Rares sont les experts qui se prêtent à des pronostics sur ce que pourrait être 2015 pour les activités agricoles. C'est qu'avant tout il s'agira d'un millésime d'incertitudes. L'activité laitière sera marquée sans doute par des baisses de prix mais la répercussion sur le revenu n'est pas inéluctable si la filière joue la solidarité. La production de viande ne sera pas non plus forcément en berne notamment si les promesses de l'exportation se confirment. Le secteur de la volaille export, mal parti il y a quelques mois ne se redresse-t-il pas ? Quant aux grandes cultures, les producteurs font preuve de volontarisme et la taxation des exportations russes va peut-être redresser les marchés. Pour les fruits et légumes, beaucoup va dépendre des relations, sans doute difficiles, avec les grandes surfaces, mais aussi du climat et de la consommation. Et puis, chaque secteur, le vin en particulier, espère compter sur les les outils nouveaux de l'assurance. Assurément 2015 sera chahuté. Ce qui n'est pas forcément négatif.
L'économie des secteurs de production animale est aujourd'hui dominée par « l'instabilité » alors qu'elle fut « longtemps marquée d'une certaine stabilité ». C'est le constat récent que dressent les Chambres d'agriculture (APCA) dans leur note d'Analyses et perspectives de décembre. Difficile, voire impossible, estiment-elles, de savoir « si les bons résultats d'un secteur en 2014 dureront dans les années suivantes ». Le secteur laitier est un bon exemple de cette incertitude croissante. Les éleveurs laitiers, qui terminent l'année 2014 avec une hausse des revenus (+28% pour les moyennes et grandes exploitations) obtenue grâce à des prix rémunérateurs (368 euros au premier semestre 2014) voient s'ouvrir devant eux, une période d'incertitude avec la sortie des quotas en avril 2015. Les premières secousses sont arrivées dès la fin de l'été. Le prix mondial du lait, qui connaissait une embellie depuis plus d'un an, s'est retourné sous l'effet d'une offre abondante des bassins exportateurs. Entre septembre et décembre, les cours du prix du lait entier en poudre ont baissé de 17% sur la plate-forme d'enchère néo-zélandaise Global Dairy Trade, qui fixe les tendances du marché mondial. Les conséquences
sur le prix payé aux producteurs, lissé sur trois mois, ne se feront ressentir que début janvier. « On parle d'une baisse de 10% sur le premier trimestre 2015 », s'inquiète Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). La chute des cours mondiaux, proche des plus bas niveaux connus depuis cinq ans, arrive à un moment charnière pour les éleveurs laitiers européens : le passage d'une gestion du marché par les quotas à une gestion par les contrats. « Nous allons avoir un révélateur du bon fonctionnement de notre schéma », analyse T. Roquefeuil. La FNPL estime que les éleveurs français ont rempli leur part du contrat fin 2014, en ralentissant leur production, et ne dépassant par les volumes convenus avec les industriels sur l'ensemble de l'année, alors que les prix payés aux éleveurs étaient incitatifs. « Les volumes que nous n'avons pas produits ont bénéficié aux industriels. Nous avons fait un effort, et il doit payer en 2015 quand la situation sera difficile pour nous. Sinon, la contractualisation n'a pas d'intérêt », estime Thierry Roquefeuil.
Viande bovine : l'année de la reconquête de la qualité
La libéralisation du secteur laitier, les éleveurs de bovins à viande en ont subi les conséquences, avant les éleveurs laitiers eux-mêmes. Depuis l'automne, les cours de la viande bovine ont chuté sous l'effet d'envois massifs de vaches laitières de réforme à l'abattoir. Résultat, les éleveurs terminent sur un revenu moyen en baisse de 21%, à 14 500 euros, dans les grandes et moyennes exploitations. « L'année 2014 n'aura pas été une grande année », convient Dominique Langlois, président d'Interbev. En 2015, la filière va s'atteler à deux chantiers : la qualité de la viande et l'ouverture de nouveaux marchés à l'export. Le chantier de la qualité a connu une première étape, le 13 décembre, avec la mise en place d'une nouvelle dénomination des morceaux de viande dans les rayons libre-service des grandes surfaces. « Nous avons des retours positifs des consommateurs », se réjouit Dominique Langlois. Le chantier se poursuivra durant l'année avec l'objectif partagé par la filière d'améliorer le rapport qualité / prix de la viande fraiche vendue en pièces. Les éleveurs demandent aux industriels de mieux valoriser leurs animaux, au travers de procédés, selon eux, trop peu utilisés, comme la maturation des carcasses. Pourquoi ne pas envisager que les animaux mal engraissés (races laitières ou à viande) ne partent plus sur le marché du « piècé », propose Dominique Fayel de la Fédération nationale bovine (FNB). Autant de propositions qui visent à relancer la consommation de viande bovine sur le marché intérieur. Celle-ci s'est érodée moins vite en 2014, que durant les années précédentes.
L'autre chantier de la filière bovins viande, c'est l'export. Un déplacement d'Interbev en Chine est prévu à la fin du mois de janvier, « avec l'espoir d'avancer sur l'ouverture du marché chinois », glisse Dominique Langlois. Plus proche de nous, en Méditerranée, le marché turc s'est réouvert, en fin d'année, aux broutards français, mais pour des animaux encore trop légers (environs 300kg) pour les races à viande françaises. « L'essentiel était remettre le pied à l'étrier », se félicite Dominique Fayel. « Il va maintenant falloir élargir notre offre, petit à petit, convaincre les engraisseurs turcs d'acheter des animaux plus lourds ». Le marché algérien s'est aussi réouvert, en octobre, après plusieurs mois de fermeture pour cause de fièvre aphteuse. « Une relation s'est installée avec l'Algérie, nous avons franchi un cap dans la durabilité », estime la FNB. Les Français souhaitent désormais augmenter les envois vers ce pays, aujourd'hui réglementés par des contingents. La création d'une société mixte algéro-française, « pour la structuration et le développement de la filière bovine société franco-algérienne », va dans ce sens. « C'est un des chantiers du début de l'année », annonce Dominique Langlois.
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L'étiquetage de l'origine des viandes fraîches de porc, mouton, chèvre et volaille, jusqu'à présent uniquement imposé à la viande de bœuf, entrera en vigueur le 1er avril 2015. Pour qu'une viande soit étiquetée avec la mention « origine : (État membre ou pays tiers) », il faudra que l'animal soit né, ait été élevé et abattu dans le pays.
Porc : une année sans signe de redressement
Les producteurs de porcs sortent aussi d'une mauvaise année, qu'ils attendaient pourtant bonne. Ils ont été rapidement douchés par la mise en place de l'embargo russe pour cause de peste porcine africaine (PPA), en février. Douze mois plus tard, ils terminent l'année avec un revenu en baisse par rapport à 2013 (-18% pour les grandes et moyennes exploitations). Désormais, peu de responsables se livrent au jeu de la prospective. « On s'y était risqué en 2014, mais la politique s'en est mêlée et a tout mis par terre », se désole Daniel Picart, président du marché du porc breton (MPB) de Plérin. « Les fondamentaux ne sont pas réunis pour un redressement », lance Guillaume Roué, président de l'Inaporc. « On risque une augmentation de la production en Europe, surtout au Danemark et en Espagne, face à une consommation qui ne devrait pas être très forte ». Pas de signe de redressement, mais les sources d'incertitude sont nombreuses. Elles sont tout d'abord géopolitiques : combien de temps encore durera l'embargo russe sur la viande de porc, aujourd'hui verrouillée par un double cadenas sanitaire et politique ? Comment évolueront les cours des matières premières, à l'heure où la Russie impose des taxes à l'exportation du blé ? Elles sont aussi sanitaires. La diarrhée épidémique porcine (DEP) a marqué l'année 2014 outre-Atlantique, surtout aux Etats-Unis où elle a fait flamber le prix du porc, et fait reculer les exportateurs américains sur de nombreux marchés asiatiques. La France, qui a renforcé ses mesures de biosécurité depuis le 19 décembre, sera-t-elle épargnée par l'épidémie, et saura-t-elle conserver dans ces pays lointains les parts de marché qu'elle a gagnées en 2014 ? Autant de questions que se posent les opérateurs. Sur le plan politique, le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, doit annoncer début 2015 des mesures pour la filière porcine, en particulier sur le dossier de la mise en marché et des relations contractuelles. « Il va falloir sortir de l'opportunisme et permettre à chacun de gagner sa vie », souhaite, amer, Paul Auffray, président de la Fédération nationale porcine (FNP). « Nous sommes parmi les éleveurs les plus compétents au monde, et les moins biens payés. Pour l'instant, les distributeurs et les industriels, comme Herta ou Fleury-Michon se gavent. Ce sont les fossoyeurs de la production porcine ». Les difficultés du secteur de l'abattage découpe, dont Gad fut encore l'illustration en 2014 avant le rachat in extremis de son usine de Josselin en octobre, ne sont pas terminées. Le récent dépôt de bilan des établissements AIM, en Normandie, (voir page X) est là pour le rappeler. « La baisse des volumes de production dans l'Ouest » et « le manque de compétitivité par rapport à l'industrie allemande » sont les maux qui continueront de travailler l'abattage découpe français en 2015, rappelle Guillaume Roué.
Volailles de chair : l'année de la reconquête du marché intérieur
« Alors que c'est plus compliqué pour les autres filières animales, je sens un rebond dans la filière volaille. Il y une vraie volonté de restructurer et de sortir de la crise », estime le directeur du pôle animal de Coop de France, Jacques Poulet. Cette volonté s'est illustrée par l'annonce, le 17 octobre, du renforcement du numéro 1 du secteur, LDC, à qui Sofiprotéol, présent sur la filière avicole via sa filiale Glon-Sanders, va céder au leader du secteur LDC ses activités d'abattage de volailles. Une volonté partagée, semble-t-il par toute la filière, de reconquérir le marché intérieur où 42% des volailles achetées par le consommateur sont issus d'importations. « L'année 2014 devrait montrer que nous avons gagné des parts de marché sur les importations, se félicite Gilles Le Pottier, directeur général du Cidef. Nous devons poursuivre cette stratégie. » Même le grand export, jusqu'ici sans réelles perspectives, semble pris d'un vent d'optimisme. Le 5 décembre, la justice a accepté que Tilly Sabco soit repris par le groupe britannique MS Food, la CCI de Morlaix et Breizh Algae Invest (Olmix), permettant la sauvegarde de 200 emplois sur un total de plus de 320. Et le groupe Doux annonce son redressement, à la faveur notamment de taux de change plus favorables. « Les volumes devraient être à la hausse en poulet export et sur la marque Père Dodu », annonce le directeur de production de Doux, Pascal Le Floch, qui se dit confiant sur l'évolution des taux de change. « Notre budget est fixé sur une parité euro-dollar à 1,23, et la plupart des prévisions sont en dessous ». L'incertitude, pour la filière volaille, va résider dans le facteur sanitaire. « Nous espérons que l'hiver nous permettra de passer au travers de l'influenza aviaire », souhaite Pascal Le Floch, qui se souvient qu'en 2006, les exportations de Doux avaient été bloquées durant quatre mois, suite à la détection d'un cas de grippe aviaire en France. (MR)