Abonné

Isabelle Amiel Azoulai (Sienna VC) : « Nous investissons dans les start-up israéliennes à impact pour les accompagner sur les marchés européens »

- - 9 min
Isabelle Amiel Azoulai, associée fondatrice de Sienna VC. Crédits : © Sienna VC

Le fonds d’investissement parisien Sienna Venture Capital, créé il y a un an au sein de Sienna Investment Managers, société de gestion d'actifs du Groupe Bruxelles Lambert, débute ses prises de participation dans des start-up israéliennes technologiques à impact. Le 26 avril 2023, elle a annoncé l’entrée au capital de la plateforme de gestion d’irrigation SupPlant, aux côtés de Red Dot Capital Partners, Mivtach Shamir Holdings, SLB et Maor Investments à l'occasion d'un tour de financement de 38 millions de dollars. Et le 24 mai, Sienna VC avait annoncé avoir codirigé avec DSM-Firmenich Venturing un investissement de 30 millions de dollars au capital de DouxMatok, désormais nommé Incredo et ayant développé une alternative au sucre. Ferrero, Teseo Capital et les actionnaires historiques Pitango et BluRed Partners ont également participé à ce financement. Avec son premier fonds Start-up Nation, Sienna VC étudie actuellement de nombreuses opportunités d’investissement dans les start-up israéliennes à la pointe de la technologie. L’occasion pour Isabelle Amiel Azoulai, associée fondatrice, de présenter les objectifs de son nouveau fonds qui doit atteindre 250 millions d’euros de capital, et de dresser le tableau d'un secteur technologique où l’agtech et la foodtech tiennent une place de choix.

Pourquoi avez-vous décidé d’investir dans DouxMatok, qui vient de se renommer Incredo ?

Incredo est une jeune société que nous suivons depuis 5 ans, nous avons donc pu constater son évolution très positive et réaliser que son invention était vraiment une innovation de rupture. L’équipe pilotée par Ari Melamud a mis au point Incredo Sugar, la seule alternative au sucre à base de sucre et de protéine de lait ou végétale (1). Contrairement à des édulcorants, Incredo Sugar ne modifie ni le goût ni la texture des aliments auxquels il est ajouté. De plus, la solution est reconnue comme « clean label » alors que les édulcorants, de type aspartame ou même stevia sont déconseillés par l’OMS pour leurs effets potentiels sur la santé. Le changement de goût est justement le point qui explique pourquoi les consommateurs se détournent des édulcorants et en particulier les enfants. Au contraire, Incredo Sugar est la seule alternative qui a les mêmes propriétés que le sucre. Seul son procédé de fabrication diffère, ce qui permet d'ailleurs d'obtenir des résultats impressionnants car les neurotransmetteurs ne peuvent pas faire la différence avec le sucre habituel, et Incredo Sugar permet de réduire l'utilisation du sucre de 50% tout en conservant un goût identique. Le produit présente donc un impact potentiel très important en termes de santé publique mais aussi d'environnement car il consomme moins de ressources en sucre sans procédé de transformation complexe ou polluant.

Fin avril, vous annonciez un investissement dans une autre start-up israélienne, SupPlant, spécialiste de l’irrigation.

Oui, nous avons décidé d’accompagner le développement de SupPlant qui apporte une réponse à l’un des principaux défis environnementaux : l’affaiblissement des ressources en eau au regard des besoins de l’agriculture. Or cette start-up propose un service digitalisé, sous forme d’application, pour les grandes exploitations agricoles qui ont besoin de savoir quand, comment et où précisément il est nécessaire d’apporter de l’eau aux plantes afin d’optimiser au maximum les ressources. Ces indications sont le fruit des données collectées dans les champs de l’agriculteur grâces à des capteurs, qui sont croisées avec les bases de données météorologiques afin de préconiser les actions à mettre en place. En plus, toujours grâce au traitement des données recueillies par SupPlant, un autre service est proposé pour les petits exploitants sous forme de conseils en irrigation, en fonction de leur localisation précise, mais sans installer de capteurs sur leur exploitation et donc plus accessible financièrement. Ce qui nous a particulièrement intéressé est la mise au service de tous les agriculteurs, petits et grands, d’une solution basée sur l’intelligence artificielle rendue possible par l’analyse des données agricoles.

Vous avez créé Sienna Venture Capital au sein de Sienna Investment Managers, qui est la société de gestion d'actifs du Groupe Bruxelles Lambert, il y a un an. Quels sont les critères de sélection de vos investissements ?

Notre premier fonds Sienna Start-up Nation vise les jeunes sociétés technologiques israéliennes qui apportent un progrès environnemental et sociétal, ce que nous appelons la Tech For Purpose. Nous investissons donc dans  la cybersécurité, la fintech, la santé numérique, l’intelligence artificielle, la mobilité, et bien sûr, la foodtech et l’agritech, qui sont pour nous des secteurs très porteurs. Les start-up de la foodtech et de l’agtech vont compter pour une part importante de nos prises de participations. Les sociétés que nous regardons réalisent déjà un chiffre d’affaires annuel compris entre 3 et 10 millions de dollars et sont en phase de croissance rapide de leur activité. Ces sociétés ont le potentiel pour réaliser 100% de croissance annuelle deux à trois ans après notre entrée à leur capital. Nous allons investir des tickets entre 15 et 20 millions de dollars dans chaque société.

Qu’apportez-vous à ces start-up ?

Outre le financement, nous proposons de créer une connexion directe entre les start-up israéliennes et les marchés européens, au premier rang desquels le marché français. Israël est très bien connecté avec les États-Unis, mais les sociétés israéliennes ne pensaient pas assez à l’Europe pour des raisons historiques, politiques et aussi en raison d’un marché vu comme trop fragmenté. Aujourd’hui, leur vision change et nous sommes persuadés que l’Europe est un formidable débouché pour les sociétés technologiques israéliennes, qui ont aussi l’opportunité d’investir en Europe pour produire et travailler avec les grands groupes qui y sont présents. En clair, nous investissons dans ces jeunes sociétés à impact pour les accompagner sur les marchés européens.

Comment s’explique la créativité de la tech israélienne ?

En Israël, il y a tout un écosystème très fertile pour l’innovation technologique, en particulier pour la foodtech et l’agtech. Dès le début de l’État d’Israël, il a fallu trouver des solutions agronomiques pour cultiver des terres avec peu de ressources en eau. A partir de ce contexte, une véritable expertise s’est développée autour de toutes les techniques pour irriguer et économiser la ressource hydrique. L’armée israélienne joue aussi un rôle primordial pour ce qui concerne la cybersécurité, dont le développement est lié à celui du recueil et de l’analyse de données et à l’intelligence artificielle, qui trouve aujourd’hui de nombreuses applications. En outre, l’écosystème est basé sur des universités comme l’Université hébraïque de Jérusalem, l’Institut Pasteur-Weizmann ou le Technion, des centres de recherche, des incubateurs comme The Kitchen parrainé par le groupe agroalimentaire Strauss, des accélérateurs, des événements professionnels comme AgriVest, FoodTech IL ou Cybertech Global, ou encore des incitations fiscales ou gouvernementales, ce qui crée un climat très favorable. Et il ne faut pas oublier un point très important : l’état d’esprit très entrepreneurial des Israéliens du secteur des technologies. Les VC ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : on en compte sur place plus d’une trentaine qui investissent dans l’agtech et le foodtech.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Que représentent la foodtech et l’agtech en Israël ?

L’agtech et le foodtech ont mobilisé des investissements très importants en 2022 de l’ordre d’un milliard de dollars. Et rien que pour les protéines alternatives, 450 millions de dollars ont été investis. Le pays compte le plus grand nombre de start-up de ces secteurs après des États-Unis, soit 280 dans l’agtech et 200 dans la foodtech.

Mais ces investissements ont connu un recul l’année dernière. Quelle est votre analyse face à cette situation ?

Oui, toute la tech israélienne a fortement reculé l’année dernière en termes de valorisations et d’investissements, mais l’agtech et la foodtech se sont montrées plus résilientes avec une valorisation en recul de 18% en 2022, par rapport à 2021. Pour Sienna VC, c’est bien sûr une opportunité extraordinaire : nous nous lançons au bon moment pour investir dans des sociétés qui ont une valorisation aujourd’hui plus réaliste. Mais je pense que cette situation ne va pas durer et que dans quelques mois, les valorisations vont repartir clairement à la hausse.

Qui participe au fond Start-up Nation de Sienna VC ?

Depuis la création de Sienna VC il y a un an, nous avons déjà collecté 100 millions de dollars auprès du Groupe Bruxelles Lambert, société d’investissement des familles Frère et Desmarais dont Sienna IM est la filiale, ce qui nous permet d’investir sans attendre, mais nous comptons atteindre un cap à 250 millions d’euros d’ici un an. Pour cela, nous aimerions convaincre plusieurs profils d’investisseurs comme des family offices, des grandes entreprises et des institutions financières.

D’autres projets pour Sienna VC ?

Oui, nous travaillons actuellement sur le lancement en 2024 d’un nouveau fonds à impact santé, social et sociétal visant les start-up technologiques européennes et israéliennes, pour lequel nous voulons collecter plus de 150 millions d’euros.

(1) Selon Incredo, son produit « optimise la réception des molécules sucrées sur la langue tout en conservant le même niveau de saveur, ce qui permet de réduire considérablement la quantité de sucre sans compromettre le goût, la sensation en bouche ou la texture. »