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Manifestations Un malaise profond ans les campagnes

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Les actions syndicales agricoles, plus ou moins violentes, se multiplient, de l'incendie de la MSA de Morlaix au démontage de la ferme des 1 000 vaches. Le 5 novembre, la FNSEA organise une mobilisation nationale pour alerter sur le malaise du monde agricole. Mis en minorité, stigmatisés, les paysans en ont « ras-le-bol ». Ils se disent acculés par les règles environnementales, notamment la nouvelle directive nitrates, et demandent qu'on les laisse faire leur travail, à savoir nourrir leurs concitoyens.

Du fumier déversé par la FNSEA et les JA devant des préfectures à Albi ou Reims, devant les permanences parlementaires des élus de Bourgogne, une MSA incendiée à Morlaix par des légumiers, une autre dégradée à Narbonne par des viticulteurs. La Confédération paysanne qui démonte la « ferme des 1 000 » vaches. La Coordination rurale qui bloque Agen. La liste des actions syndicales, plus ou moins violentes, commises récemment par des agriculteurs pourrait être longue.

Partout, les paysans sont en ébullition. Le 5 novembre, la FNSEA a prévu une journée de mobilisation nationale, pour mettre en avant « le malaise dans les campagnes », décidée en réaction aux incendies de Morlaix. La centrale veut reprendre la main sur ses troupes qui s'agitent aux quatre coins de France.

« Le mal-être est dans toutes les campagnes, toutes filières confondues. Nous sommes la seule espèce en voie d'extinction classée nuisible », image Florent Dornier, secrétaire général des Jeunes agriculteurs. « L'agriculture est stigmatisée par des cas qui ne sont pas représentatifs d'une profession, mais qui remettent en cause tous les producteurs », affirme-t-il.

L'actualité en ajoute des couches. La dramatique affaire du barrage de Sivens, dans le Tarn, ajoute au fossé entre agriculteurs et urbains : une retenue d'eau devient un symbole qui jette l'opprobre sur tous les projets de stockage d'eau. Alors que c'est un enjeu majeur pour la production, et l'alimentation. Le 30 octobre, c'est au sujet du bien-être animal que la profession se sentait mise en cause, alors que l'Assemblée nationale devait étudier un texte pour renforcer le statut de l'animal.

« Ras-le-bol »

Les paysans en ont « ras-le-bol ». De quoi ? De l'extension des zones vulnérables par la directive nitrates, des attaques de loups, de la stigmatisation de la profession, de l'augmentation des charges administratives, du ministère, de la nouvelle Pac, de Bruxelles, de l'administration... difficile de rentrer dans le détail des sujets avec les syndicalistes : « Il y a un ras-le-bol. Laissez nous faire notre travail », résume Dominique Barreau, secrétaire-général de la FNSEA.

Dans l'Isère, Pascal Denolly, président de la FDSEA, liste les exemples : dans tel village, une pétition s'est opposée à un agriculteur prévoyant de changer sa fosse à lisier. Dans tel autre, 10 agriculteurs sont convoqués au tribunal administratif pour manquement à certaines règles. Les arrêtés pour abattage de loups sont attaqués en justice par des associations environnementales, qui ont parfois gain de cause. Telle commune doit passer en zone vulnérable, obligeant les paysans à de lourds investissements de mises aux normes. Il y a la distribution, aussi : une enseigne a proposé d'acheter des pommes 3 centimes le kilo à une agricultrice. « Irrespect », « mépris », « on touche le fond », commentent les paysans présents. « On parle quand même de denrées alimentaires », s'exclame l'un d'eux.

Le ras-le-bol est bien là. Sans fond précis, mais pas sans fondements. Rien de bien nouveau, certes, si ce n'est l'accumulation de ressentiments et une lente évolution qui se poursuit. Avec une mauvaise année comptable comme allumette pour une mèche qui ne demandait qu'à s'embraser : « Il y a un point de départ économique : les résultats ne sont pas là cette année, à part en viticulture », rappelle Jean-Pierre Royannez, président de la FRSEA Rhône-Alpes. « Combien d'agriculteurs vont pouvoir rembourser leurs emprunts cette année ? C'est ça qui fait que ça pète de partout. Ils ont besoin de crier leur détresse », explique-t-il. Productions animales et végétales, les cours sont en berne dans la plupart des productions.

Se délester des catégories inutiles

Dans son dernier ouvrage, La France périphérique, le géographe Christophe Guilluy analyse le malaise des « oubliés » du système : « En quelques décennies, la mondialisation a permis aux classes dominantes de se délester, en douceur et sans contestations majeures, des catégories désormais inutiles au nouveau modèle économique », assène-t-il.

Comment ne pas penser aux paysans, dont le nombre a diminué de moitié, passant de plus d'un million en 1988 à moins de 500 000 en 2010 ? De force motrice de la nation, l'agriculture est devenue un groupe marginalisé, et accusé de tous les maux.

Selon Christophe Guilluy, ces indésirables, cette « France périphérique est en train de s'affranchir, par le bas, du discours dominant », analyse-t-il, citant l'abstention et la montée du vote FN dans les zones rurales, ou encore le mouvement des bonnets rouges.

Mêmes les maires ruraux s'y mettent. Les derniers élus a conserver une légitimité auprès des citoyens (1) ont manifesté le 28 octobre devant le Sénat : ils contestent une réforme territoriale dans laquelle leurs administrés sont oubliés. « La France est aussi rurale », rappellent-ils, alors que « le processus de suppression des collectivités de proximité est engagé ».

Le démographe Emmanuel Todd évoque une « une espèce d'apesanteur, de provinces en révolte, en quasi-sécession, mais qui ne trouvent pas de relais dans la région parisienne, et d'issue politique dans la capitale » (2). Les agriculteurs représentaient 37% des maires en 1983, moins de 15% en 2014. Ils perdent aussi de l'influence au Sénat, chambre naguère rurale par excellence. Daniel Prieur, secrétaire général adjoint de la FNSEA, illustre le propos : « On n'accepte pas d'être des citoyens de seconde zone. Le loup, les sangliers, tant que c'est chez les paysans, tout le monde s'en fout. Mais si demain un sanglier abîme un rond point en ville, le GIGN viendrait pour le tuer ! », commente-t-il.

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Coordination rurale
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Repli sur soi

Par leurs actions, les syndicats veulent protéger ce qu'il leur reste. La Confédération paysanne, en démontant la ferme des 1 000 vaches, protège ses adhérents : « La ferme des 1 000 vaches, ce sont des petites fermes qui vont disparaître », argumente-t-elle.

Les FDSEA, par leurs actions plus ou moins cadrées, créent une communauté, se rassemblent, se trouvent une force qu'elles n'ont plus.

« L'agriculture se défend avec les moyens qu'elle a ! », s'exclame Bernard Lannes, président de la Coordination rurale. « Politiquement, on pèse moins de 2% de la population », rappelle-t-il. C'est pas du communautarisme, mais... ». Il coupe. « Il y a un ras le bol, on est sous pression, on doit prouver tout ce que l'on fait ». Il constate qu'« une bonne partie des paysans n'en peuvent plus, il y a une hausse des charges de travail, du temps administratif ». Sur l'environnement, « on n'est pas blancs comme neige, mais on en a marre d'être diabolisés. Oui, il y a des excès, qu'il faut combattre, mais il faut savoir raison garder : nous sommes en train de perdre notre souveraineté alimentaire ». On lui reparle du communautarisme. « C'en est une forme, et ça me fait peur : la société, c'est un groupe, et si chacun ne pense qu'à lui, on ne s'en sort pas ».

De l'autre côté de l'échiquier syndical, Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, va dans le même sens. « C'est évident, il y a un malaise paysan : nous sommes de moins en moins nombreux et c'est de plus en plus difficile d'avoir un revenu », tranche-t-il. « Il y a un repli. A force d'être stigmatisés, les gens se replient sur eux-mêmes ». S'il pense que tous les syndicats « font le même diagnostic », le sien « ne propose pas les mêmes solutions : nous voulons garder des paysans nombreux ».

En qualifiant les opposants au barrage de Sivens, sur la zone du Testet dans le Tarn, de « Djihadistes verts », Xavier Beulin illustre, en une formule, ce repli : il galvanise ses troupes, assurant leur cohésion « contre » l'ennemi écologiste. Au risque de choquer une partie de la société. La contestation syndicale musclée n'est pourtant pas la méthode du président de la FNSEA : fervent partisan de l'intégration de l'agriculture dans la vie économique du pays, il préfère exercer son influence dans la capitale. Mais ne peut pas prendre le risque de se faire dépasser par sa base.

L'agriculture, à l'instar de la France théorisée par Eric Zemmour (3), se croit en déclin. Alors qu'elle a tous les atouts pour réussir, et même pour exceller, affirment des penseurs d'horizons aussi divers que Jean-Marie Séronie, Thierry Pouch et Sebastien Abis ou Marc Dufumier (4).

Au barrage de Sivens, les opposants, honnis par la profession agricole, montrent que des citoyens sont capables de se mobiliser, certes contre un projet, mais aussi pour un certain type d'agriculture.

Peut-être est-il possible de leur montrer que le modèle agricole français n'est pas toujours si éloigné de leur vision romantique.

(1) Voir le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF

(2) Pauvres actionnaires, François Ruffin, Fakir éditions 2014. Voir aussi Le mystère français, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, Seuil 2013

(3) Le suicide français, Eric Zemmour, Albin Michel 2014

(4) L'agriculture française : une diva à réveiller, Jean-Marie Séronie, Quae 2014 ; Agriculture et mondialisation, Sébastien Abis et Thierry Pouch, Presses de Sciences Po 2013 ; Famine au Sud, malbouffe au Nord, Marc Dufumier, Nil 2012.

Nitrates : la Coordination rurale regrette le refus des syndicats d'une action unitaire

La Coordination rurale (CR) regrette que les autres syndicats aient refusé sa proposition d'organiser une mobilisation unitaire, le 5 novembre, contre la directive nitrates. Xavier Beulin, président de la FNSEA « a fait savoir qu'il acceptait le principe d'une rencontre mais que la proposition de la CR portant sur une manifestation unitaire le 5 novembre ne serait pas possible ». La Confédération paysanne a refusé car il y a un désaccord « sur les raisons profondes des grandes difficultés », tout en étant d'accord sur les problèmes causés par la directive nitrate. Pour la Coordination rurale, c'est « une occasion ratée ».