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Désherbage des légumes : une percée high-tech

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Depuis l’an passé, plusieurs outils attelés de désherbage au laser sont déjà opérationnels chez des producteurs de carotte des Landes. Face au manque aigu d’herbicides, et au coûteux retour du désherbage manuel, la filière légume française place ses espoirs dans les technologies innovantes, reposant notamment sur les algorithmes de reconnaissance des adventices. Aux côtés des désherbages « de précision » ou « mécanique », le laser fait une entrée remarquée, notamment en bio, malgré un tarif record de 1,5 million d’euros. Sur ce marché, l’américain Carbon Robotics a une longueur d’avance, même si des concurrents allemand et anglais sont sur les rangs pour fournir des concepts moins onéreux. Quant au français Greenshield, il vient de mettre la clé sous la porte.

Faute de molécules herbicides, plusieurs cultures légumières majeures (oignon, carotte, mâche) se résignaient il y a deux ou trois ans à revenir au désherbage manuel. Et les solutions high-tech semblaient alors bien lointaines. Mais en quelques mois, les perspectives ont changé. Les deux premiers outils attelés de désherbage au laser de la marque américaine Carbon Robotics sont entrés en action l’an passé dans les champs de carotte des Landes. Ils seront le double, voire le triple, à fonctionner dans l’hexagone en 2025, notamment en bio.

« Les producteurs sont prêts à passer le pas du laser. Ce n’était pas le cas il y a trois ans », constate Emilie Casteil chez Carottes de France. Un constat partagé par Laure Michau, responsable alliacée au sein du CTIFL. « J’ai été surprise par le nombre de collectifs d’agriculteurs dans le nord de la France qui songent à investir dans cette machine [de Carbon Robotics] moyennement adaptée à notre manière de produire et très coûteuse. »

Dans le Sud-Ouest, l’entreprise Planète Végétale, qui produit plusieurs centaines d’hectares de carotte chaque année, est l’une des deux premières exploitations à s’être équipées. « La chimie raisonnée reste la meilleure approche de protection des cultures. Mais si l’Europe reste sur sa vision actuelle de suppression des produits phytopharmaceutiques, je ne vois que le laser », explique Clément Letierce, responsable production de l’entreprise.

Un coût prohibitif

L’efficacité du laser est aujourd’hui prouvée. Le dernier frein : le montant des investissements. Pour le modèle en 6m de Carbon Robotics, soit trois planches de légumes, le prix d’achat atteint près de 1,5 million d’euros. Des sommes inaccessibles à la majorité des producteurs français, même avec des aides. « Et c’est sans compter sur l’abonnement annuel de 60 000 € », ajoute Cyril Pogu, maraîcher nantais et coprésident de Légumes de France. Pour lui, « ce n’est pas la technologie qui va nous bloquer, mais le prix ».

Les espoirs de baisse de tarif reposent sur les concurrents européens qui pourraient proposer des lasers plus adaptés aux modèles agricoles du vieux continent. « Les producteurs attendent un laser plus léger, moins consommateur et moins cher », résume Émilie Casteil. « En lançant son produit, Carbon Robotics aura eu le mérite de stimuler les acteurs européens », constate Corentin Château, de la station expérimentale Invenio.

L’allemand Escarda et l’anglais Earth Rover seraient proches d’une solution commercialisable, notamment en haricot. « En 2024, nous avions photographié des haricots durant tout leur cycle pour entraîner l’algorithme IA d’Earth Rover », dévoile Aurélien Mille, référent machinisme et numérique au sein de l’Unilet. Une photo a ensuite été donnée à l’IA pour vérifier qu’elle distingue bien haricot d’un côté et adventices de l’autre. « À ce stade, j’estime que nous sommes autour d’une efficacité de 70-80 %. Reste à tester sur le terrain cette année pour confirmer ce chiffre. »

L’IA profite à différentes technos

Bien qu’elle soit la plus aboutie, la technologie laser n’est pas la seule à avoir franchi un palier durant les trois dernières années. La pulvérisation de précision ou le désherbage mécanique sur le rang ont, eux aussi, vu l’arrivée sur le marché de nouveaux concepts. Tous ont en commun l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la reconnaissance des adventices, ensuite associée à un outil de précision.

Pour Bruno Tissayre, responsable de la chaire Agrotic, cette accélération tient à plusieurs facteurs. « Dans le même temps, il y a un changement de paradigme avec l’augmentation du temps de travail à l’hectare et l’arrivée à maturité simultanée du deep learning et de la localisation centimétrique ».

Derrière l’appellation « désherbage mécanique de précision », on trouve des techniques d’intervention sur le rang, entre les plants de légumes, un secteur jusqu’à présent inaccessible aux bineuses, cantonnées à l’inter-rang. Dans le cadre du projet 1ᵉʳ Déclic – récemment financé par les pouvoirs publics via le plan Parsada (alternatives aux pesticides), l’Unilet prévoit de tester ces techniques. Au programme : désherbage mécanique sur le rang en haricot vert semé en poquet de deux graines avec la technologie RoboCropInrow de Garford déjà éprouvée sur culture sarclée comme la salade, ou encore avec le robot Farmdroïd.

Sensation dans les salons

L’autre concept qui monte pour le désherbage dans le rang, c’est le robot néerlandais Odd. Bot. Muni de trois bras articulés et d’une pince, il reconnaît les adventices et les arrache d’une torsion mécanique à l’image du désherbage manuel. « Plusieurs exemplaires seraient déjà vendus en France », remonte Cyril Pogu. Une démonstration dans le bassin légumier normand durant l’été 2024 a fait grand bruit.

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« Les producteurs appelaient leur collègue quand ils voyaient la machine. Il y avait de plus en plus de monde au fil de la journée », se souvient Émilie Casteil. Elle imagine une utilisation de cette machine avec une cible particulière. « Actuellement, le souchet, une espèce envahissante, est enlevé à la main. Le robot pourrait être en particulier affilié à cette tâche », projette-t-elle.

La puissance publique semble l’avoir remarqué. Après avoir retoqué un projet du CTIFL dont le but était d’étudier ces nouvelles technologies en 2022, le gouvernement a récemment accordé quelques subsides. Dans le cadre du Parsada (alternatives aux pesticides), deux projets soutenus (SoladFL du CTIFL, et 1er Déclic de l’Unilet) vont permettre de se pencher sur l’utilisation de ces équipements.

La pulvérisation de précision pionnière

Ironie de l’histoire, c’est par les pesticides qu’avait été introduite en légumes la reconnaissance des adventices, avec les pionniers du « désherbage de précision » d’Ecorobotix. « C’est l’aboutissement de dix ans de développement entamés en 2014 », retrace Xavier Mélara, directeur commercial de l’entreprise suisse. Pour la campagne à venir, elle revendique 450 machines en fonctionnement en Europe, dont une centaine en France essentiellement utilisées sur oignon.

Dans un contexte de retrait de molécule, ce pulvérisateur, qui cible une adventice avec une précision d’environ 1 cm et délivrant 90 % de la dose sur une surface de 6 cm x 6 cm, permet d’utiliser des produits non-sélectifs sans toucher la culture. « En 2024, sur six essais d’utilisation de l’ARA pour deux traitements de désherbages en culture de haricot vert, nous avons relevé une augmentation de rendement entre 2 et 4 tonnes/ha pour un standard de récolte à 16 t/ha », confie Aurélien Mille.

Au-delà des avantages du traitement localisé, la pulvérisation de précision porte les derniers espoirs de préserver des molécules jugées préoccupantes. « Sur les 130 000 ha traités en 2024 par nos pulvérisateurs, l’économie moyenne d’IFT est de 80 %. Nous accompagnons les firmes phytopharmaceutiques pour porter ce discours auprès des instances européennes », rapporte Xavier Melara.

Pour la filière, l’objectif est de pousser à la mise en place de nouveaux modèles d’évaluation des molécules avec des doses réduites de 70 à 80 %. « C’est une demande que nous avons faite à l’Anses depuis plus d’un an dans le cadre du comité des solutions, mais nous sommes toujours sans réponse », constate Cyril Pogu.

Tanguy Dhelin

Désherbage laser : le français Greenshield met la clé sous la porte

Dans une publication en date du 28 mars sur le réseau Linkedin, la société française Greenshield annonce mettre fin à son activité. L’entreprise représentait le plus grand espoir de développement d’un laser de désherbage adapté aux productions françaises. L’équipement, baptisé Rayser, était sur les rails depuis plusieurs années et devait être testé cette année dans le cadre du projet SoladFL du Parsada. Pour les filières légumières, le laser de Greenshield représentait jusqu’à présent une des alternatives les plus abouties dans un contexte de retrait de molécules dédiées au désherbage. Face au coûteux modèle américain, le Rayser de Greenshield devait permettre de proposer une alternative plus en phase avec les attentes des producteurs. Cette entreprise avait aussi développé un capteur de mildiou embarqué pour les vignes.

Manque de sélectivité pour l’électrique et les micro-ondes

Inclues dans le projet SoladFL, les technologies électriques et micro-ondes, déjà à l’essai dans les champs pour la première et encore à l’étape de la preuve de concept pour la seconde, ont encore du chemin à parcourir. Elles pâtissent toutes deux de leur manque de sélectivité ne leur permettant pas d’intervenir sur le rang. Pour autant, l’utilisation de l’électrique sur l’inter-rang montre des avantages certains vis-à-vis d’une bineuse classique, à l’image d’une moindre dépendance aux conditions climatiques. Les électrodes ne déplacent pas la terre, évitant ainsi de l’assécher et d’entraîner la germination de nouvelles graines. Un prototype aux Pays-Bas pourrait également permettre d’augmenter la précision. « C’est un robot semi-autonome avec un bras équipé d’une électrode qui peut viser les adventices sur le rang », détaille Corentin Château. Concernant les micro-ondes, les essais n’en sont encore qu’au stade laboratoire. « Nous allons explorer les effets sur les graines d’adventices et la stérilisation du sol sur les premiers centimètres », ajoute-t-il.

L’endive ne trouve pas chaussure à son pied

Malgré ce foisonnement de nouvelles technologies, toutes les productions ne trouvent pas chaussure à leur pied. La filière endive a beau avoir testé le laser, le désherbage de précision ou encore les électrodes, les équipements actuels ne satisfont pas les producteurs, que ce soit sur le volet économique ou technique. « Avec 0,04 % de la SAU française, nous n’intéressons pas beaucoup d’agroéquipementier. À ce jour, nous n’avons pas de solution de désherbage. Si nous investissons dans un matériel, il faut parier pour qu’il aille au bout de son développement technologique et commercial », se désole Pierre Varlet, directeur de l’Apef. Il regrette que chaque outil développe son propre algorithme de reconnaissance des adventices. « Dommage qu’il n’y ait pas une seule base de donnée photo. Mais peut-être est-ce à la filière de prendre l’initiative ? »