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Election présidentielle François Bayrou : « les aides à l’agriculture ? des compensations, plutôt »

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Le candidat centriste à la présidentielle veut rétablir la vérité : le monde agricole se préoccupe de son environnement, ne va pas aussi bien que l’on peut le dire et ne perçoit pas des aides mais des compensations. Dans une interview à Agra Presse, François Bayrou présente les enjeux de société et d’image de la profession et lui rappelle – mieux qu’un programme qui ne ferait pas la différence, a-t-il indiqué le 27 février lors de son passage au SIA – : « Je suis là ».

Au cours de votre visite au Salon international de l’agriculture, dimanche 26 février, vous avez déclaré vouloir être « la voix des agriculteurs ». De quoi souhaitez-vous vous faire écho en priorité concernant la profession ?
Je veux tout d’abord que l’on cesse de raconter des histoires à propos du monde agricole. La déclaration de Nicolas Sarkozy indiquant que le revenu agricole avait été multiplié par trois ces dernières années est une déclaration provocante pour un grand nombre d’agriculteurs qui, malgré des horaires de travail très importants et  des investissements très lourds, n’arrivent pas à dégager le Smic avec leur exploitation. Je veux que l’on regarde en face la réalité, comme elle est. Il y a un deuxième point sur lequel on ne dit pas la vérité non plus et sur lequel je veux que l’on soit attentif : il s’agit des rapports agriculture/environnement. Les agriculteurs ont été vus pendant longtemps – et à juste titre – comme « les défenseurs de l’environnement », jusqu’à devenir ceux, aujourd’hui, qui portent atteinte à ce même environnement. Il y a  là quelque chose qui est dangereux. J’estime que la réconciliation entre l’environnement et le monde agricole, qui est en route parce qu’il y a beaucoup d’agriculteurs qui font de l’agriculture raisonnée, est un enjeu de société très important. Un enjeu d’image aussi pour les agriculteurs.

Est-ce à dire que le monde agricole véhicule, à son insu, une mauvaise  image ?
C’est un problème en effet. On parle aussi des aides aux agriculteurs, mais ce ne sont pas des aides. Et sur ce point encore, les agriculteurs perdent la bataille de la communication. Ce sont en réalité des compensations qui ont été mises en place parce que les pouvoirs politiques ont choisi d’avoir des prix de l’alimentation le plus bas possible pour favoriser les consommateurs. Mais cette idée d’aide est forcément très pénalisante pour le monde agricole qui devient dépendant des aides alors qu’au contraire, la direction à suivre sur le long terme est celle d’une agriculture qui vit de ses prix.

Quelle est votre solution pour que les agriculteurs « vivent de leur prix » ?
Il faut favoriser l’organisation de la profession face notamment à la grande distribution. Bruxelles est intervenu plusieurs fois, et de manière choquante à mes, yeux pour empêcher l’organisation de la production. Je pense que de ce point de vue là, il faut que le pouvoir public français défende les agriculteurs. Rien n’est plus normal que de voir le monde agricole s’organiser pour résister à la pression des grandes centrales d’achat et des grandes surfaces. Pour ce faire, je pense que la politique des contrats est une bonne politique, avec des quantités et des prix garantis contractuellement. Je veux d’ailleurs insister sur le fait que s’il y a un secteur d’activité dans lequel on est sûr que les prix doivent monter à long terme, c’est le secteur agricole, parce que l’augmentation de la demande – qui suit l’augmentation de la population humaine – va faire que les prix agricoles vont progresser. S’il y a un secteur d’activité dont on est sûr qu’il est un secteur d’avenir, c’est bien celui de l’agriculture.

Les producteurs de fruits et légumes estiment que la contractualisation n’est pas un moyen suffisant pour résoudre le problème de la compétitivité. Certains mettent en avant le coût du travail. Que proposez-vous pour diminuer les charges qui pèsent sur le travail ?
Je propose l’emploi d’un salarié sans charge pendant deux ans par entreprise de moins de cinquante salariés – pourvu que ce soit un jeune de première embauche ou un chômeur. C’est la proposition que j’ai faite pour les entreprises en général et qui peut très bien s’appliquer à l’agriculture. 

Restent les problèmes de compétitivité, régulièrement évoqués, par rapport notamment à l’Allemagne qui a désormais dépassé la France en matière d’exportation de produits agricoles. Que proposez-vous pour résoudre ce problème ?
Il y a eu des démentis ces derniers jours sur ce point-là : les déclarations de Nicolas Sarkozy concernant  l’Allemagne et ses salaires beaucoup plus faibles qu’en France ont été démenties par les syndicats allemands, sauf sur les abattoirs. Ce que je défends en la matière est que les règles qui s’appliquent aux uns doivent s’appliquer aux autres. Je défends une concurrence loyale. Par exemple, pour les légumes, pour les fruits, je suis pour que l’on fasse respecter cette règle : les interdictions qui s’appliquent à ce qui est produit sur notre sol doivent aussi s’appliquer sur les produits qui entrent sur notre sol.

Toujours en matière européenne, pensez-vous qu’il faille obtenir un budget un peu plus ambitieux que celui proposé aujourd’hui ?
Il ne faut rien lâcher sur le budget. Il faudra mener la bataille à Bruxelles.

Estimez-vous qu’il existe un problème foncier en agriculture ?
Oui, il y a un problème de disparition du foncier. Pour enrayer ce phénomène, je propose des règles plus sévères. La disparition de la terre agricole, c’est un problème pour les agriculteurs, mais c’est aussi  un souci pour l’équilibre de la France.

Sur le volet de environnemental, il y a des objectifs nés du Grenelle de l’environnement qui visent à réduire les produits chimiques dans l’agriculture, qu’en pensez-vous ?
Raisonner l’agriculture dans le sens d’une diminution des intrants, notamment des molécules qui sont dangereuses pour la santé, va dans le bon sens. L’ensemble du travail sur l’agriculture raisonnée en France a donné de très bons résultats ces dernières années. Il y a cependant un secteur dans lequel on peut faire mieux, c’est celui des nitrates. La France est traduite devant la Cour  européenne pour manquement à ses obligations en matière de lutte contre les nitrates. Je suis persuadé qu’on peut aller plus loin. J’ai moi-même dirigé une opération dans les Pyrénées Atlantiques qui était une opération de digestion des nitrates dans les lisiers, pas chère, performante et, de surcroît, supprimant toutes les odeurs des lisiers. Simplement, il y a eu des réticences car c’était autant d’unités azotées que l’on n’apportait pas à la terre. Je pense que ce type de procédés doit être expérimenté. Mais, pour le moment, ces efforts ne sont pas faits.

De quelle façon voulez-vous inciter les agriculteurs à faire ces efforts dont vous parlez?
Il faut que la profession prenne ses responsabilités. L’Etat doit être incitateur, il doit convaincre, il doit fédérer. Il faut comprendre que la plupart des éleveurs de porcs, puisque ce sont d’eux essentiellement qu’il s’agit, en ont marre d’être regardés comme des pollueurs. Si on trouvait d’autres procédés que ceux très chers et très pénalisants qui existent à l’heure actuelle, je suis sûr qu’ils seraient heureux au moins de les expérimenter.

Quelle est votre approche sur la culture des OGM ?
Il y a des OGM indiscutables par exemple ceux qui produisent des antibiotiques, ceux qui permettent, à partir de plantes, de produire de l’insuline… Ce sont pour moi des OGM indiscutables parce qu’ils sauveront des milliers de personnes de la mort. Et puis il y a ceux qui sont à discuter, ceux qui s’appliquent à des secteurs où l’on n’est pas frappé par l’urgence de leur apparition. Je suis pour que l’on prenne les plus grandes précautions s’il y a risque de dissémination.

Approuvez-vous la décision d’interdire le maïs transgénique MON810 ?
Je dis que l’on a raison d’être prudent devant un certain nombre de semences OGM. Donc il faut poursuivre les recherches et faire attention quand il y a des risques. Il faut aussi créer une autorité objective, indépendante, qui tranche sur ces questions.

Quelle est votre position en matière de biocarburants ?
C’est un débouché de l’agriculture qui me semble intéressant pour une raison simple : la sécurité alimentaire de l’humanité exige en raison des fluctuations climatiques que l’on ait des productions excédentaires certaines années. Et les agrocarburants ont cette chance formidable qu’ils peuvent absorber les surplus. Ils permettent ainsi de réguler la production.

Cela peut aussi faire monter les prix …
Lorsque les céréales qui servent en particulier aux biocarburants sont prélevées sur le stock lui-même, ça n’est pas juste en effet et cela fait monter les prix. C’est d’ailleurs une illustration de plus de l’insuffisance de la loi du marché en agriculture. D’où la nécessité de rendre obligatoires la gestion et la régulation des marchés.

Pensez-vous qu’en matière de régulation des marchés justement, le G20 de l’an dernier soit allé assez loin ?
Je considère que pour l’instant les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes.

Alors que proposez-vous pour mieux réguler ces marchés ?
Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage ! L’humanité en viendra à la gestion des matières premières agricoles pour éviter une catastrophe humanitaire.

Depuis le début de la campagne, vous insistez beaucoup sur la maîtrise des dépenses publiques. L’agriculture étant un secteur avec de fortes dépenses d’argent public, qu’allez-vous changer dans ce sens ?
L’agriculture rapporte à la nation des milliards et des milliards tous les ans en exportant. Il faut tenir compte de cet apport de l’agriculture à la nation. C’est un des rares secteurs exportateurs de l’économie française. Et il est injuste de le présenter comme un  secteur qui consommerait goulûment de l’argent public.

Est-ce à dire que votre volonté de rigueur dans les dépenses publiques sera modérée concernant l’agriculture compte tenu de ce quelle apporte à la nation ?
C’est la politique de la nation qui a baissé « artificiellement » les prix agricoles. C’est cela qu’on a imposé aux agriculteurs. En échange, on leur a apporté un certain nombre de compensations qui ne sont pas des aides mais la contrepartie d’un certain nombre de ces efforts. Il ne manquerait plus qu’on la leur supprime. Mais je vous dis qu’à long terme ma politique à moi, ce sont les prix. C’est-à-dire qu’il n’y ait plus besoin de compensation.

Pensez-vous que le consommateur puisse supporter cela ?
Mais de toute façon il le paie en tant que contribuable. C’est un leurre, c’est une manipulation. Il est bon de rappeler que tout le monde paie des impôts. Comme vous le savez en France, la progressivité de l’impôt sur le revenu est plutôt parmi les plus faibles en Europe, c’est pourquoi j’ai proposé qu’on relève à 45% et à 50% les tranches marginales de l’impôt sur le revenu, sans aller jusqu’à des aberrations du type 75%.

Vous avez indiqué vouloir réduire le nombre des ministères si vous êtes élus. Conserveriez-vous celui de l’Agriculture ?
Je pense qu’il est nécessaire et légitime de le garder – ensuite, l’on verra comment on l’articule avec les autres ministères. En tout cas, pour représenter l’agriculture, je choisirai quelqu’un qui aimera profondément le monde agricole, qui sera en phase avec lui et qui aura en même temps une capacité de négociation européenne forte.

Les retraités agricoles prévoient de solliciter prochainement l’ensemble des candidats à la présidentielle pour obtenir l’alignement de leur pension sur le régime général. Quelles sont vos intentions sur ce sujet ?
C’est une priorité mais elle ne peut être que progressive étant donné l’état des finances publiques. Je souhaite que l’on aille au bout d’un régime unique de retraite pour tous les salariés français qui tiendra compte des situations choquantes, profondément choquantes qui sont celles d’un certain nombre de retraités et de femmes aussi.

Comment expliquer qu’entre les sondages de 2007 et de 2012, vous ayez perdu 10 points auprès de l’électorat agricole?
Vous vous apercevrez lors des résultats des élections que ce n’est pas vrai. Moi mon sentiment à leur égard n’a pas varié, et c’est un sentiment fidèle et de profond soutien.

Selon une étude relative  aux comportements électoraux de la population agricole menée par deux chercheurs, vous obtenez de meilleurs résultats dans les départements où la tradition catholique est la mieux implantée. Comment vous l’expliquez ?
Je ne mélange pas la politique et la religion, mais il arrive qu’il y ait des sensibilités partagées.

Certains agriculteurs disent : « les candidats ? Ça n’a pas d’importance de choisir celui-ci ou celui-là. Toutes les décisions sont prises à Bruxelles ».  Estimez-vous encore pouvoir les convaincre ?
Moi je peux vous dire que pour les agriculteurs – au contraire – c’est très important pour eux d’être compris, parce que pendant des années ils ont assisté au drame de leur profession : pendant longtemps ils ont été une force démographique électorale importante et donc tous les hommes politiques venaient leur faire des « salamalecs » et des courbettes. Maintenant comme ils ne sont plus une force importante, personne ne les comprend plus. Sauf naturellement en période électorale où les gens viennent  et font de grandes déclarations…Ils ont besoin d’être entendus, compris, soutenus. Et je suis là pour ça.

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