Des chercheurs d’Oxford proposent un nouvel indicateur pour comptabiliser les émissions de méthane, qui provoque des débats jusqu’au Giec ou à la FAO. Intitulé PRG*, il ne tient compte que des variations d’émissions et permet de mieux exprimer la dynamique de ce gaz à effet de serre à faible durée de vie, s’accordent les chercheurs interrogés. Mais il favoriserait à court terme les grands pays d'élevage de ruminants et pénaliserait les pays en voie de développement qui voudraient augmenter leur cheptel, craignent certains.
« Ce n’est pas un problème de modèle. Nous savons depuis des années que le dioxyde de carbone et le méthane agissent différemment. C’est au fond un problème de communication », résume John Lynch, chercheur au sein du département de Physique de l’université d’Oxford, et auteur d’un article sur les applications de ce nouvel indicateur, dans la revue Environmental Research Letters en avril 2020 (1). Actuellement, pour agréger les émissions de tous les gaz à effet de serre, le Giec et les Nations Unies recommandent une unité de mesure nommée Pouvoir de réchauffement global (PRG). Plus précisément, selon la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, les inventaires d’émissions réalisés à l’échelle nationale doivent recourir au PRG100, métrique officielle permettant de calculer le pouvoir réchauffant pendant 100 ans par rapport à une tonne de CO2.
Avec un PRG de 28, le méthane est ainsi considéré vingt-huit fois plus réchauffant sur cent ans que le dioxyde de carbone. Mais pour l’équipe d’Oxford, l’usage de ce seul indicateur donne une appréciation encore trop grossière des effets du méthane, qui possède, malgré un effet réchauffant plus marqué sur ces premières années, un cycle de vie de seulement douze ans, contre plusieurs milliers d’années pour le CO2. Les chercheurs anglais proposent donc une nouvelle manière de comparer les effets du méthane à ceux du dioxyde de carbone. Intitulé PRG*, cet indicateur se focalise sur les variations d’émissions, et permettrait de dresser des suivis plus fidèles, année après année, de l’effet des émissions de méthane. « Avec le PRG*, les équivalences avec le C02 peuvent varier afin de mieux décrire les réponses dynamiques sur n’importe quelle période étudiée », résument les auteurs dans l’étude parue en 2020.
Alertes sur les risques d’inégalités
Alors que l’horizon des objectifs des Accords de Paris (+2°C en 2050) se rapproche de plus en plus, la précision de cet indicateur pourrait renouveler l’intérêt des décideurs pour la réduction du méthane. Car si le PRG* pénalise les effets à court terme des hausses, il valorise fortement à l’inverse toute baisse d’émission de méthane.
D’ailleurs, certains scientifiques tentent déjà d’attirer l’attention sur les risques de mauvaise lecture du PRG*. Dans un article publié en 2019 dans la revue Environmental Research Letters (2), une équipe de l’Imperial College de Londres souligne notamment que se fixer un objectif de neutralité à 2050 basé le PRG* « équivaut à favoriser les pays avec des émissions (de méthane) historiquement hautes », comme la France ou la Grande-Bretagne. En effet, leurs baisses de méthane seraient comptabilisées, sur les 30 ans à venir, comme ayant un plus fort effet refroidissant qu'avec le PRG100. A l'inverse, les pays en développement qui voudraient augmenter leur cheptel ruminant devraient compenser davantage ces émissions par des efforts sur d'autres gaz.
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C’est ainsi qu'en recourrant au PRG*, un grand pays d'élevage comme la Nouvelle-Zélande revendique de pouvoir atteindre un objectif de « zéro émissions nettes » d’ici 2050 avec une réduction de cheptel limitée à 24 %. Le syndicat agricole anglais NFU défend également le recours à cet indicateur auprès du Giec et les chercheurs d’Oxford l’ont récemment porté auprès des instances européennes. Tout en partageant ces inquiétudes sur son application politique, le chercheur du Cirad Rémi Prudhomme observe qu’un consensus scientifique est en cours de formation autour du PRG*. « Ce modèle a été développé par d’excellents climatologues, mais il pose une question d’équité sur son utilisation qui favoriserait les pays fortement émetteurs. »
En attente de l’arbitrage du Giec
« Le PRG* pourrait offrir une meilleure représentation des effets des scénarios de réduction d’émissions », réagit la FAO auprès d’Agra Presse. L’agence onusienne rappelle qu’elle mène actuellement une évaluation des différents indicateurs climatiques proposés dans le secteur de l’élevage dans le cadre du Partenariat pour l’évaluation et la performance environnementale de l’élevage (LEAP). « Ce groupe devrait apporter un éclairage sur cet indicateur et son implication pour le secteur de l’élevage », prévoit la FAO. Le PRG* fait également l’objet de discussions dans le cadre de la préparation du 6e rapport du Giec qui fait le point sur l’état des connaissances vis-à-vis du changement climatique, confie Valérie Masson-Delmotte, chercheuse à Paris-Saclay et co-présidente du groupe de travail scientifique du Giec.
Un avis positif de ces instances et l’officialisation d’une comptabilité séparée pour le méthane ne remettront pas fondalementalement en cause les efforts que le secteur agricole doit continuer de fournir, expliquent les chercheurs. Tout en estimant qu’il est trop tôt pour évoquer les conséquences du PRG* sur le secteur agricole, la FAO prévoit ainsi que l’indicateur « renforcerait l’urgence de la mise en place des actions de réduction et d’adaptation tout au long des chaines de production agricole ».