Abonné

Guillaume De La Forest (Saipol) : « La cameline en interculture, une réponse aux besoins de l’aviation en biocarburant »

- - 5 min
Guillaume De La Forest, chargé de développement cameline chez Saipol. Crédits : © Saipol

Filiale du groupe Avril, Saipol s’intéresse, depuis 2018, à la cameline produite en interculture comme matière première pour alimenter les réservoirs des avions. Après plusieurs années de tests, la dynamique s’accélère : l’itinéraire technique est désormais calé, le process de fabrication aussi. Reste à séduire les agriculteurs et les organismes stockeurs de participer, eux aussi, à cette filière en plein essor. Le point avec Guillaume De La Forest, chargé de développement cameline chez Saipol.

Depuis quand Saipol s’intéresse-t-elle à la cameline ?

Les premiers essais ont débuté en 2018 en micro-parcelles, puis en plein champ en 2019. Et en 2020, ce fut au tour d’une dizaine d’organismes stockeurs de s’y intéresser. Notre objectif est de motiver le plus grand nombre d’acteurs, tout au long de la filière, pour augmenter significativement le nombre d’hectares produits : ce dernier atteint aujourd’hui 2000 ha. Mais avant de communiquer à plus grande échelle, nous devions valider l’itinéraire technique, au travers d’un cahier des charges précis, afin de proposer un projet robuste à nos partenaires. C’est désormais chose faite.

Après le colza et le tournesol, pourquoi avoir opté pour la cameline ?

Comme de nombreux secteurs d’activité, l’aviation cherche à décarboner ses activités. Le projet ReFuelEU oblige d’ailleurs, à compter de 2025, les fournisseurs de carburant d’aviation des aéroports de l’UE à progressivement augmenter la part de carburants durables distribués : de 2 % en 2025, ce taux devra passer à au moins 6 % en 2030, 20 % en 2035, puis 34 % en 2040, 42 % en 2045 et 70 % en 2050. Et depuis le 14 mars 2024, une directive européenne (1) stipule que les intercultures peuvent faire partie des matières premières pour produire des biocarburants. Nous pensons que le monde agricole peut profiter de cette dynamique pour semer en interculture, des matières premières vertueuses qui alimenteront ce débouché, à commencer par la cameline. Car l’objectif est bien évidemment d’implanter des espèces sur des cycles courts, entre deux cultures principales pour qu’elles n’entrent pas en concurrence avec la production de denrées alimentaires. 

Quels sont les atouts agronomiques de cette culture ?

La cameline (famille des crucifères) affiche un cycle court, de 90 jours environ, est peu gourmande en intrants et présente une bonne résistance à la sécheresse. Nous conseillons de la semer dès la récolte du précédent, entre le 15 juin et le 10 juillet au plus tard, et de ne pas négliger les apports d’azote : 40 unités si le précédent n’est pas un pois. Selon les années, les rendements oscillent entre 0 et 17 quintaux par hectare, pour une moyenne de 8 q/ha avec un rendement en huile de 0,4 tonne par hectare contre, à titre d’exemple, de 1,5 t d’huile par ha pour le colza. 

Quels sont aujourd’hui les freins au développement de cette nouvelle activité ?

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

interculture
Suivi
Suivre

Ils sont de deux ordres : agronomique et logistique. D’un point de vue agronomique, l’enjeu est désormais de réussir à s’adapter à toutes les pratiques agricoles (techniques culturales simplifiées, semis direct) et à toutes les zones de production. L’autre frein vient du manque d’équipements de certains organismes collecteurs. Car la récolte de la cameline, dont la graine est trois fois plus petite que celle de colza, nécessite d’adapter le réglage des moissonneuses et de disposer d’outils de nettoyage et de séchage adéquats, surtout si la récolte est retardée par les pluies. 

Quels sont vos objectifs en termes de volume de production ?

À date, difficile d’annoncer un chiffre pour les années à venir. Mais nous soutenons la mise en place de cette filière : voilà pourquoi nous proposons un prix attractif de 600 € la tonne aux producteurs, accompagné d’une garantie commerciale de 100 €/t en cas de non-récolte. Nous achetons nos graines préférentiellement via les organismes collecteurs impliqués dans la filière. Cependant, si aucun organisme stockeur n’est investi sur une région, nous pouvons travailler en direct, à condition que l’agriculteur respecte notre cahier des charges, et soit équipé pour nettoyer, sécher et stocker les graines.

La cameline récoltée alimente-t-elle déjà les réservoirs des avions ?

Non, pas encore. En revanche, des essais techniques ont été réalisés avec succès depuis 2015. Du côté des compagnies pétrolières, le process est validé. Une fois récoltées, les graines de cameline sont triturées (pour l’instant dans une usine du groupe Avril près de Caen). L’huile obtenue est filtrée, purifiée, pour enlever métaux lourds et impuretés, et confiée ensuite aux pétroliers. Ces derniers s'en servent comme matière première pour la production de biokérosène incorporé jusqu'à 50% dans le kérosène d'origine fossile. L’enjeu est de massifier les volumes car plus on produira de cameline en interculture, plus on réduira les coûts et mieux les agriculteurs seront rémunérés.

(1) https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=OJ:L_202401405