sur l’état des terres agricoles et sonne l’alarme. D’ici dix ans, cinq millions d'hectares (Mha) de terres changeront de main, pour aller principalement à l’artificialisation et à l’agrandissement, si la tendance n’est pas inversée.

À quelques jours de la 58e édition du Salon, le 22 février, Terre de Liens, mouvement citoyen visant à préserver les terres agricoles et à permettre l’installation d’agriculteurs, a publié son premier rapport sur l’état des terres agricoles en France. Alors qu’au moins 25 % des agriculteurs partiront à la retraite d’ici dix ans, « cinq millions d’hectares de terres, soit près de 20 % de la surface agricole française, vont changer de main », selon l’association. Pour aller où ? À l’artificialisation, si la tendance n’est pas inversée. Et à l’agrandissement, si, comme actuellement, « la politique des structures ne permet plus de contrôler l’agrandissement ». Ces deux phénomènes vont à l’encontre d’un modèle d’agriculture respectueux de l’environnement et de l’emploi : les deux tiers de l’artificialisation se sont effectués aux dépens des terres agricoles entre 2006 et 2014. Et la surface moyenne des fermes françaises est passée de 24 à 69 ha entre 1988 et 2020, freinant l’installation d’agriculteurs.

Foncier inaccessible

Chaque année, une surface agricole qui permettrait de nourrir une ville comme Le Havre est perdue, a calculé Terre de liens. « Depuis 30 ans, la France artificialise chaque année entre 50 000 et 60 000 hectares. Mauvais élève européen, elle se situe au-dessus de la moyenne des pays membres. » Pour 100 000 habitants en France, 47 km2 sont artificialisés, contre 26 en Italie, et 30 en Espagne, rappelle le rapport. Cette pression foncière fait monter les prix, qui deviennent inaccessibles pour une installation agricole. Le rapport cite le témoignage de son administrateur en région Paca, qui indique qu'à Aubagne (Bouches-du-Rhône), l’extension de la zone commerciale a fait grimper les prix bien au-delà de 120 000 €/ha. « Le droit de préemption de la Safer a permis d’interdire la vente et de réviser le prix à la baisse soit 134 000 € l’hectare. Restait à savoir quel agriculteur achèterait des terres à ce prix-là… Bien évidemment, aucun. »

La pression foncière pose un problème de souveraineté alimentaire qui devient de plus en plus aigu, souligne le rapport. Ainsi, la France importe l’équivalent de 9 Mha pour faire face à sa demande alimentaire. L’exportation, encouragée par les politiques agricoles passées, représente l’équivalent de 12 Mha. « Si les terres étaient abondantes, cette course en avant vers l’export ne serait pas un problème. » Mais les chiffres parlent : en 2018, selon les Douanes, « la France a acheté pour 38,4 Mrd€ de produits alimentaires à ses voisins européens, une hausse de 24 % en à peine sept ans », relève le rapport. En 2020, la crise sanitaire « a particulièrement montré la fragilité de ce système dépendant des flux internationaux ».

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Emplois menacés

À côté de cet aspect de souveraineté alimentaire, le rapport alerte sur une tendance qui est loin de s’améliorer, celle qui conduit « de la ferme… à la firme ». Aujourd’hui en France, « les deux tiers des terres libérées partent à l’agrandissement de fermes existantes et ne profitent pas à de nouvelles installations ». Les entreprises agricoles sous forme de société progressent et « représentent aujourd’hui 42 % des fermes sur près des deux tiers de la surface agricole utile ». Pour maintenir le nombre actuel d’agriculteurs, il faudrait aujourd’hui un taux de remplacement minimal de 100 %. Il est depuis 2015 autour de 65 %. À l’horizon 2025, si les tendances actuelles se maintiennent, la France ne comptera plus que 340 000 fermes.

La baisse des emplois agricoles a suivi sensiblement les mêmes tendances que la disparition des fermes. En vingt ans, 320 000 emplois agricoles (équivalent temps plein) ont été détruits. Les grandes unités de production employant proportionnellement moins de main-d’œuvre que les plus petites, cette destruction d’emplois a été accélérée par la concentration des terres. Ainsi, à chaque fois qu’une ferme de 53 hectares est absorbée par une ou plusieurs autres fermes, c’est l’équivalent d’un emploi sur le territoire qui est perdu, selon le rapport. « L’agrandissement des fermes s’est accompagné d’un plan social qui ne dit pas son nom », commente Terre de liens.

Ces résultats traduisent-ils des choix politiques ? « Ils traduisent plutôt des non-choix », conclut le rapport, citant le statisticien et économiste agricole Maurice Desriers : « On pourrait comparer l’agriculture à ce qu’il se passe avec les médecins. Comme s’il fallait attendre d’être en face du mur pour voir le mur. » Terre de liens estime que les millions d’hectares qui vont se libérer « représentent une opportunité unique de réorienter notre modèle agricole » et interpelle les candidats à l’approche de l’élection présidentielle, en vue d’une « grande loi sur les terres agricoles ».

L’association déplore des « non-choix politiques »