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Xavier Beulin une vision décloisonnée de l’agriculture

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C’est quelques jours après avoir annoncé vouloir briguer un nouveau mandat comme président de la FNSEA que Xavier Beulin a succombé à une crise cardiaque. Président du premier syndicat agricole français depuis 2010, il avait hésité à se représenter à nouveau mais s’y était résolu, « malgré la charge, qui est lourde », constatait-il. Il avait décidé de poursuivre sa mission, car « je crois pouvoir encore porter au nom des agriculteurs, un projet. Il consiste à faire reconnaître la diversité de l’agriculture française mais aussi à libérer les énergies dans ce secteur, tout en faisant reconnaître le besoin de politiques publiques. » Il portait en lui une vision modernisée, décloisonnée de l’agriculture, inscrivant celle-ci dans une filière allant de la production à la transformation agroalimentaire. Sa double casquette de patron du groupe Avril (filière oléoprotéagineux) et de président de la FNSEA, parfois décriée, lui donnait au contraire la clé d’un avenir pour le monde agricole.

Xavier Beulin avait apporté un style et un pragmatisme nouveaux à la FNSEA. Patron de Sofiprotéol (renommé et transformé en groupe Avril depuis) à l’époque de son élection comme président de la centrale syndicale, il avait une claire notion des enjeux industriels et stratégiques des filières. S’il était critiqué pour cette double casquette par certains, lui, au contraire, revendiquait cette double responsabilité pour ce qu’elle lui apportait de culture économique au service des agriculteurs. Lui-même, à la tête de la fédération des producteurs d’oléoprotéagineux (FOP) à la suite de Jean-Claude Sabin et aidé par son directeur général Philippe Tillous Borde, savait ce que c’était que de bâtir une filière prospère, avec des cartes maîtresses dans l’aval industriel (Lesieur, Diester, Glon, Ceva, etc.) malgré (ou à cause de) une très faible protection de la part de la politique agricole commune. Lors de son élection, il croyait fermement que l’avenir de l’ensemble de l’agriculture passait par ce modèle. De fait, il savait que la protection européenne, écartelée entre des intérêts nationaux trop divers, ne protégerait et ne soutiendrait bientôt plus l’agriculture comme par le passé. Il ne cessait de répéter, encore récemment, que les agriculteurs devaient trouver des solutions par eux-mêmes, en créant des filières solides, solidaires, avec un amont agricole exerçant le rôle principal. Le rôle de l’Etat devait être avant tout de créer des conditions permettant à ces filières de se développer. Cette double casquette lui permit souvent de trouver des solutions face à des secteurs en perdition, comme, récemment, la filière volaille export.

Les crises de l’élevage

Les crises de l’élevage mais aussi des grandes cultures ont, depuis, rattrapé cette vision mais n’ont pas changé son discours. Tout en bataillant pour un soutien public aux plus touchés par la crise, sur lequel il comptait d’ailleurs revenir à la veille du Salon de l’agriculture 2017, il insistait toujours sur l’importance des négociations commerciales pour que les agriculteurs retrouvent de la rentabilité. Le processus des négociations doit être inversé, expliquait-il. Non pas partir de baisses des prix consommateurs pour aboutir à des prix agricoles mais partir des charges payées par les paysans pour aboutir ensuite à des prix consommateurs. Toujours plus confiant dans les rouages de l’économie, les progrès de la recherche et des technologies, que dans des subventions ou protections gouvernementales, il se voyait parfois critiqué par des agriculteurs eux-mêmes, au plus fort de la crise de l’élevage, qui demandaient que les pouvoirs publics interviennent dans la fixation des prix.

Plus généralement, Xavier Beulin estimait que la politique économique devait abandonner l’obsession de la demande pour adopter une politique de l’offre qui contribuerait à relancer l’emploi et donc le pouvoir d’achat. C’est dans cet esprit qu’il insistait régulièrement sur la nécessité d’un grand plan d’investissement nécessaire pour remettre à niveau les filières agricoles et alimentaires. Un plan qui trouve peut-être un écho dans la proposition du candidat Emmanuel Macron d’un programme d’investissements de 5 milliards d’euros pour l’agriculture. Les deux hommes se connaissaient d’ailleurs bien.

Relations difficiles avec Stéphane Le Foll

Quant au modèle agricole lui-même, sa stratégie syndicale insistait régulièrement sur la diversité des formes d’agriculture, circuits courts, bio, agriculture raisonnée, pluriactivité, etc., dès lors que ces diverses agricultures trouvaient leur marché. Les contraintes écologiques ne devaient pas se traduire par des excès de complexité administrative et devaient préserver la rentabilité des exploitations. Il se disait toujours choqué de voir le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, davantage mettre en avant l’écologie que l’économie des exploitations, dans son projet d’agroécologie. Entre les deux hommes, le courant n’est jamais bien passé, allant parfois jusqu’au conflit ouvert et un congrès de la FNSEA 2016 très dur. Si dur que Xavier Beulin en fut lui-même embarrassé. Ses relations étaient bien plus cordiales avec le président de la République ou le Premier ministre Manuel Valls qu’avec Stéphane Le Foll. Les premiers représentaient souvent un recours, notamment ces derniers mois pour face à la crise agricole.

« Une charge lourde »

Dans une interview à Agra Presse, le 26 janvier, Xavier Beulin avait confié avoir hésité à solliciter le renouvellement de son mandat, évoquant « la charge, qui est lourde ». Il avait décidé de poursuivre sa mission, car « je crois pouvoir encore porter au nom des agriculteurs, un projet. Il consiste à faire reconnaître la diversité de l’agriculture française mais aussi à libérer les énergies dans ce secteur, tout en faisant reconnaître le besoin de politiques publiques. » « Nous sommes dans une situation où les agriculteurs subissent trois crises, expliquait-il, une crise économique, une crise sanitaire, et une autre, climatique. Partir aujourd’hui n’était pas satisfaisant. Plusieurs engagements sont loin d’être aboutis. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres. Il est très exposé, tant sur des contextes économiques que sur des exigences environnementales ou sociétales. »

Que l’agriculture française retrouve son rang en Europe

Il s’était fixé plusieurs priorités. « La première c’est que l’agriculture française retrouve son rang en Europe, un rang qu’elle a largement abandonné à ses voisins ces dernières années. Cela implique, pour libérer les énergies, des mesures, sans doute très ciblées comme la fiscalité ou le statut. » Xavier Beulin était littéralement habité par cette nécessité pour la France de retrouver une vraie puissance agricole dans une Europe ressoudée et efficace. Il évoquait fréquemment le prochain rapport d’orientation consacré à l’Europe qui doit être adopté lors du congrès de Brest de fin mars. Même s’il avait été rédigé par ses deux adjoints, il y avait insufflé beaucoup de lui-même. C’était, pour lui, encore un domaine où il fallait décloisonner l’agriculture.

« Le deuxième objectif concerne la place des agriculteurs dans ce pays. Les enquêtes d’opinion montrent que la population aime les agriculteurs, mais elle en fait souvent des boucs émissaires pour tout et rien. Voyez les émissions multiples qui sont à charge, disait-il, ou encore ce qui se diffuse sur les réseaux sociaux. C’est affligeant. » Le troisième objectif de Xavier Beulin était « la question de savoir si nous sommes capables d’adapter l’agriculture, dans sa diversité, à des besoins d’efficacité économique. »

Un orateur efficace

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Cette vision avant tout économique plutôt que revendicatrice du syndicalisme agricole n’empêchait pas le président de la FNSEA d’être un orateur efficace, entraînant ses troupes vers des directions qui pouvaient les surprendre elles-mêmes. Il était rarement à l’origine de manifestations de rues. Ce n’était pas son style. Mais il ne s’y opposait pas, dès lors qu’il sentait que la base devait s’exprimer ainsi.

Gros travailleur, hyperactif, même, l’allure plutôt sportive, il se déplaçait souvent en moto, ce qui lui avait valu un accident un jour en venant à Paris. La mort l’a saisi alors qu’il considérait sa mission comme non encore terminée. Sa succession devrait être réglée par le prochain conseil d’administration émanant du congrès de Brest, fin mars, de la FNSEA. Ce sera compliqué.

Des réactions d’hommage unanimes

De nombreuses réactions ont suivi le décès de Xavier Beulin, annoncé le 19 février. « Il s’agit d’une perte majeure pour la France », a commenté le président de la République François Hollande. Le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll a salué « un pilier du mouvement syndical agricole ». « Avec lui, au-delà de nos différences, j’ai toujours travaillé à trouver des solutions pour soutenir une agriculture qui traverse des moments difficiles », a affirmé le ministre. La Confédération paysanne a reconnu qu’au-delà de leurs divergences, « le décès de Xavier Beulin est un choc pour l’agriculture ». Tandis que les organisations qu’il présidait, la FNSEA et le groupe Avril ont réagi les premières, Claude Cochonneau, président de l’APCA (Chambres d’agriculture) a constaté que « l’agriculture française perd un grand responsable ». Il faut noter aussi l’émotion de la FRSEA de sa région Centre Val-de-Loire, les hommages de la FCD (Commerce et distribution), du patron de la Sopexa Jean-René Buisson ainsi que les réactions de François Fillon, Benoît Hamon, Emmanuel Macron, candidats à la présidentielle, de même que Manuel Valls, François Bayrou et du FN. D’autres membres du gouvernement se sont également exprimés, à l’instar de Ségolène Royal ou Jean-Marc Ayrault. Le premier ministre Bernard Cazeneuve le décrit comme « un grand chef d’entreprise », rappelant que Xavier Beulin défendait l’idée que ses activités « concourraient à construire l’agriculture de demain ». Sur son blog, Michel-Edouard Leclerc le saluait comme un grand patron industriel même s’il n’était pas d’accord avec ses positions de syndicaliste agricole.

Les Jeunes agriculteurs évoquaient un « personnage marquant », qui « ne faisait pas l’unanimité et était parfois critiqué dans le monde agricole ou en dehors », mais qui était « largement reconnu pour sa hauteur de vue, sa capacité à penser l’avenir de l’agriculture ». Pour le co-fondateur du groupe Sofiproteol, Philippe Tillous Borde, l’agriculture française « perd un leader visionnaire et charismatique mais aussi un homme d’une pudeur et d’une loyauté exceptionnelles ». La Fop (oléoprotéagineux), la CGB (betteraviers), Groupama et Coop de France ont également rendu hommage au président de la FNSEA. La CFDT salue « la mémoire d’un homme de dialogue et de conviction », malgré « des divergences […] entre la CFDT et la FNSEA ». La CFTC a également salué la mémoire de Xavier Beulin.

Christiane Lambert, présidente jusqu’au prochain conseil d’administration électif

Suite au décès de son président Xavier Beulin le 19 février, la FNSEA annonçait le 21 février dans un communiqué que « conformément aux statuts de notre organisation et suite au bureau de la FNSEA réuni ce jour, » l’actuelle première vice-présidente du syndicat Christiane Lambert assurera la présidence « jusqu’au prochain Conseil d’administration électif du 13 avril prochain ». Et d’ajouter que « cette présidence est conduite en étroite collaboration avec les secrétaires généraux (Jérôme Despey et Daniel Prieur, ndlr) et le deuxième vice-président (Henri Brichart, ndlr) de la FNSEA ».

La République politique et économique, présente pour un dernier hommage à Xavier Beulin

François Hollande, Benard Cazeneuve, Emmanuel Macron, Alain Juppé, François Fillon, Michel Barnier, Nicolas Sarkozy et bien d’autres figuraient parmi les personnalités qui devaient être présentes à Orléans le 24 février, au dernier hommage à Xavier Beulin. Ils devaient être accompagnés par le commissaire européen à l’agriculture Phil Hogan, par Gérard Larcher, Claude Bartolone et par les patrons de Nestlé et Danone… Plus de mille agriculteurs étaient attendus également ainsi que de nombreux cadres de la FNSEA et du groupe Avril.

Stéphane Le Foll évoque sa différence avec Xavier Beulin

Le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll a évoqué le 20 février à Rouen sa « différence » avec Xavier Beulin et estimé conciliable économie et écologie en agriculture. « Xavier Beulin avait la conviction que l’agriculture devait être prolongée par une industrie qui transforme les produits agricoles », a déclaré à la presse le ministre. « Le débat ne porte pas sur le fait d’augmenter la production, mais sur comment on produit et c’est là qu’il y avait une divergence, une différence entre lui et moi », a-t-il dit. « J’ai été un promoteur de l’agroécologie et je continue à l’être. Je suis convaincu qu’il y a des potentialités énormes si on réinvestit les mécanismes naturels, si on réutilise au profit de la production et des agriculteurs une gestion des écosystèmes, alors que Xavier Beulin était plus sur la logique de l’offre et de la transformation », a expliqué le ministre. « On avait une différence mais on a toujours cherché à faire avancer l’agriculture et à trouver des solutions aux crises que nous avons rencontrées », a ajouté le ministre.