Qui connaît le monde du syndicalisme agricole sait qu’une manifestation unitaire est un fait rarissime. Le désarroi des éleveurs laitiers a fait se réaliser l’impensable : la Coordination européenne de Via Campesina aux côtés de l’EMB (European milk board) dans une manifestation qui a réuni environ un millier d’éleveurs à Strasbourg, le 14 juillet. Ce qui revient, au niveau français, à faire marcher côte à côte la Confédération paysanne et la Coordination rurale. Ces syndicats se sont retrouvés sur un message commun : la maîtrise des volumes produits au niveau de l’Europe. Ils préconisent comme mesure immédiate : un gel d’au moins 5 % du quota européen. Par contre, l’éventualité d’une grève du lait est un sujet qui divise.
«C’est historique ! » lance André Bouchut, secrétaire national de la Confédération paysanne, le 14 juillet avant le départ de la manifestation des producteurs de lait à Strasbourg. De mémoire de syndicaliste, on n’avait jamais vu un tracteur identifié par une une pancarte « Coordination rurale du Bas-Rhin », en début de cortège, côte à côte avec les visuels de la Confédération paysanne. André Bouchut est satisfait d’avoir abouti non sans négociation à cette unité. Aux grands maux, les grands remèdes. « On n’a pas connu une telle crise dans la filière laitière depuis 20 ans » explique-t-il.
L’appel à la manifestation le 14 juillet lancé par la Confédération paysanne et la Coordination européenne de Via Campesina (ECVC), le jour de l’élection du nouveau président du Parlement européen, a été entendu par l’EMB, dont la coordination rurale via l’OPL est adhérente. Ces deux syndicats ont donc décidé de s’allier dans un contexte où la crise laitière « n’est plus conjoncturelle mais est devenue structurelle » commente René Louail, de l’ECVC. Cette organisation représente 23 organisations dans une quinzaine de pays. L’EMB compte environ 100 000 producteurs adhérents représentant 14 pays de l’UE.
Gel de 5 % du quota européen
Plus d’un millier de producteurs de lait réunis en cortège composé de plus 80 tracteurs se sont donc retrouvés à Strasbourg pour exprimer leur détresse face à des « prix bien en dessous des coûts de production ». Le message commun à ces manifestants, avec une forte délégation allemande mais aussi des Belges, des Portugais… et des adhérents de l’Apli (association des producteurs de lait indépendants) est de réclamer au nouveau Parlement européen, des « mesures pour rééquilibrer le marché ». Comme mesure immédiate les syndicalistes demandent « un gel d’au moins 5 % des quotas laitiers ». « Je suis complètement d’accord avec Via Campesina, affirme l’Allemand Romuald Schaber, le président de l’EMB. Le Parlement européen est responsable de cette Pac qui a complètement dégénéré dans ses fondamentaux. Le facteur essentiel de cette crise est la quantité de lait. Réduire le volume de lait produit est la résolution du problème ». On l’aura compris, ces deux organisations se sont retrouvées sur la question de la maîtrise des volumes, sujet défendu de longue date par la Confédération paysanne. « À la fin des années 80, ce type de mesures avait été pris au niveau de l’Europe, rappelle André Bouchut. L’objectif était de faire baisser la production de 10 % ».
Des « recettes démodées »
« Les recettes qu’on nous sort actuellement au niveau de l’Europe (subventions à l’export et intervention : ndlr) sont démodées. Elles ne sont pas adaptées à la crise actuelle » condamne Romuald Schaber. Même analyse du côté de René Louail : « les décisions de la Commission européenne ne sont pas suffisantes. Ce n’est pas le bon remède ».
Autre point d’accord : la condamnation de l’accord du 3 juin sur le prix du lait, obtenu à l’arraché par l’interprofession laitière où seule la FNSEA représente les producteurs. « Cet accord doit être remis en cause : il a été imposé par l’agroalimentaire » estime René Louail. André Lefranc, délégué de l’Apli pour la Manche ne décolère pas. « Cela fait 20 ans que nous sommes installés et nous sommes obligés aujourd’hui de prendre sur nos fonds privés pour tenir ». C’est le témoignage qu’il livre à Stéphane Le Foll, député européen PSU venu à la rencontre des manifestants, stoppés à quelques mètres du Parlement européen. « J’étais à la fédé (FDSEA : ndlr) il y a encore peu de temps. Je payais ma cotisation et je critiquais les décisions prises. Il faut savoir qu’environ 50 % des producteurs sont syndiqués dans le lait. Les autres commencent à se réveiller face à cette vraie catastrophe sociale et économique » explique le délégué de l’Apli qui n’est plus adhérent de la fédération.
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L’EMB prêt pour la grève du lait
André Lefranc n’est pas venu tout seul manifester à Strasbourg. De nombreux drapeaux Apli-EMB sont visibles dans le cortège au milieu de pancartes avec des messages en allemand ou en anglais. « Fair price milk ; yes you can ! » en référence au slogan de campagne de Barack Obama, « Milch ist mehr wert », le lait a de la valeur ou encore en français dans le texte : « ne nous laissons pas traire ! ». « Nous sommes venus ici pour dire aux Allemands que nous sommes prêts en France pour la grève du lait » avoue-t-il. « Il faut arrêter de donner notre minerai aux entreprises. On peut compter sur 60 % des producteurs français au niveau de la mobilisation » assure-t-il. José Bové, nouveau député européen n’a d’ailleurs pas dit autre chose aux manifestants : « La grève du lait est la seule façon de gagner le combat ! ». Une position qui n’est pas vraiment « politiquement correcte ». Et pour cause : « Il n’est difficile de me dire que je suis de l’autre côté après 30 ans de syndicalisme » avoue-t-il. Selon le nouveau député européen le « travail mené au Parlement ne suffira pas si les paysans ne sont pas moblisés face à la politique de leurs Etats et aux industriels laitiers ».
La Confédération n’appelle pas à la grève
Du côté de la Confédération paysanne dont José Bové a été l’un des portes parole, on se montre beaucoup plus prudent. « Si une grève du lait se lance nous ne serons pas contre mais nous n’appellerons pas à ce genre d’action » affirme Yves Leperlier responsable de la commission lait à la Confédération paysanne. Il préfère des « solutions intermédiaires » visant à perturber et désorganiser les laiteries. Le syndicaliste parle de « mini-grève » consistant à ne pas livrer totalement les laiteries. « Les producteurs sont les premiers victimes de la grève » confie le syndicaliste au moment même où les producteurs allemands de l’EMB entonnent le chant de l’éleveur laitier « débout », prêt à faire la grève du lait. René Louail pense aussi qu’il « existe d’autres moyens que la grève du lait ». Mais, ces divergences, ne stopperont pas « la démarche unitaire du 14 juillet car une majorité de paysans de l’Union européenne ne peuvent plus vivre de leur métier » affirme René Louail.
Un débat sans exclusive
Le lendemain de cette manifestation les syndicalistes minoritaires étaient invités à une table ronde laitière au ministère de l’Agriculture où habituellement ils ne sont pas conviés. La Confédération paysanne et la Coordination rurale ont salué « ce signe évident d’ouverture » du ministre Bruno Le Maire, un peu pressé par la grande distribution. « Lorsqu’on lance une négociation on n’appelle pas que la CGT » confiait un représentant des grandes enseignes le 16 juillet qui n’avait toujours pas digéré le mot d’ordre de la FNSEA contre la grande distribution début juin. Une ouverture syndicale qui, visiblement, déplaît à la FNSEA. Elle dénonce dans un communiqué « la démagogie de la grève du lait » et « les tirades faciles syndicales » sur le modèle de « y a qu’à, faut qu’on ». Le 14 juillet à Strasbourg, un syndicaliste de la FDSEA venu incognito se rendre compte de l’ampleur de la manifestation semblait rassuré. « Il n’y a personnes de chez nous parmi les manifestants » a-t-il commenté. Mais, venir vérifier c’est déjà admettre que le risque existe.