Abonné

Enquête Chèques alimentaires : premières preuves de concept

- - 11 min

Les chèques alimentaires peuvent-ils réussir le triple défi de réduire la sous-alimentation chez les plus pauvres, rééquilibrer leurs régimes et favoriser une agriculture plus durable ? Initiées en 2023 par le gouvernement, faute d’avoir lui-même lancé un dispositif national, les expérimentations locales ont livré leurs premiers résultats. Et le bilan est plutôt positif : les ménages modestes se saisissent largement des bonus alloués à l’achat de fruits et légumes, ou de produits bio – c’est plus compliqué pour les légumineuses. Ces expérimentations soulignent le besoin d’éducation alimentaire des plus pauvres. À défaut de soutien de l’État, d’autres organisations collectives veulent les déployer : MSA, Caf et mutuelles.

Lentement, mais sûrement, les chèques alimentaires se font une place dans les politiques agricoles et alimentaires. Ils étaient partis sur les chapeaux de roues, en 2019, promus à la fois par la Convention citoyenne pour le climat, mais aussi par la FNSEA. Le concept est aussi défendu, sous une forme plus ambitieuse, par la Confédération paysanne, sous le nom de Sécurité sociale de l’alimentation, avec le souhait de l’étendre à tous les Français et non seulement aux plus précaires. Mais l’affaire avait capoté, les différentes parties prenantes ne s’entendant pas sur les produits à mettre en avant (bio, labels, locaux…), et le gouvernement reculant face à l’ampleur des budgets à mettre en œuvre.

L’exécutif concéda tout de même en 2023 de consacrer 20 millions d’euros (M€) au soutien d’expérimentations locales (dont des chèques alimentaires), qui donnent aujourd’hui leurs premiers résultats. Les trois principaux tests achevés concernent les villes de Montreuil, en Seine-Saint-Denis (avec Action contre la faim), la métropole de Dijon, la communauté de communes de Bastides de Lomagne, dans le Gers (avec des acteurs médico-sociaux). Chacune de ces expérimentations diffère légèrement dans les publics et le fonctionnement.

À Montreuil, ville de banlieue parisienne populaire, plus de 200 cartes de paiement ont été confiées pour six mois à des foyers choisis pour leur vulnérabilité économique ou sociale. Les détenteurs – des femmes pour la plupart – bénéficiaient ainsi de 50 euros par mois par personne (pour un total de 500 bouches à nourrir) pour acheter toutes sortes de produits alimentaires (sauf alcools) dans toutes sortes de commerces. Ils pouvaient bénéficier d’un crédit supplémentaire de 50 % s’ils achetaient des fruits et légumes frais ou s’ils osaient pousser la porte de distributeurs spécialisés en bio comme Biocoop, Naturalia, Bio C Bon, ou encore Pribon (enseigne « bio et accessible »).

Bio ou local, solidaire ou élargi

Dans le Gers, l’expérimentation est légèrement plus petite (soixante foyers), et concerne un public défavorisé ; mais elle a duré plus longtemps, pendant un an, jusqu’en juin 2025. Chaque foyer a été doté d’une carte d’alimentation créditée chaque mois de 40 € par adulte et 20 € par enfant (pour 100 personnes au total). Une bonification était également prévue, mais elle décroissait au fil des trimestres : de 50 % au premier trimestre, elle avait disparu au dernier.

À Montreuil et aux Bastides, les produits et lieux de vente dits « durables » étaient différents, hormis les fruits et légumes et légumineuses : à Montreuil, produits bio, équitables, magasins spécialisés bio ; aux Bastides, produits bio ou de l’agriculture gersoise, disponibles chez une trentaine de producteurs locaux et de boutiques de producteurs. « Dans le Gers, les habitants sont dispersés. Il fallait trouver des distributeurs agricoles accessibles géographiquement et au niveau des prix », explique Laurie Truffet, responsable des projets stratégiques en secteur public et programmes sociaux d’Upcoop (éditeur des cartes).

À Dijon Métropole la population visée était plus large (plus de 400 foyers), en effectif et en revenu (pour moitié issus de la classe moyenne). Pas de carte de paiement, mais 44 euros de coupons en moyenne, réservés à l’achat de fruits, de légumes et de légumineuses sous toutes formes (frais, conserves, surgelés ou secs) dans les supermarchés généralistes de la métropole. Objectif de cette expérimentation menée par l’Inrae : tester pendant trois mois et demi les comportements d’achats de personnes défavorisées ou non lorsqu’elles étaient explicitement invitées à végétaliser leur consommation.

Des frustrations mais du mieux

Pour quels résultats ? Le succès des produits et magasins durables se mesure d’abord aux bonifications obtenues par les usagers. À Montreuil, les usagers ont ainsi obtenu 16 % de bonifications, notamment en achetant des produits bio, que 41 % des foyers s’étaient mis à acheter souvent ou toujours, selon leurs déclarations. « Faire entrer dans un Biocoop ou un Naturalia des personnes qui n’y ont jamais mis les pieds n’était pas gagné d’avance, mais une précédente expérience de carte de paiement avait montré que c’était possible, le réseau de magasins bio étant déjà assez dense dans cette ville », relate Laurie Truffet, d’Upcoop.

Dans le Gers, les premiers chiffres-clés sont édifiants : 100 % des bénéficiaires ont découvert un des lieux d’achats durables conventionnés ; 67 % des crédits mensuels (bonifications comprises) ont été dépensés dans ces lieux ; 42 % des bénéficiaires ont atteint chaque mois leur plafond de bonification.

Chez les plus pauvres, la manne des cartes de paiement a bien sûr permis d’assouvir le besoin fondamental de manger à satiété, en banlieue parisienne comme dans la campagne d’Auch. À Montreuil en particulier, elle a d’abord soulagé les 21 % de bénéficiaires qui ne prenaient qu’un repas par jour. À la fin de l’expérimentation, 56,5 % des foyers mangeaient au moins trois repas par jour, contre 37 % au début. C’était aussi l’opportunité de manger un peu plus de viande. À Montreuil, les trois quarts déclaraient en acheter une à trois fois par semaine, faute de moyens. Six mois plus tard, près de 40 % en posaient sur table quotidiennement ou quasiment.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

La végétalisation fonctionne également chez les plus démunis. En Seine-Saint-Denis, les achats de fruits et légumes frais, qui ouvraient droit à un surplus d’allocation, ont considérablement progressé. Alors que 16 % n’en consommaient quasiment jamais, il ne restait plus que 37 % de consommateurs rétifs à la fin de la période. À l’inverse, les plus gros consommateurs (cinq fruits et légumes) étaient 15 % à la fin, contre 4,4 % au début. Interrogés à l’issue du programme, plus des trois quarts des porteurs de cartes estimaient en effet avoir amélioré la qualité de leur alimentation.

À Dijon, où les coupons étaient réservés aux fruits, légumes et légumineuses, les mères de famille en difficultés financières ont pu aller au supermarché plutôt qu’à l’épicerie solidaire, « moins regarder les prix », ou encore « se permettre d’éviter les pesticides ». Mais les personnes seules ou en grande précarité ont exprimé des frustrations de ne pouvoir acheter d’autres produits que des fruits et légumes, d’autant plus que les pommes de terre étaient exclues. Elles ont avoué avoir utilisé les coupons pour d’autres aliments quand le magasin le leur permettait.

Besoin d’information alimentaire

Ces expérimentations ont aussi souligné le besoin d’information sur l’alimentation. D’après le rapport sur « Mieux manger pour tous » à Montreuil, les neuf dixièmes des bénéficiaires disaient connaître le terme « alimentation équilibrée », mais ignoraient néanmoins en majorité les recommandations nutritionnelles à l’égard des fruits et légumes et ne savaient pas trop ce que recouvrait le terme « durable » ; une méconnaissance qui a persisté. « Nous avons réalisé à Montreuil qu’il fallait plus de six mois d’accompagnement. Alors, on est passés à huit mois dans les trois autres villes suivantes », explique Tessa Chaumillon, élue au Conseil départemental de Seine-Saint-Denis.

À Dijon, le principe des coupons de fruits et légumes aurait pu avoir comme effet pervers d’augmenter les produits indésirables grâce aux économies réalisées. Mais cela n’a pas été le cas, même les achats de viandes ont peu progressé, affirme Anaëlle Denieul, la thésarde de l’Inrae qui a piloté l’expérimentation. « Si les achats sont bien maîtrisés en caisse, les achats en produits sains augmentent jusqu’à 50 % en volume », dévoile-t-elle.

Toutefois, les légumineuses ne semblent pas avoir rencontré le succès escompté. C’est ce que révèle une enquête qualitative auprès de 27 personnes défavorisées, dont 20 femmes. Celles-ci ont expliqué qu’elles avaient utilisé des coupons réservés aux légumineuses pour acheter des fruits et légumes ou d’autres aliments. D’après les témoignages, les légumineuses ne font pas partie des habitudes. « Les haricots rouges, je ne savais même pas que ça existait », a souri une mère de famille en racontant qu’elle les avait repérés au rayon conserves.

Ces expérimentations terminées, qu’en reste-t-il ? Selon un sondage, à Dijon, 40 % étaient prêts à cuisiner davantage et 31 % à diversifier leur alimentation. Et malgré la disparition de l’allocation, 40 % continueraient à acheter davantage de produits bios et durables (fruits et légumes compris). Au bilan, à Montreuil, la « projection de maintien » est d’environ d’un tiers, selon le comité de pilotage.

Idem dans le Gers. Alors qu’il n’y avait plus de bonifications le dernier mois, les dépenses durables ont encore représenté 36 % du total des crédits. Laurie Truffet attire l’attention sur le fait que « le taux d’achats durables s’est maintenu alors que la bonification était dégressive au fil des trimestres et donc moins stimulante ».

« Chaque ville a ses problématiques d’accès à l’alimentation durable »

La végétalisation fonctionne également chez les plus démunis

« Le taux d’achats durables s’est maintenu alors que la bonification était dégressive »

Un air de Sécurité sociale dans une trentaine de projets

Un collectif d’organisations (dont les Civam et la Confédération paysanne) défend l’idée d’une Sécurité sociale de l’alimentation, qui assurerait à tous une dotation dédiée à l’alimentation « durable ». Selon ce collectif, une trentaine au moins de « caisses commune d’alimentation » s’inspirent de ce concept dans la mesure où ces caisses appliquent plus ou moins, à une certaine échelle, ses trois principes : universalité, démocratie et solidarité. Elles cherchent donc à ne pas stigmatiser ni à cibler les bénéficiaires (se rapprochant ainsi du principe d’universalité), s’efforcent de co-construire avec les populations les orientations à donner à l’alimentation, et s’appliquent le principe de solidarité (chacun cotise en fonction de ses moyens et reçoit une allocation en fonction de ses besoins). L’idée de Sécurité sociale transparaît notamment dans l’intitulé du projet savoyard, SSASa (pour Sécurité sociale alimentaire en Savoie). Pour autant, le directeur de la MSA Alpes du nord, qui y participe, défend le « pragmatisme » d’un projet « transpartisan et territorial ». En revanche, le nom donné à la carte Vit’Alim de Seine-Saint-Denis n’est pas anodin, le conseil départemental et UpCoop défendant ouvertement l’idée de Sécurité sociale de l’alimentation.

Les craintes des Banques alimentaires et épiceries solidaires

Les épiceries solidaires d’Occitanie ont mené leur propre expérience de chèque alimentaire pendant trois mois, et, selon Firas Jaïdi, animateur du réseau régional, c’est « un léger coup de pouce ». « Le chèque ne peut pas être une alternative à l’épicerie solidaire, qui a une expertise dans le suivi et qui aide à faire des choix alimentaires cohérents », considère-t-il. Le chèque n’est pas non plus la panacée pour les Banques alimentaires (Croix rouge, Restos du cœur, Secours populaire, Banques alimentaires). Leur président Bernard Valluis met en avant « l’effet levier » des bénévoles : « Pour 1 euro investi, on distribue 10 euros de valeur », fait-il valoir. Aussi redoute-t-il un éventuel transfert de budget national en faveur du dispositif de chèques, un budget toujours susceptible d’être raboté, comme aux États-Unis sous l’administration Trump.