Abonné

Reportage en Ukraine Un gigantesque potentiel à exploiter en grandes cultures

- - 7 min

Des terres si noires que, sous le soleil, elles en deviennent violettes. Des plaines sans fin. Même vues d’avion, les spécificités de l’agriculture ukrainienne sautent aux yeux. Dix-huit ans après sa sortie de l’ex-URSS, le pays a su reprendre une place de choix dans le paysage céréalier mondial, grâce à ses tchernoziums que le monde entier lui envie… et malgré un manque criant de moyens. Car, non, les agriculteurs ukrainiens ne sont pas tous équipés de tracteurs dernier cri pour travailler leurs parcelles de 100 à 300 ha. 80 % de l’équipement sont obsolètes, ce qui handicape considérablement la production. Et le problème ne sera pas résolu à court terme, compte tenu des effets dévastateurs de la crise financière sur le pays, qui pèse également sur les achats d’intrants. Qu’à cela ne tienne, le potentiel de l’Ukraine ne sera pas remis en cause pour autant, pas plus en grandes cultures qu’en productions animales, où tout reste à faire. C’est l’une des idées à retenir du voyage organisé en Ukraine par l’Afja (Association française des journalistes agricoles) du 10 au 17 mai.

Sourire jovial, chaussures à la mode parfaitement cirées et grosse montre brillante à son poignet, Grigoriy Souproun affiche indéniablement des signes de réussite. En 1991, l’agriculteur a monté une exploitation agricole de 4 000 hectares à partir du kolkhoze du village de Kolomiytsivka, au nord de Kiev. Il emploie aujourd’hui plus de 100 personnes. Malgré un équipement peu perfectionné et de faibles apports en intrants, il obtient de bons rendements. « Nos 1 000 hectares de blé tendre fournissent en moyenne 75 q/ha par an », explique-t-il. Cette année, il compte sur un rendement de 70 q/ha en orge de brasserie… pour 30 unités/ha d’apport d’azote seulement. De quoi faire rêver les agriculteurs français. L’exploitation bénéficie d’un atout majeur : elle se situe en plein cœur des tchernoziums, ces très riches terres noires qui couvrent 75 % du pays. 30 à 40 % de ces terres sont localisées en Ukraine, le reste se trouvant au Canada et en Amérique latine, notamment. Particularité de ces sols : ils contiennent de la matière organique humifiée et stable jusqu’à 1,50 mètre de profondeur, ce qui en fait « un véritable garde-manger pour les plantes cultivées », commente Jean-Jacques Hervé, diplomate français, conseiller auprès du ministre ukrainien de l’Agriculture. Depuis les années 2000, le pays est redevenu un acteur majeur du commerce international des céréales… Et du tournesol, emblème du pays.

40 % de la production dans les grandes fermes
Sans être une exception, la ferme de Grigoriy Souproun n’est pas représentative de l’ensemble des exploitations. « En moyenne, la productivité est deux fois inférieure à celle de la France », affirmait Yuri Melnik, ministre de la Politique agraire, lors d’un entretien accordé le mardi 12 mai à des journalistes de l’Afja (Association française des journalistes agricoles) en visite à Kiev. Au niveau national, les rendements de blé s’étalent généralement entre 20 et 30 q/ha, contre plus de 70 q/ha pour la moyenne française. En tournesol, culture emblématique du pays, les rendements ne dépassent pas pour leur part 15 q/ha contre 25 q/ha en France. La catégorie des grandes exploitations agricoles, dont fait partie la ferme de Grigoriy Souproun et qui regroupe également des agroholdings pouvant gérer des dizaines de milliers d’hectares, n’assure en fait que 40 % de la production agricole du pays. « La modernisation de l’agriculture ukrainienne n’est pas encore achevée », reconnaissait le ministre. Certes, en 2008, la moisson de céréales a atteint un record à 52,5 Mt, auxquels se sont ajoutées 2,3 Mt de colza et 6,7 Mt de tournesol. Mais « aujourd’hui, 80 % des machines sont obsolètes, estime Dmytro Kuchnir, conseiller à la mission économique de France en Ukraine. Les grandes entreprises cherchent à remplacer leur matériel par des choses plus performantes ». Selon les estimations rapportées par la mission économique, moderniser le parc existant demanderait 4 à 5 milliards de dollars d’investissements. Or, seuls 10 % de cette somme sont investis aujourd’hui.
Des exploitations largement sous-équipées
« Les exploitations sont sous-équipées, juge de son côté Jean-Paul Prudhomme, responsable technique chez Soufflet Agriculture Ukraine, filiale du groupe français en place depuis trois ans dans le pays. Ce qui explique que nous rencontrions beaucoup de problèmes en matière de qualité. » « Les travaux ne sont pas toujours très rapides », remarque Dmytro Kuchnir. Ce qui a des conséquences très pratiques : « Il n’est pas rare qu’une ferme commence à moissonner son colza avec des rendements de 4 t/ha, puis qu’elle ne termine la récolte que 3 semaines à 1 mois plus tard faute de moyen, les rendements chutant alors à 1 t/ha », témoigne Jean-Paul Prudhomme. A court terme, la situation ne devrait pas s’arranger. La crise économique s’est fait durement sentir dans le pays : à l’automne 2008, la hryvnia (monnaie locale) a perdu près de 40 % de sa valeur. Compte-tenu de l’impact de la crise financière, le pays a d’ailleurs obtenu dès la fin octobre un prêt de 16,4 milliards de dollars de la part du FMI (Fonds monétaire international). Dans ce contexte, « aujourd’hui, les banques ne font pas crédit, et pratiquent un taux de 30 % lorsqu’éventuellement elles en accordent un », contre 15 à 20 % en temps normal, indique Dmytro Kuchnir. Pour Jean-Paul Prudhomme, cela ne fait pas de doute : « Le problème de l’agriculture en Ukraine, c’est le financement ».
Préfinancer les intrants
Seconde difficulté relevée cette fois-ci par Dominique Dupont, responsable CEI pour les malteries Soufflet : « Nous avons dû convaincre les agriculteurs ukrainiens que leurs méthodes de culture n’étaient pas celles que nous attendions ». Exemple : « Ils avaient l’habitude d’enfoncer à 8 cm de profondeur la graine au semis contre 4 ou 5 cm en France, évoque-t-il. Il nous a fallu trois ans pour changer ça ». Pour solutionner en partie ces problèmes, Soufflet a choisi de trier ses fournisseurs. « Nous travaillons avec 300 exploitations d’en moyenne 2 500 hectares et dont le directeur est agronome », signale Pierre Cothenet, directeur de Soufflet négoce agriculture. Pour satisfaire ses exigences, l’entreprise doit s’accommoder d’une vaste zone de chalandise, de 150 km de rayon. Le groupe a également décidé de faire du préfinancement. Les intrants sont fournis par Soufflet agriculture Ukraine qui se rembourse à la récolte, le coût du crédit étant de 5 % à 10 % environ pour l’exploitant.
Un déficit d’installations de stockage
Ce manque général de moyens handicape le pays à l’export. Sur les quelque 61,5 Mt de grains de la récolte 2009, le potentiel exportable était de 17 Mt, capacité maximum de chargement. Sauf que le pays était incapable de stocker ce volume dans de bonnes conditions. Selon Jean-Jacques Hervé, 13 à 15 Mt ont pu être mises en réserve dans des silos corrects, sachant que seuls 3 ou 4 silos ont une traçabilité totale sur les 600 silos que compte le pays. « Les grains en excédent ont été stockés sur les fermes, là où il y avait de la place », explique-t-il. Des cuves inutilisées ont par exemple été converties en silos. Bien sûr, « le contrôle de la qualité est nul puisqu’il n’y a pas de ventilation, des parasites se développent, constate le diplomate. L’effet est désastreux sur les agriculteurs qui ont vu leurs grains déclassés ». Faute de place pour le stockage, certains champs n’ont pas été récoltés. « Le coût allait l’emporter sur le bénéfice », note Jean-Jacques Hervé. Pour favoriser le développement de la filière céréalière, l’Etat compte bien encourager le stockage, en donnant des avantages fiscaux aux entreprises plutôt qu’en mettant en place des subventions. En attendant les effets de telles mesures, pour Dominique Dupont, le défi consiste en tout cas « dès que la récolte est faite, à mettre la main sur la matière pour la stocker en lieu sûr ». Si le potentiel est là en céréales, il reste beaucoup de travail à faire pour le laisser s’exprimer.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

production agricole
Suivi
Suivre