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Eau : une stratégie européenne qui manque de concret

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Plus tournée vers la numérisation, l’innovation et la gouvernance que vers les objectifs concrets ou les incitations financières, la stratégie sur la résilience en eau, que vient de présenter la Commission européenne, laisse beaucoup de zones de flou. Bruxelles ne veut pas faire de vagues, dans un sens ou dans l’autre. Un objectif général d’efficacité de l’utilisation de l’eau de 10 % est toutefois fixé. Le secteur agricole espérait en particulier y voir figurer un engagement ferme en faveur de la constitution de réserves d’eau, après les sévères épisodes de sécheresse des dernières années. Ce n’est pas le cas, même si l’exécutif européen ne ferme pas non plus la porte, laissant la décision au niveau national voire local. Côté investissement, peu d’engagements financiers concrets. Par contre, des simplifications de la directive Nitrates pour les agriculteurs sont en préparation pour la fin de l’année.

Initialement attendue pour le printemps 2024 – en réponse aux importants épisodes de sécheresse qui avaient frappé l’UE durant été 2023 –, la Commission européenne a finalement publié, le 4 juin, une stratégie sur la résilience en eau. Mais, malgré l’ambition affichée de « restaurer le cycle de l’eau » tout en soutenant la compétitivité de l’UE, ce texte – en attendant de voir comment il sera concrètement mis en place – reste trop frileux pour la plupart des observateurs.

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Bruxelles fixe toutefois aux États membres un objectif non contraignant « d’amélioration de l’utilisation de l’eau de 10 % à l’horizon 2030 ». Un chiffre flou puisque, pour l’instant, la méthodologie commune pour la définition de l’efficacité hydrique n’existe pas, même si cela conduira nécessairement à une diminution des prélèvements. « Malgré les appels du Parlement européen, aucun objectif sectoriel n’est défini pour garantir une répartition équitable et réaliste des efforts entre les différents secteurs », regrette le think tank Farm Europe. La Commission européenne entend élaborer des critères de référence communs lors d’une révision de cette stratégie en 2027. Citée en exemple par l’exécutif européen, la France s’est fixé un objectif beaucoup plus précis : baisser les prélèvements d’eau de 10 % d’ici à 2030, que ce soit dans les nappes phréatiques ou les eaux de surface.

Allègement des contraintes

La stratégie ne propose pas non plus de révision des réglementations en vigueur. « Le socle législatif en place est solide, c’est sa gouvernance et sa mise en œuvre qui posent problème », souligne la commissaire européenne à l’Environnement Jessika Roswall. Pour y parvenir, la Commission européenne va engager un « dialogue structuré » avec chaque État membre afin de lui adresser des recommandations ciblées. Toutefois, un bilan de santé de la directive Nitrates est en cours, et « des simplifications du cadre législatif afin d’alléger la charge administrative des agriculteurs » devraient être proposées d’ici la fin de l’année, a précisé Jessika Roswall. Probablement dans le cadre du nouveau paquet de simplification que prépare Bruxelles pour s’attaquer aux contraintes bureaucratiques auxquelles sont soumis les agriculteurs en dehors de la Pac (législations environnementales, phytosanitaires…).

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Bruxelles pourrait aussi, « d’ici juin 2028 », réévaluer le règlement sur la réutilisation de l’eau et envisager « d’en étendre le champ d’application ». Dans un rapport publié le même jour, l’agence européenne de l’environnement estime que l’utilisation d’eau recyclée pourrait théoriquement remplacer 45 % des prélèvements agricoles en France et en Italie, 20 % au Portugal et en Espagne, et 10 % en Grèce, à Malte et en Roumanie.

Prudence sur le stockage de l’eau

Sur le stockage d’eau, le texte de Bruxelles reste tout aussi flou, se contentant de souligner que « les réservoirs et autres structures artificielles requièrent une attention particulière, une planification et une coordination rigoureuses » et leurs impacts environnementaux doivent être évalués soigneusement. La Commission indique que les mesures de gestion de l’eau doivent privilégier les solutions fondées sur la nature, mais doivent également s’appuyer sur des structures artificielles ou une combinaison des deux. Et d’ajouter que « la planification de nouveaux barrages et réservoirs doit, en impliquant tous les acteurs concernés, garantir que ces actions s’inscrivent dans une stratégie intégrée et durable de gestion de l’eau, reflétant pleinement les scénarios et projections climatiques de référence à long terme, afin d’éviter les investissements bloqués ». « Pas d’agriculture, sans eau », ne cesse de répéter le commissaire à l’Agriculture Christophe Hansen qui s’est à plusieurs reprises prononcé en faveur de la constitution de réserves d’eau pour l’agriculture. Mais « aucun projet de stockage d’eau financé par l’UE n’est annoncé », dénonce Farm Europe qui déplore « une approche trop prudente vis-à-vis des infrastructures de stockage de l’eau, alors même qu’il est urgent de garantir l’accès à cette ressource » pour la production agricole et la sécurité alimentaire dans un contexte de changement climatique.

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La stratégie insiste, par contre, sur les solutions fondées sur la nature. L’exécutif européen s’engage à développer, entre 2025 et 2027, un cadre cohérent pour faciliter des « installations éponges » visant à accroître la rétention d’eau sur les terres. Et la Commission de vanter également le rôle central de la Pac dans la promotion de pratiques agricoles résilientes à l’eau (l’agriculture biologique en particulier). Il est, selon elle, crucial de veiller à ce que les États membres exploitent aussi au maximum les possibilités offertes par la Pac pour promouvoir des pratiques telles que l’agriculture de précision, l’irrigation goutte à goutte, la réutilisation de l’eau, une meilleure gestion des sols et de l’utilisation des pesticides, des aménagements paysagers et des cultures plus résistantes au changement climatique.

S’attaquer aux excès d’azote… sans pénaliser l’élevage

La pollution de l’eau n’est pas, non plus, au centre de la stratégie, même s’il est précisé que « l’accès à une eau propre est essentiel » et que « la pollution et la contamination par les PFAS sont des préoccupations croissantes ». Mais Bruxelles renvoie principalement, sur ce point, à son plan d’action Zéro pollution et rappelle l’importance de mieux appliquer le principe du « pollueur-payeur ». Aucun objectif de diminution de la pollution n’est fixé. Guidée par l’innovation, elle prévoit plutôt de « soutenir les avancées technologiques visant à dépolluer l’eau » via des partenariats public-privé.

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Elle se montre, néanmoins, un peu plus concrète sur la question de la pollution aux nitrates avec le lancement, en 2026-2027, « d’une boîte à outils d’assistance pour les États membres afin de soutenir les actions visant à réduire la pollution par les nutriments, notamment par une modélisation améliorée, des cartes interactives et des échanges de bonnes pratiques ». Bruxelles promet aussi de contribuer au financement des installations de stockage du lisier et de promouvoir la circularité des nutriments contribuant, ainsi, à réduire l’utilisation d’engrais de synthèse. Ces actions, promet la Commission, « compléteront l’élaboration d’une vision à long terme pour le secteur de l’élevage qui respecte la diversité de la production animale dans l’UE tout en garantissant sa durabilité. Elles renforceront également les efforts visant à encourager l’extensification agricole dans les régions à forte concentration d’animaux d’élevage ».

Quelques investissements, mais pour qui ?

Mais pour les organisations et coopératives agricoles de l’UE (Copa-Cogeca) « sans financement et soutien adéquats, ces objectifs risquent de rester de simples aspirations ». Un manque d’ambition qui ne satisfait pas non plus les ONG. Le Bureau européen de l’Environnement (EEB), par exemple, estime que cette stratégie « sans objectifs contraignants, ni financement réel » tient plus « du filet d’eau que du torrent ». Mais l’exécutif européen annonce quand même la création d’un « nouveau programme pour l’eau » au sein de la Banque européenne d’investissement (BEI) doté de 15 milliards d’euros au cours des trois prochaines années. Elle promet aussi la création d’un accélérateur d’investissement pour la résilience de l’eau afin de mettre en œuvre vingt projets pilotes innovants en matière de rétention naturelle de l’eau et d’efficacité hydrique. Mais là encore, Farm Europe s’inquiète qu’aucune garantie claire ne soit donnée « quant aux bénéfices concrets que ces outils apporteront au secteur agricole. » Comme l’ensemble de cette stratégie, c’est la capacité de Bruxelles à en concrétiser ses engagements qui permettra d’en mesurer la portée réelle.

Un potentiel de réduction de 20 % des prélèvements agricoles

La stratégie sur la résilience en eau que vient de présenter la Commission européenne fixe un objectif « d’amélioration de l’utilisation de l’eau de 10 % à l’horizon 2030 ». Or l’agence européenne de l’environnement estime, dans un rapport publié au même moment, que l’agriculture – responsable de 29 % du total des prélèvements d’eau derrière la production d’électricité avec 36 % mais devant l’approvisionnement public en eau à 19 % – peut largement y contribuer. Entre la réduction des pertes et des fuites dans la distribution d’eau, le remplacement de l’irrigation de surface par l’irrigation goutte à goutte ou souterraine, l’agriculture intelligente et la sélection de cultures résistantes à la sécheresse, le potentiel d’économie d’eau dans l’agriculture peut atteindre 20 % du total des prélèvements, souligne ce travail. À lui seul, le passage à l’irrigation au goutte-à-goutte pourrait permettre d’économiser 10 à 40 % de l’eau actuellement utilisée. Mais dans le même temps, en raison du changement climatique, une part croissante de la surface agricole européenne devrait nécessiter l’irrigation à l’avenir, parallèlement à une demande accrue dans les zones déjà irriguées. L’Europe du Sud est particulièrement exposée, alors qu’elle représente déjà 60 % du total des prélèvements d’eau agricoles de l’UE.