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Ambition de la Finlande : la bioéconomie, relais de croissance espéré

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La Finlande affiche une forte ambition : augmenter de 50 % la valeur de la production de sa bioéconomie (agriculture + secteur forestier) en 2025, pour en faire un relais de croissance, a indiqué Jyrki Kangas, professeur à l’université de l’Est de la Finlande, lors d’une rencontre avec des journalistes français le 10 mars. Levier de cette croissance attendue : la valorisation du bois pour l’énergie et, de plus en plus, dans des produits à valeur ajoutée.

À l’heure où l’économie finlandaise est malmenée par de gros revers (chute de Nokia, embargo russe), les dirigeants du pays misent sur la bioéconomie pour créer de l’activité, de l’emploi et de la croissance. Jyrki Kangas a indiqué que la bioéconomie (agriculture et secteur forestier) dégage une valeur de 64 milliards d’euros par an actuellement. Il s’agira de la porter à 100 milliards.
Le pays mise sur son abondante ressource de bois. Il valorise déjà cette ressource comme source de chaleur et d’électricité. Il explore maintenant de nombreuses voies de valeur ajoutée : fioul et diesel pour commencer, puis  chimie. Les chercheurs du VTT (centre de recherche générique comparable au CNRS) et les industriels projettent pour le long terme la fabrication de textiles, d’adhésifs, d’acides gras, de plastiques et même de molécules pharmaceutiques.

Du fioul lourd aux produits chimiques

C’est ainsi qu’une des usines de chauffage urbain et d’électricité à partir de bois et de tourbe du groupe finlandais Fortum, s’est diversifiée en 2013 dans la production d’huile combustible, à plus forte valeur ajoutée. Son usine de Joensuu, dans l’est du pays, qui alimente depuis 1986 un réseau de 210 km de tubes souterrains desservant de l’eau chaude pour les radiateurs des immeubles et qui produit de l’électricité, fabrique aussi maintenant 50 000 tonnes d’huile combustible.
Cette huile, comparable à du fioul lourd, est obtenue à partir de « chips » de bois, ces restes de l’arbre (le plus souvent des pins) broyés, une fois le tronc découpé pour fournir le secteur de la construction et la papeterie. Ce fioul lourd, aisément stockable et transportable, est commercialisé aux chaudières d’usines.
Ce n’est là qu’un premier pas vers la valeur ajoutée. À l’avenir, cette huile « pourrait constituer une matière première pour la fabrication de carburants automobiles et de base à la chimie », a commenté Janne Hämäläinen, chef de projet à l’usine de Fortum à Joensuu.

Du bois pour habiller les Chinois

Le potentiel de valorisation du potentiel est important dans de nombreux autres exemples. Ainsi, le raffineur pétrolier finlandais Neste a comme projet de donner de la paille et des branchages des chantiers forestiers à digérer par des champignons qui les transformeraient en sucres. Puis des micro-organismes transformeraient ces sucres en lipides, comme le fait l’organisme animal et humain, a expliqué Petri Lehmus, chargé de la recherche chez Neste Oil. Les lipides peuvent ensuite servir de base à la production de diesel renouvelable. Neste Oil étudie cette voie biologique, et aussi plusieurs voies thermiques, a précisé Ilkka Räsänen, directeur des affaires publiques. Mais pour l’instant, ces voies n’ont pas encore été mises en œuvre à l’échelle commerciale.
La transformation à valeur ajoutée est déjà une réalité l’entreprise Enocell Pulp Mill, située à quelques dizaines de kilomètres de Joensuu. Cette papeterie qui transforme 450 000 tonnes de bois, consacre déjà un tiers de ce tonnage (soit plus de 140 000 tonnes) à la fabrication de textile, exporté ensuite en Chine. Notons au passage que cette usine a investi en 2015 dans le remplacement d’une chaudière à fioul lourd d’une capacité de 70 à 90 tonnes par jour, par une chaudière à la sciure de bois.

La commercialisation de services d’information forestière

Les projets finlandais de transformation à forte valeur ajoutée en sont à leurs débuts. En attendant, la Finlande marque déjà des points dans l’ingénierie induite par la bioéconomie, dans ce pays d’ingénieurs, dont on dit que la langue, le finnois, prédisposerait les habitants aux disciplines mathématiques. Plusieurs réalisations semblent en tout cas l’illustrer.
Une société, Arbonaut, vend de l’information cartographique sur les forêts et les ressources naturelles. Arbonaut est un leader mondial du développement de systèmes d’information géographiques (Sig) pour la cartographie des forêts et les ressources naturelles, ainsi que pour la cartographie altimétrique du terrain. Elle a été fondée en 1994 par un professeur de mathématiques, Tuomo Kauranne. Cela pour créer des emplois dans la région de Joensuu, qui n’avait jusque-là que des activités de transformation du bois. « Nous réalisons plus de la moitié de nos revenus à l’export : aux USA, en Suède, au Népal, en Russie, au Sénégal, au Cambodge, en Tanzanie », a précisé Alain Minguet, responsable commercial, un Belge qui vit désormais en Finlande. Pour percer dans ces pays, Arbonaut a su convaincre ses interlocuteurs qu’en utilisant ses services « ils peuvent optimiser le ratio coût-efficacité dans l’utilisation de leurs réserves forestières », a précisé Alain Minguet.

L’ingénierie de l’énergie locale

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En attendant les développements de la chimie à valeur ajoutée, la Finlande est consciente qu’elle peut augmenter sa ressource de bois

La Finlande vend aussi du service à travers des sociétés telles Renewa Oy. Cette entreprise en pleine expansion internationale commercialise des chaudières spécifiquement conçues pour ses clients ainsi que des services de maintenance pendant toute la durée de vie des centrales à énergie. Les technologies de Renewa sont conçues pour l’usage de la biomasse locale, et avec parcimonie : « Nous avons un débat en Finlande sur la meilleure façon d’utiliser la ressource bois : la construction ? la papeterie ? Pour nous, dans l’énergie, le choix, c’est l’utilisation des branches », a précisé Karl Liukko, directeur des ventes. Ce souci du fonctionnement de la centrale, poussé jusqu’à la façon dont la matière première a été extraite, explique la capacité de persuasion des Finlandais. Sur les 100 salariés de l’entreprise, 50 sont des ouvriers qualifiés travaillant à la manufacture des centrales à chaleur. Renewa Oy, dont le siège est à Helsinki, à 5 km de l’aéroport, entouré de forêt, a un bureau de quatorze personnes en France, à Lagny-sur-Marne, près de Paris. L’entreprise a déjà fourni Engie, Dalkia, Veolia, pour ne citer que ces entreprises françaises.

La vente de chaînes industrielles de recyclage des os et arêtes

Dans des pays moins bien dotés que d’autres par les agréments du climat, il faut être inventif pour survivre. La fourniture de solutions est une fois de plus une voie pour développer des activités. Ainsi, un ancien chef cuisinier, Kaï Iiskola, s’est intéressé à la richesse nutritionnelle des aliments et est devenu fabricant de sauces. Puis, poursuivant sa réflexion sur la valorisation des nutriments, il a constitué une société dont l’objectif est la valorisation des os d’animaux d’abattage et des arêtes de poisson. Cette entreprise, Coctio, est en train de tester des lignes de transformation des os et arêtes à Joensuu, pour ensuite vendre le procédé aux entreprises d’abattage et industries de transformation de poisson. Les os et arêtes, denses en protéines, lipides et minéraux, extraits après cuisson, servent à faire des bouillons. « On perd de si bons produits ! », s’est exclamé le fondateur de Coctio, considérant la richesse de ces nouvelles matières premières, jusque-là non valorisées. En fin de chaîne, les os et arêtes sont réduits en poudre. La combustion de la poudre contribue à faire tourner l’usine. Quant aux cendres, elles trouvent une utilisation adéquate comme fertilisants, du fait de leur teneur en phosphore.

Dans l’immédiat : augmenter la ressource de bois

En attendant les développements de la chimie à valeur ajoutée, la Finlande est consciente qu’elle peut augmenter sa ressource de bois. Cela tout en respectant les équilibres écologiques. « Nous avons une approche de paysage », a commenté Karoliina Niemi, directrice des affaires européennes à la Fédération des industries forestières. La forêt finlandaise a une croissance de 104 millions de mètres cubes par an. Or l’utilisation annuelle est inférieure à 80 millions de mètres cubes. « Si l’on n’utilise pas les arbres, ils périront et se décomposeront sur place », a averti Jyrki Kangas.

Un modèle de ferme nordique

Cette nécessité d’inventer pour prospérer stimule également la réflexion en amont, chez les agriculteurs. Ainsi, Markus Eerola et son épouse Minna ont mis au point un modèle d’économie circulaire, autonome en nutriments comme en énergie. Exemples de leurs pratiques sur leur exploitation bio de 340 hectares : compostage sous tubes de PVC noir pour que la chaleur active la décomposition organique (« tube composting method »), diversification des cultures, zones tampons, parcelles dominées par la végétation herbeuse (« grasslands »). Le couple Eerola a été choisi par le WWF comme l’exploitation agricole qui intègre le plus les valeurs environnementales autour de la mer Baltique.