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Interview d’Amadou Allahoury Diallo, Haut Commissaire du Niger – Initiative 3N pour la Sécurité alimentaire « La revendication principale des villages du Niger est la question alimentaire »

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Amadou Allahoury Diallo, Haut commissaire à l’initiative 3N (Les Nigériens nourrissent les Nigériens), est en charge de la sécurité alimentaire au Niger depuis que Mahamadou Issoufou est devenu président le 7 avril 2011. Deux ans après le début de son mandat, Amadou Allahoury Diallo dresse un bilan du projet 3N et explique à la rédaction d’Agra Presse la stratégie nigérienne pour faire face à son ennemi numéro un : la sécheresse.

Comment s’est construite l’initiative « les Nigériens nourrissent les Nigériens » (I3N)?
Le président Mahamadou Issoufou a parcouru les villages du Niger et a constaté que les revendications principales des populations sont les questions alimentaires. Vous savez, nous sommes au cœur du Sahel : les deux tiers du pays sont désertiques et le tiers restant, dans le Sud, reçoit moins de 800 mm d’eau. La saison des pluies est concentrée sur trois ou quatre mois : le reste de l’année, il ne pleut pas. Entre changement climatique et désertification, nous sommes fréquemment confrontés à un déficit pluviométrique suivi d’une sécheresse. Et sécheresse veut dire famine. C’est pourquoi le président Issoufou a pris l’engagement suivant : la sécheresse, qui va de toute façon être amenée à se reproduire, ne doit plus aboutir à une famine. Et cela est possible dans la mesure où nous disposons de suffisamment d’eau. Nous avons le fleuve Niger qui coule sur 500 kilomètres dans le pays, les affluents, dont certains sont permanents, les eaux souterraines des nappes phréatiques, et aussi des eaux profondes. C’est un potentiel qui peut permettre, s’il y a une volonté politique, d’aider la population à faire de l’agriculture même en saison sèche. Notre objectif ? Faire en sorte que dans notre pays, il y ait deux campagnes agricoles par an : pendant la saison humide, mais aussi pendant la saison sèche.

Dans ce contexte, quels sont les axes prioritaires de votre politique ?
Nous encourageons l’irrigation dans les exploitations familiales, situées principalement dans le sud du pays. Nous aidons les familles à avoir un forage chez elles parce que ce sont des zones où les nappes ne sont pas en dessous de 10 mètres. Nous subventionnons l’installation des forages et la moto-pompe. Ce programme a commencé il y a deux ans dans le cadre de l’I3N. L’irrigation familiale se développe : il y a même une explosion des projets. Près de 100 000 hectares sont irrigués de cette façon. Nous allons continuer.
Par ailleurs, l’agriculture traditionnelle et l’agro-industrie vont se développer ensemble. Mais nous sommes fondamentalement un pays d’agriculture familiale. Nous voulons donc mettre l’accent sur la modernisation de ces systèmes. Au-delà du programme d’irrigation, nous favorisons l’installation des jeunes pour qu’ils reprennent l’exploitation de leurs parents. Et par la même occasion, nous encourageons le développement de l’agro-industrie. Qu’est ce que cela veut dire ? Prenons l’exemple de l’oignon. Nous encourageons les collecteurs et les transformateurs à avoir des contrats d’approvisionnement avec les plus petites exploitations qui peuvent produire pendant la saison sèche grâce à l’irrigation. Ce programme permet d’améliorer le revenu des agriculteurs et leur capacité d’investissement sur leur propre exploitation.
Par ailleurs, nous envoyons du bétail sur pied vers le Nigéria. Nous voulons développer des abattoirs le long de la frontière pour pouvoir exporter de la viande. Ce qui permettrait d’augmenter le revenu des producteurs et du pays. Nous voulons construire ces abattoirs aussi dans les grandes villes. Certains sont déjà en cours de construction. On va continuer.

Justement dans le nord du pays, comment les éleveurs sont-ils aidés ?
Nous sommes un pays d’élevage car nous avons de grandes étendues pour le pâturage dans le Nord du pays. Nous avons un cheptel très important, environ 30 millions de têtes, des bovins, des chameaux et des petits ruminants, moutons et chèvres. La préoccupation principale des éleveurs est aussi l’accès à l’eau. Nous avons les pâturages, mais nous n’avons pas l’eau partout. Donc, il faut faire des puits pour mieux exploiter ces surfaces. La stratégie de maîtrise de l’eau que nous avons mise en place pour augmenter la production agricole vaut aussi pour le bétail. Si vous voulez, il faut comprendre le désert. Il y a la frange désertique totale et il y a une frange appelée sahélienne nord où il pleut moins de 200 millimètres d’eau par an. Ces faibles précipitations permettent à l’herbe de pousser. Le problème qui se pose généralement, ce n’est pas l’herbe : c’est l’eau pour abreuver les animaux. Dans le cadre de l’I3N, nous construisons des puits dans les zones de pâturages.

Quels sont les premiers résultats de votre politique ?
Nous avons consacré l’année 2012 à la finalisation de l’I3N, mais aussi à la mise en œuvre de certains de ses aspects. L’année 2011 a été une année de sécheresse. Immédiatement, nous avons dû mettre en place le programme d’urgence. Il nous a permis de contenir la crise. Contrairement aux crises précédentes, il n’y a pas eu beaucoup de migration des populations vers les villes et hors du pays. Le cheptel n’a pas été décimé. Les populations sont restées sur place grâce aux programmes d’irrigation et au système d’actions communautaires. Il s’agit de travaux d’infrastructures auxquels les populations peuvent participer. En retour, elles sont rémunérées et peuvent s’acheter à manger. En plus, ces actions créent de l’emploi. Pour ce qui est du bétail, des réserves d’aliments du bétail étaient mises à disposition des éleveurs dans les zones de pâturages. On a aussi fait des puits pour éviter le déplacement trop lointain des animaux. Ce programme d’urgence s’inscrit dans l’I3N. Ce sont les premiers résultats. Pour la suite, nous faisons la promotion de constitution des greniers de stockage dans les villages et les communes. À l’échelle nationale ce grenier existe déjà et fonctionne. Un projet de grenier de réserve de la CEDEAO (Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest) est adopté et sera bientôt mis en œuvre. En cas de besoin, il y aura des interconnexions entre Etats.

Comment faites-vous pour financer tous ces programmes ?
Nous avons trois sources. D’abord, nos propres ressources. Ensuite, l’appui des partenaires. Nous en avons beaucoup qui sont intéressés. Et enfin le partenariat public-privé (PPP).
À ce propos, nous avons commencé par réformer le cadre institutionnel et nous avons mis en place au sein du cabinet du Premier ministre, une cellule spécialisée PPP qui cherche des partenaires privés nationaux et internationaux. Le budget global de l’I3N pour la période 2011-2015 est de 1,53 milliard d’euros. Un tiers du budget est dédié à l’élevage. On réalise gratuitement les puits profonds dans les zones de pâturages et on subventionne l’accès à l’aliment du bétail. Les deux tiers restants sont consacrés à la production agricole. Et dans cela, près de 47% sont dédiés à l’irrigation.

Pourquoi avoir recours aux partenariats public-privé?
Pour augmenter nos capacités de financement et créer les conditions de durabilité des investissements. D’un côté, les financements publics ne sont pas toujours suffisants et de l’autre, les financements privés qui viennent de l’extérieur, ne s’inscrivent pas automatiquement dans la durée. Avec le PPP, on peut concilier privé et public pour assurer une durabilité des investissements en volume suffisant. Dans le secteur agricole, cette stratégie est au stade du démarrage. Nous n’exploitons pas plus de 20% des terres exploitables. Pourtant, il y a de la terre disponible. 80% des terres inexploitées sont dans le Nord : ce sont des plaines entières où il y a de l’eau souterraine. Ces terres sont exploitables, mais à condition de les irriguer. En revanche, dans le Sud, très peu de terres sont disponibles. Parallèlement au recours aux PPP, nous réfléchissons à une révision du code foncier car il ne faudrait pas qu’il y ait un accaparement des terres par les privés. Nous souhaitons que l’agriculture familiale puisse s’épanouir : les PPP doivent donc se développer avec l’agriculture familiale, pas contre elle.

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