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Climat : Bruxelles veut stimuler la séquestration de carbone dans les sols agricoles

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La Commission européenne a présenté, le 15 décembre, ses solutions qui doivent permettre à l’agriculture d’améliorer la séquestration de carbone dans les sols. Bruxelles identifie un certain nombre de pratiques (reboisement, agroforesterie, conversion de terres en jachères ou en prairie permanentes, cultures dérobées…) qui pourront être soutenues dans le cadre de la Pac mais aussi, à plus long terme, par un futur marché pour la séquestration du carbone. Mais derrière ces grandes ambitions, beaucoup d’incertitudes subsistent sur la mise en œuvre concrète de ce dispositif.

Annoncé depuis des mois, c’est l’outil qui doit permettre à l’agriculture européenne de tirer parti de sa capacité à stocker du carbone. La Commission européenne a présenté le 15 décembre une communication sur les cycles du carbone durables qui propose un certain nombre de pistes pour recourir plus largement au stockage du carbone dans les sols agricoles. Mais difficile à ce stade de réellement évaluer sa portée. Ce plan propose dans un premier temps de promouvoir les bonnes pratiques de stockage de carbone dans les sols (agroforesterie, conversion de terres en jachères ou en prairie permanentes, cultures dérobées…) dans le cadre de la Pac notamment.

Ce n’est que dans un second temps, d’ici fin 2022, qu’un cadre réglementaire pour la certification des absorptions de carbone reposant sur des exigences et des règles de comptabilité « solides et transparentes » sera présenté. Une fois en place, celui-ci pourrait permettre aux gestionnaires de terres, les agriculteurs entre autres, d’obtenir des paiements générés par la vente de crédits sur les marchés volontaires du carbone à des entreprises souhaitant compenser leurs émissions. La Commission européenne espère ainsi stocker 42 Mt de CO2 dans les puits de carbone naturels européens et ainsi contribuer à l’objectif proposé pour 2030 de 310 millions de tonnes équivalent CO2 d’absorptions nettes dans le secteur de l’affectation des terres de l’UE.

La Pac sollicitée mais insuffisante

« Il est nécessaire d’établir et de promouvoir au niveau des gestionnaires de terres un système qui récompense les agriculteurs et les forestiers pour la séquestration de quantités supplémentaires de carbone », constate la Commission européenne. La Pac (et ses nouveaux éco-régimes notamment) mais aussi le programme LIFE pour l’environnement ou la mission de recherche « Un pacte pour des sols sains en Europe » d’Horizon Europe devrait y participer.

Mais l’effort financier requis pour mettre en place de nouvelles pratiques de gestion et l’absence de systèmes de suivi, de déclaration et de vérification solides, limitent encore le recours au stockage du carbone dans les sols agricoles de l’UE. La Pac ayant déjà beaucoup d’autres objectifs, pour Bruxelles la pierre angulaire du dispositif sera donc le futur outil de certification des absorptions.

Une standardisation nécessaire des méthodes de suivi

La complexité des mesures du carbone séquestré, associée à des services de conseil insuffisamment adaptés, engendre pour l’instant des incertitudes. Résultat : les acheteurs hésitent sur la qualité des crédits carbone agricoles proposés et les gestionnaires de terres ont du mal à estimer leurs revenus potentiels. Pour lever ces entraves, Bruxelles souhaite « la standardisation des méthodes de suivi, de déclaration et de vérification pour disposer d’un cadre de certification du carbone clair et fiable et permettant de développer des marchés volontaires du carbone ». Les futures règles de l’UE, indique la Commission, fixeront des exigences solides sur le plan scientifique en ce qui concerne la qualité des mesures, les normes de suivi, les protocoles de déclaration et les outils de vérification.

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Mais il s’agira aussi de prendre en compte la diversité des situations (pédoclimatiques notamment). Cependant, beaucoup d’incertitudes subsistent sur la manière d’établir ces crédits carbone qui seront basés sur les résultats, lesquels peuvent fortement varier d’une année à l’autre. Un groupe d’experts sur l’agriculture carbone, au sein duquel les autorités et les parties prenantes des États membres, sera donc mis sur pied pour partager leur expérience en vue d’établir les meilleures pratiques en ce qui concerne l’amélioration de la qualité des crédits carbone agricoles et les méthodologies. Des propositions concrètes sont attendues pour fin 2022, avant cela un appel à contributions sera lancé au mois de janvier.

Réversible

Les organisations et coopératives agricoles de l’UE saluent une belle opportunité pour les agriculteurs, à condition qu’une approche basée sur le marché soit privilégiée. Le Copa-Cogeca se félicite particulièrement que la Commission reconnaisse que l’agriculture carbone est très dépendante de l’endroit où elle est mise en place et qu’il ne peut y avoir une approche unique. Un regret quand même : que l’utilisation d’engrais organiques ne soit pas incluse dans la communication « car il s’agit d’une pratique très bénéfique en termes de capture du carbone, de biodiversité et de bénéfices pour l’eau et le sol ».

Mais pour les ONG, le plan de la Commission présente au contraire une énorme faille : la possibilité de vendre du carbone absorbé à une entreprise lui permettrait de ne pas avoir à réduire ses émissions ou à en payer le prix. Surtout que, souligne le WWF, « les absorptions de carbone dans le secteur terrestre – contrairement aux émissions de combustibles fossiles, par exemple – sont extrêmement difficiles à mesurer (combien de carbone un arbre ou un sol stocke-t-il ?). Ils sont également potentiellement réversibles (en cas d’incendie, le carbone est libéré) ». Une position que soutient la Coordination Européenne Via Campesina qui regrette que la communication de la Commission européenne ne fasse « aucune mention de la réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture industrielle » et qui craint que cette « agriculture carbone ouvre la voie à une financiarisation sans précédent de l’agriculture, où les revenus agricoles seraient dépendants d’un marché spéculatif du carbone ». Pour WWF, « au lieu d’un système de compensation, la Commission doit se concentrer sur le financement public, qui aiderait les agriculteurs et les forestiers à prendre des mesures en faveur du climat sans laisser les pollueurs s’en tirer à bon compte ».

C’est bien connu, dans ce type de dossier le diable se cache dans les détails. ce n’est donc qu’une fois les propositions concrètes sur la méthodologie retenue que l’ambition de ces propositions pourra être réellement mesurée.