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Irrigation : Espagne et Maroc, eldorados du dessalement

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En Espagne comme au Maroc, deux pays habitués à intégrer la rareté de l’eau dans leurs politiques publiques, le dessalement de l’eau de mer fait l’objet d’un relatif consensus, malgré des voix citoyennes, peu audibles, qui dénoncent l’empreinte écologique du procédé. L'Espagne – et ses 765 usines – n'en finit plus d'augmenter ses volumes, dont un cinquième va à l'agriculture. Quant au Maroc et sa quinzaine d'usines, il est entré dans une phase de développement accéléré. Le coût n’entame pas leur volontarisme : l’eau la plus chère serait celle que l’on n’a pas, selon l'adage de ses promoteurs. Même s'il ne représente que 1% de l'eau d'irrigation espagnole, le dessalement a un rôle important localement, et en période de sécheresse, pour pérenniser des cultures à forte valeur ajoutées.

« Il est raisonnable de penser que c’est en travaillant sur nos forces et nos faiblesses, et non pas en misant sur d’hypothétiques difficultés de nos concurrents économiques, que notre auto-suffisance en fruits et légumes pourra s’améliorer » : tel est l’avertissement, un brin piquant, du CGAAER en octobre 2024. Il répondait à une lettre de mission ministérielle postulant que l’Espagne et le Maroc pourraient subir une baisse de leur production de fruits et légumes, à cause de la crise climatique et de problèmes de main-d’œuvre. Que nenni, selon le CGAAER. Et le dessalement de l’eau de mer concourt à doucher les espoirs tricolores.

Pour prendre le pouls du volontarisme espagnol et marocain sur le dessalement, il faut se représenter deux pays dotés d’une « foi assez invariable dans l’avenir » – selon les mots du CGAAER – forts d’une « culture ancestrale de la gestion de l’eau ». Ils savent que cette technologie est coûteuse et polluante, mais s’adapter n’est pas une option. Sur place, « personne n’envisage un avenir qui passerait par le renoncement de la majeure partie des productions de fruits et de légumes ».

En Espagne, des centaines d'usines

En Espagne, c’est sur l’arc méditerranéen que l’on trouve les usines de dessalement, essentiellement autour de Murcie et d’Almería. Les chiffres varient : le volume d’eau dessalée sortant des centrales « gérées par l’administration générale de l’État » s’élevait en 2022 à 329 millions de mètres cubes, a indiqué à Agra Presse le ministère espagnol de la Transition écologique via l’ambassade d’Espagne. La Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (Fmes) évoque, dans un article daté de janvier 2024, un total de 405 millions de m3 produits par an. 

Le pays comptait, en mars, 765 usines de dessalement avec une production de plus de 100 m³/jour, qui produisent environ 5 000 000 m³/jour d’eau dessalée « pour l’approvisionnement, l’irrigation et l’utilisation industrielle », précise le ministère ; « 360 sont des usines de dessalement d’eau de mer, 405 d’eau saumâtre » et « la plupart approvisionnent le secteur agricole ». Les plus puissantes sont à Torrevieja, dans la province d’Alicante, avec une capacité de production de 240 000 m3/jour, à Águilas en Murcie (210 000 m3/jour) et El Prat de Llobregat (200 000 m3/jour), dans la province de Barcelone en Catalogne. 

Et l'Espagne n'a pas fini d'en construire. Des projets sont en cours, incluant l’augmentation de la capacité des usines de Torrevieja et Águilas, mais aussi à Valdelentisco (en Murcie), à Campo de Dalías (en Almería), connu pour son étendue de bâches et serres visibles depuis l’espace, à Carboneras dans la même province, ou encore « l’installation de centrales photovoltaïques pour produire de l’électricité afin d’alimenter les usines de dessalement », liste le ministère.

Malgré cette prolifération d’usines, Juan Valero de Palma, président de la Fenacore (Fédération nationale des communautés d’irrigation d’Espagne) explique à Agra Presse que « l’utilisation de l’eau dessalée dans l’agriculture est limitée ». « Moins de 1 % de l’eau utilisée pour l’irrigation en Espagne provient du dessalement », chiffre-t-il. Avec des disparités selon les régions : si environ 21 % de l’eau dessalée produite en Espagne sont utilisés à des fins agricoles, « dans certaines régions, comme le district hydrographique de Segura, ce pourcentage peut dépasser les 60 % ».

Une eau chère et subventionnée

Sur le coût élevé du dessalement, les promoteurs de tous horizons partagent un dicton : l’eau la plus chère, c’est celle que l’on n’a pas – en référence aux pertes agricoles liées au manque d’eau. Alors les subventions sont conséquentes. Interrogée par Agra Presse, l’entreprise publique espagnole Acuamed exploite douze usines en osmose inverse, pour une production totale l’an dernier de 307 hectomètres cubes (ou 307 millions de mètres cubes) dont 60 % sont destinés à l’irrigation. 

« Dans nos grandes usines situées dans le sud-est de la péninsule, le coût moyen de la production d’eau dessalée en 2024 était de 0,62 €/m3 », explique Acuamed, et « sur ce coût, il existe une subvention publique transitoire qui permet de réduire le prix supporté par l’agriculture à 0,39 €/m3 », cela « en raison de la situation particulière de sécheresse dans ces zones ». Autour d’Alicante, Murcie et Almería, ses centrales tournent « à 80 % » de leurs capacités.

En Espagne, le marché est déjà très mature. Cela a même coupé l’envie à la PME française Osmosun (petit dessalement solaire, hors réseau ou raccordé) d’aller « titiller les champions espagnols » à domicile, a confié à Agra Presse Maxime Therrillion, son directeur du développement. L’entreprise a tenté sa chance dans d’autres pays et notamment au Maroc, où le marché est plus jeune, et a fondé une coentreprise avec le groupe marocain PCS, en 2023. Pour autant, c’est sur les projets de grande ampleur que Rabat a les yeux braqués.

Le Maroc en phase de développement accéléré

Le Maroc suit le même chemin. Face à des sécheresses alarmantes, le pays a doublé sa capacité de stockage depuis le milieu des années quatre-vingt-dix (Banque mondiale), mais il constate tout de même un faible remplissage des barrages  (23 % en janvier 2024, selon le ministère de l'Eau), et une augmentation des besoins en irrigation, notamment par l'effet rebond de la généralisation du goutte-à-goutte.

Pour sauver son agriculture, le Maroc voit le dessalement comme un passage obligé. La technologie était citée en bonne place par le roi Mohammed VI, dans son discours sur l’eau au Parlement le 14 octobre 2022, aux côtés des barrages, interconnexions hydrauliques et économies notamment en irrigation. Il a pointé la double portée économique et spirituelle de cette ressource pour le royaume : c’est une « composante essentielle du processus de développement » et « Dieu a dit : ‘’Nous avons créé de l’eau tout être vivant’’ ».

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L’objectif pour 2030 est ambitieux : atteindre une capacité de production d’eau de mer dessalée de « près de 1,4 milliard de m3/an, contre 186,58 millions m3/an », chiffrait en janvier 2024 le ministère marocain de l’Économie, tandis que l’ONEE (Office national de l’électricité et de l’eau potable) évaluait à 253,9 Mm3/an les capacités installées en octobre 2024, incluant onze de ses stations et trois stations du puissant Office chérifien des phosphates (OCP), industriel très actif sur le dessalement. 

Sur ces 253,9 Mm3/an, 18 % servent à l’irrigation, 51 % à l’eau potable et 31 % à l’industrie. À terme, 42 % de la production d’eau dessalée seront destinés à l’agriculture, d’après des données recueillies par le CGAAER, et certaines usines y seront vouées « à 100 % », comme une à Boujdour (2030 et 2035) sur le littoral sud, « avec une production prévue de 60 millions de m3/an ».

Dessaler à tout prix pour sauver l’agriculture

Côté financement, le programme marocain d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027, qui inclut le dessalement, prévoit un investissement global de 143 milliards de dirhams, soit 13,7 Mds€. Année après année, tous les moyens seront bons pour faire face au manque d’eau, dans un pays où l’agriculture représente des « enjeux socio-économiques considérables », écrit le ministère marocain de l’Économie : 12 % du PIB sur une moyenne 2018-2022, 13 % des exportations totales, 31 % de l’emploi total et 74 % de l’emploi rural, le tout « avec des effets d’entraînement sur les performances de l’ensemble de l’économie ».

En simulant l’effet des pénuries sur le PIB, le ministère voit qu’une « réduction de l’approvisionnement en eau de 25 % dans le secteur agricole », sans modification du rendement, pourrait « abaisser le PIB agricole » de 7,9 %, et « cette baisse pourrait aller jusqu’à 9,3 % dans le scénario des changements de rendements induits par le changement climatique ». De plus, une « baisse de l’approvisionnement en eau de 25 % pourrait avoir un impact négatif net sur la balance commerciale agricole de 611 M$ par an » et « 891 M$ par an en cas d’association de la diminution des rendements avec la pénurie d’eau ».

Une quinzaine de stations de dessalement parsèment la côte marocaine, du nord au sud : à Al Hoceïma (6,3 Mm3/an), ville touristique du Rif, plus bas Jorf Lasfar (82 Mm3/an) qui alimente Casablanca en eau dessalée depuis octobre 2024, Safi (40 Mm3/an) puis la célèbre Agadir (100,4 Mm3/an), Akhfennir (0,3 Mm3/an), Tarfaya (2 unités, 0,6 Mm3/an) qui abrite l’un des plus puissants parcs éoliens d’Afrique, Laâyoune (3 unités, 20,1 Mm3/an), la principale ville du Sahara occidental, Sidi El Ghazi (0,1 Mm3/an), Boujdour (3,9 Mm3/an) où a été bâtie en 1977 la première station du pays, Lamhiriz (0,01 Mm3/an) et El Guergarate (0,2 Mm3/an), résume l’ONEE. En 2030, le pays devrait compter une vingtaine de stations.

Le dessalement étant très gourmand en énergie, le Maroc met en avant son mix énergétique en cours de décarbonation pour défendre cette technologie, et séduire ainsi les bailleurs de fonds et partenaires internationaux, AFD incluse. L’objectif est fixé à 52 % d’énergies renouvelables d’ici 2030, tandis que la puissance installée fin 2023 se décompose en 59 % de thermique, 16 % d’hydraulique, 18 % d’éolien et 7 % de solaire, selon l’ONEE.

Cultures sous serres ramenant des devises

Cultures sous serres de tomates, concombre, fruits rouges… Le recours à l’eau dessalée semble rentable principalement pour continuer à produire certaines cultures à forte valeur ajoutée tournées vers l’export, ramenant des devises. D’après Nechfate, média marocain dédié au changement climatique, le coût du dessalement serait d’environ 10 dirhams/m3 (environ 1€/m3) en 2023, un coût « notablement réduit par le faible coût de l’électricité », en comparaison d’autres pays. « Il resterait toutefois supérieur au prix des souscriptions actuelles des agriculteurs aux fournisseurs publics d’eau destinée à l’irrigation, ne dépassant pas 1 dirham/m3 », poursuivent les auteurs cofondateurs du titre, Kenza Himmich (chercheuse postdoctorale en sciences climatiques) et Ali Hatimy (ingénieur agronome). « Irriguer avec de l’eau dessalée serait une aberration économique dans de nombreuses filières agricoles », pointent-ils, « à l’exception des filières à très forte valeur ajoutée, comme la fraise. » Ils simulent des exemples : avec de l’eau dessalée, « le coût de production d’une tonne de blé explose de 320 %, celui de la pastèque de 90 % et celui de la fraise de 26 % ».

L’eau dessalée est donc subventionnée, parfois à hauteur de 50 %. Par exemple, pour le projet d’irrigation de la plaine de Chtouka et du grand Agadir, l’entreprise espagnole Abengoa (qui a plus tard cédé ses parts) prévoyait un coût de 12 à 14 dirhams/m3 dessalé (1,1 à 1,3 €) et finalement, les agriculteurs ont pu payer autour de 5 dirhams/m3 (0,5 €) grâce à l’État, d’après Médias 24. Fait original pour un partenariat public-privé : les agriculteurs locaux ont contribué financièrement à la centrale, à hauteur de 10 000 DH/ha (956 €).

Malgré le bilan écologique, des producteurs font du dessalement un atout RSE, comme Azura : le champion franco-marocain des tomates cerises, certifié AWS pour son utilisation responsable de l’eau, se félicite que 100 % de sa production d’Agadir soit irriguée par de l’eau dessalée, dans ses rapports extra-financiers. Tour de passe-passe, ou question de contexte ?

Deux pays dotés d’une « culture ancestrale de la gestion de l’eau »

« Moins de 1 % de l’eau d’irrigation espagnole provient du dessalement »

Au Maroc, le dessalement est perçu comme essentiel à l’économie

« Irriguer avec de l’eau dessalée serait une aberration dans de nombreuses filières »

Une fausse solution, selon des associations

Graal pour certains, boîte de Pandore pour les autres, le dessalement fait l’objet de critiques citoyennes, qui pèsent peu face à l’engouement national. « Bien que les usines de dessalement puissent constituer une alternative temporaire dans certains contextes », a expliqué à Agra Presse Helena Moreno González, coordinatrice de Greenpeace Espagne sur l’alimentation, « elles ne s’attaquent pas aux causes structurelles du problème », à savoir « l’agriculture intensive axée sur les exportations, comme en Almería et Murcie », des régions très sèches. Pour elle, le gouvernement devrait plutôt promouvoir une « transition agroécologique juste, avec des cultures moins exigeantes en eau » et « réduire » la demande hydrique totale. « Nous consommons beaucoup plus d’eau que ce que peut se permettre un pays méditerranéen », critique-t-elle, avec « 3 975 000 hectares de terres irriguées » et « l’intention d’augmenter encore ce chiffre ». Elle dénonce la « consommation énergétique élevée » du dessalement et « l’impact environnemental significatif » des rejets de saumures, qui « augmentent la température » des eaux et « nuisent gravement à la vie aquatique ».