Abonné

Argentine : les filières des agro-carburants jouent quitte ou double face à la caducité prochaine de la loi qui a permis leur essor

- - 5 min

Les représentants des filières du biodiesel et du bioéthanol, en crise à cause du gel de leur prix de vente officiel, ont présenté un projet de loi au gouvernement qui prévoit un rehaussement significatif du taux d’incorporation obligatoire des agro-carburants à l’essence et au gazole.

Unis dans l’adversité au sein d’une dénommée Ligue Bioénergétique argentine, les représentants des filières des agro-carburants (bioéthanol de maïs et de canne à sucre, et biodiesel de soja), suivent un précepte très footballistique : la meilleure défense, c’est l’attaque.

Actuellement en crise, à cause de prix gelés par le gouvernement, et dans le doute faute d’horizon réglementaire, ils ont soumis à celui-ci, récemment formé par le président de la République, Alberto Fernández, un projet de loi ambitieux aligné sur la politique bioénergétique brésilienne. Ce projet de loi devrait être présenté au Parlement dès ce mois de mars.

D’une part, en effet, l’État a gelé le prix de vente aux raffineries des agro-carburants, ceci comme une mesure anti-inflation (le prix de l’essence à la pompe est lui aussi tenu au plancher via la politique de prix du pétrolier national YPF, NDLR). Ce sont les usines de biodiesel de soja de petite et moyenne capacité qui morflent le plus. Selon divers sites d’information spécialisés, la majeure partie d’entre elles ne fourniraient plus le marché intérieur, leur rentabilité étant sapée.

D’autre part, la loi de 2007 qui a favorisé l’essor des biocarburants en Argentine en imposant leur incorporation aux carburants routiers (10% à l’essence et 12% au diesel), sera caduque le 31 décembre 2021.

En plus, les fabricants de biocarburants font face à un lobby pétrolier qui défend ses intérêts armé d’un argument de taille : le gigantesque gisement schisteux de Vaca Muerta, en Patagonie, qui explique une bonne partie des investissements étrangers réalisés et attendus en Argentine. Or, ceux-ci sont rares et cruciaux pour le redressement économique du pays.

Le ministre du Développement productif argentin, Matías Kulfas, son secrétaire d’État à l’Énergie, Sergio Lanziani, et le sous-secrétaire d’État aux hydrocarbures, Juan José Carbajales, à qui a échu la régulation du marché des agro-carburants, ont reçu, le 4 février dernier, à Buenos Aires, pour la première fois, les représentants institutionnels des filières du biodiesel et du bioéthanol. À l’issue de cette réunion, le gouvernement a proposé de créer une commission qui devra résoudre la crise actuelle autour des prix et préparer l’après-2021. Les producteurs de biocarburants, eux, n’ont pas attendu plus de 48h pour rendre public leur projet de loi soumis au gouvernement lors de l’entrevue. « Nous allons présenter ce projet de loi au Parlement argentin dès le mois de mars », informe Patrick Adam, de Desmet Argentine, qui est le directeur de la chambre argentine des producteurs de bioéthanol de maïs.

Par ce projet de loi, la Ligue bioénergétique veut relever le taux d’incorporation obligatoire des agro-carburants de 12% à 20% au gazole et de 10% à 15% à l’essence, puis à 18% dans un an et demi, et enfin à 27,5% en 2025, ceci avec du bioéthanol issu pour moitié de maïs et pour autre moitié de canne à sucre, l’État devant continuer à réguler le marché par le biais de quotas attribués aux entreprises. « Nous visons l’intégration régionale de notre politique énergétique avec le Brésil où le taux de mélange obligatoire de l’essence avec de l’éthanol se situe déjà entre 20% et 25% », explique Patrick Adam.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

La Ligue bioénergétique argentine réclame une nouvelle formule du calcul des prix officiels, ainsi qu’un cadre réglementaire stable d’ici à 15 ans.

En attendant, plusieurs PME productrices de biodiesel auraient mis leur usine à l’arrêt. L’envolée du cours de l’huile de soja n’a rien arrangé pour elles. Le prix de référence du biodiesel est cloué à 44 121 pesos la tonne (environ 550 €/t) depuis le mois de décembre. « Ces entreprises familiales de la province de Santa Fe et de Córdoba ont suspendu leurs approvisionnements auprès des raffineries », confirme Verónica Geese, de la Ligue bioénergétique.

Les producteurs de bioéthanol (cinq usines au total) s’en sortent un peu mieux grâce à l’augmentation récente de la taxe sur les exportations de céréales, de 5% à 12%. Cela les a avantagés, eux qui sont des transformateurs locaux du maïs.

Mais leur potentiel reste largement sous-exploité. L’Argentine a produit 50 millions de tonnes (Mt) de maïs l’an dernier, un record absolu, et devrait en récolter presque autant cette année. Or, à peine 1,5 Mt de maïs sont vouées à la production de bioéthanol. « Nous [les Argentins] exportons 30 Mt de maïs grains par an sans y ajouter aucune valeur », critique-t-il.

Précisons que les majors du trading agricole, qui ont leurs propres usines de biodiesel dans la zone portuaire de Rosario, sont peu ou pas impliquées dans la régulation du marché intérieur, car elles fournissent avant tout les marchés d’exportation, comme l’Union européenne.

MR