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Entre coopératives et exploitations, les frontières bougent

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Face à l’érosion du nombre d’exploitations, la concurrence de nouveaux services, la complexification des pratiques agricoles, jusqu’où doivent aller les coopératives pour aider leurs adhérents ? Délégation, apports de fonds propres, rachats d’exploitations… Les frontières bougent depuis quelques années. Dernière évolution, la délégation de la gestion des pesticides. Huit distributeurs, dont les coops Cérèsia, Eureden, Agrial, Oxyane, et deux négoces proposent aux agriculteurs un service de pilotage dont le résultat est garanti par BASF. Au-delà des phytos, depuis quelques années, deux coopératives proposent même la gestion complète de l’exploitation. Autre ligne mouvante : le foncier et le capital. À l’instar d’autres coopératives en élevage, Terrena a récemment annoncé vouloir rentrer temporairement au capital d’exploitations pour compléter leurs fonds propres. La pratique est déjà bien répandue en viticulture, et plus poussée. Face aux prix élevés des vignes ou à la déprise agricole, les caves coopératives vont jusqu’à racheter des exploitations, les gérant elles-mêmes s’il le faut, en attendant l’installation d’un jeune. Autant de pratiques plus ou moins bien acceptées par les syndicats agricoles.

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » Cette fameuse réplique du film Le Guépard, adaptation de Luchino Visconti du livre éponyme, vaut pour les coopératives agricoles, d’après le consultant Eric Schlusselhuber, co-dirigeant de Triangle. Ces groupes voient les défis s’accumuler chez leurs adhérents, au risque de mettre à mal leurs capacités de production agricole, et à terme la viabilité des outils industriels collectifs. Pour relever ce défi, pour préserver leur bassin de production, les coops ont « tout à changer » dans l’accompagnement des agriculteurs, juge ce spécialiste du secteur. « Ça doit être leur priorité d’action pour rester leaders dans l’élaboration d’un revenu durable. »

Et elles commencent à le faire, quitte à repousser les frontières qui séparent traditionnellement les coopératives et leurs adhérents. Historiquement, la filière volaille est celle qui est allée le plus loin sur l’engagement des coopératives dans les cours de ferme, avec des contrats d’intégration dans lesquels l’éleveur n’est pas propriétaire de ses facteurs de production. Mais dans d’autres filières, plusieurs lignes semblent bouger ces dernières années, qu’il s’agisse du pilotage des pesticides, de la gestion de l’exploitation, de la détention du foncier, voire du capital. Les coopératives proposent de s’impliquer plus profondément dans la vie des exploitants. Tour d’horizon.

Dans le monde des pesticides, c’est BASF qui est à l’offensive. Depuis quelques années, le groupe allemand prône un nouveau modèle de protection des cultures. Au lieu de vendre des phytos, le fabricant garantit un résultat, des « cultures saines ». C’est le principe de l’Économie de la fonctionnalité. « L’agriculteur achète à son distributeur des hectares de cultures saines, décrit Yohann Béréziat, responsable de l’offre chez Xarvio, filiale de BASF dédiée à l’agriculture numérique. Il nous délègue la protection fongicide des parcelles, avec une garantie d’efficacité. » Huit distributeurs, dont les coops Cérèsia, Eureden, Agrial, Oxyane et deux négoces, commercialisent avec BASF ce service forfaitaire et au résultat. L’offre est facturée 85 €/ha en moyenne, incluant le coût des produits. L’industriel revendique 12 200 ha de blé et orge en prestation cette année. Objectif : atteindre 500 000 ha.

Concrètement, BASF pilote les traitements fongicides grâce à un OAD (outil d’aide à la décision), basé sur des modèles prédictifs de maladies. Le rôle du technicien de coop est centré sur l’observation des parcelles. De son côté, l’agriculteur applique les consignes de travaux. Si l’objectif n’est pas atteint, à savoir 80 % de feuilles vertes, BASF indemnise l’exploitant, à hauteur de 180 €/ha en 2023. « Le modèle est vertueux sur le plan économique et environnemental, assure Yohann Béréziat. Chaque acteur vise à réduire les phytos. » Une baisse de 20 % de l’IFT (indicateur de fréquence de traitement) fongicide aurait d’ailleurs été mesurée, depuis le lancement en 2019-2020. De quoi rassurer la DGAL (ministère de l’Agriculture), en contact régulier avec BASF, assure le fabricant. D’autant que depuis la loi Egalim, le conseil et la vente de pesticides doivent être séparés. Or il n’y a ici pas de « vente » de pesticides, assure BASF, mais un service incluant potentiellement leur usage.

Délégation de travaux

Au-delà des pesticides, certaines coopératives étaient déjà allées bien plus loin dans les offres de délégation. Depuis 2015, la coopérative Euralis propose d’accompagner l’agriculteur dans le pilotage de ses cultures, à l’instar de ce que proposent déjà certaines sociétés privées de gestion pour compte. Un service qui vise certains profils : double-actifs, exploitations diversifiées, futurs retraités. « Le recours à la sous-traitance est de plus en plus fréquent en agriculture, observe Audrey Raynier, responsable marketing du groupe. Ç’en est fini pour l’exploitant d’être au four et au moulin, sur plusieurs ateliers avec la même intensité. » Sérénité : le nom du service Euralis parle de lui-même. Un technicien s’occupe de la conduite des productions (maïs, céréales à paille, oléagineux). L’agriculteur reste le maître à bord mais reçoit des conseils agronomiques. Il peut continuer à faire lui-même les travaux ou bien les déléguer. Auquel cas, son chef de culture fait intervenir une ETA, une Cuma. L’accompagnement ne s’arrête pas aux aspects technico-économiques. Euralis conseille aussi l’agriculteur dans la commercialisation de la récolte.

Une autre coopérative propose les mêmes services dans les Hauts-de-France. Noriap, qui « ne souhaite pas en parler à la presse », facture à partir de 15 €/ha et jusqu’à 30 €/ha pour la formule « du semis à la moisson » (plus 400 €/ha au prestataire, en moyenne), d’après son site internet. Le nordiste revendique 5 000 ha gérés en 2020. Une surface comparable à celle gérée par Euralis, avec 150 clients pour 6 000 ha cette année. La coop du Sud-Ouest fait aussi payer une somme forfaitaire à l’hectare (non communiquée), à laquelle s’ajoute une participation au résultat (50 % de la marge semi-nette).

Portage de capital

Autre motif de resserrement des liens entre coops et exploitations : l’installation des jeunes. Pour la faciliter et éviter parfois l’érosion de leur bassin d’approvisionnement, des coopératives donnent souvent des coups de pouce aux candidats à l’installation. Depuis quelques années, elles vont jusqu’à y prendre des parts.

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C’est le cas de Terrena, qui a récemment annoncé en juin vouloir entrer au capital d’exploitations. Ainsi, 20 M€ sont prévus dans un fonds de portage. « L’idée est de compléter l’apport personnel de l’exploitant, expose Christophe Couroussé, directeur du développement agricole. Avec des volumes d’investissement et des montants de reprise aujourd’hui plus élevés, il y a une tendance à la déprise des productions et à l’intégration par l’aval. Terrena souhaite maintenir l’indépendance des agriculteurs. » Le lancement du fonds est prévu d’ici à un an, en y associant des partenaires de la filière (distributeurs, banques, etc.). Concrètement, la coopérative envisage un portage temporaire du capital d’exploitation, sur dix ans au maximum. Cette prise de participation doit rester minoritaire. Toutes les productions agricoles sont visées.

L’initiative de Terrena n’est pas nouvelle. Plusieurs coops du Grand Ouest réalisent déjà l’apport de fonds propres à des élevages : Eureden, par l’intermédiaire de la SAS Élevage avenir, ou Porc Armor, via la SARL Kerloann (détenue à parts égales avec Sanders, et les abattoirs Abera, Bernard). Le fonds d’investissement Soléo, impliquant Océalia, a mobilisé 1,6 M€ pour une vingtaine de dossiers (1,4 M€ de cautions et 0,2 M€ de prises de participation) depuis 2014. « Notre rôle est cadré dans le pacte d’associés, où les droits et devoirs de l’agriculteur, de la coopérative sont définis, indique le directeur général Laurent Stefanini. La coop accompagne l’éleveur dans ses premiers pas, en l’aidant par exemple à bâtir un budget prévisionnel de trésorerie. »

Rachat d’exploitation

Parfois, l’intervention va plus loin qu’une prise de participation minoritaire. À ce titre, des rumeurs entourent de longue date la Cooperl, numéro un du porc, qui rachèterait des exploitations en difficulté. « Ce n’est pas dans notre ADN », dément le nouveau président Bernard Rouxel. Pourtant, la coopérative est bien propriétaire d’un élevage de veaux en Ille-et-Vilaine. Un deuxième vient même d’être racheté dans le Finistère, indique Patrice Drillet, l’ex-président aujourd’hui administrateur. « Cooperl a repris cette activité de sevrage de veaux qui risquait de disparaître, faute d’éleveurs intéressés », selon lui. Les génisses sont ensuite vendues à des engraisseurs adhérents de la coopérative. Mais Cooperl n’envisage pas le même schéma en porc. « Devenir actionnaire d’exploitations ferait prendre des risques à l’ensemble des adhérents », oppose Patrice Drillet.

En revanche, dans le secteur du vin, les rachats par des coops sont devenus monnaie courante. Qu’il s’agisse d’acquisitions de domaines pour exploiter soi-même ou mettre en location. Le phénomène s’accroît depuis une quinzaine d’années, en lien avec le prix élevé des vignes ou la déprise agricole, selon les Vignerons coopérateurs de France. « En Champagne et dans les grands crus, le foncier coûte si cher qu’il devient inaccessible aux jeunes, souligne la directrice Anne Haller. Dans des régions au sud, un risque de déprise existe avec le manque de repreneurs. » Des caves coopératives achètent les terres disponibles et font office de relayeur, soit pour éviter leur abandon soit pour laisser du temps à un repreneur connu.

Portage ouvert

Plaimont, coopérative en Gascogne, possède ainsi quelque 200 ha sur les 5 300 ha de son vignoble. « Quand un adhérent n’a pas de successeur, l’intérêt de la cave est de racheter les vignes, considère le président Joël Boueilh. En préservant son volume de vin, elle écrase les coûts fixes. » Plaimont a mené des premières acquisitions de vignobles il y a une trentaine d’années. Aujourd’hui, le plus gros des 200 ha en propriété sont mis en location, environ 15 ha exploités en direct. L’idée n’est pas de se retrouver à la tête des domaines, mais de faciliter leur transmission. « Plus la diversité des vignerons est grande, meilleure est l’émulation dans la coopérative », considère Joël Boueilh.

Même stratégie chez la coopérative viticole Agamy, dans une version ouverte aux investisseurs non agricoles. « Des adhérents qui partent à la retraite ont du mal à trouver un repreneur, explique Sébastien Coquard, le président de cette cave du Beaujolais, Lyonnais, Forez. Vu le contexte économique, les contraintes réglementaires, les jeunes vignerons hésitent à franchir le pas. » Agamy Vignobles a donc été créée en 2017. Sous forme de SCIC, la structure permet un financement participatif. Elle est ouverte aux particuliers, entreprises, institutions et collectivités locales. Plus de 1 M€ ont ainsi été récoltés. « Notre volonté est d’installer de nouveaux exploitants », souligne Sébastien Coquard. Pour l’heure, Agamy Vignobles a permis deux installations. La SCIC possède 62 ha, dont une cinquantaine sont exploités en direct. C’est donc la coopérative Agamy qui cultive le plus gros des surfaces, avec ses propres salariés. « En montant à 80 ha ou 100 ha, on pourra créer des îlots permettant de nouvelles installations », d’après lui.