Refus du découplage, fixation de quotas de production, reconnaissance du droit de chaque pays à protéger son agriculture, suppression des subventions à l’export, conclusion d’accords préférentiels avec des pays du tiers monde… Edgard Pisani, ancien ministre du Général de Gaulle, un des fondateurs de la politique agricole commune mise en place dans les années soixante, vient de publier à la fois une mise en garde et une série de propositions pour régler le problème alimentaire mondial. Un livre qui pourrait faire date malgré le fait qu’il est publié peu après la réforme de la Pac et les grandes batailles non abouties à l’OMC.
En dépit de son âge, 85 ans, Edgard Pisani tient à être encore présent dans les débats aujourd’hui intenses sur la place et le rôle de l’agriculture dans la société moderne. La preuve, l’ouvrage que vient de publier l’ancien ministre de l’Agriculture de Charles de Gaulle, Un vieil homme et la terre, sous titré : Neuf milliards d’êtres à nourrir, la nature et les sociétés rurales à sauvegarder. Un livre pour alerter autant que pour informer, pour proposer autant que pour débattre. Le lieu de ce débat sera multiple : un site internet est déjà en place (son adresse : www.vieilhommeetlaterre.com), avec des pages et des créneaux de jours qui permettent d’accueillir les contributions pour chaque thème traité dans le livre. Autre occasion de débat, Edgard Pisani organisera, en plein Salon de l’agriculture, le 3 mars, un débat entre José Bové (Confédération paysanne) et Christiane Lambert (Farre) animé par lui-même et le journaliste Jean-Claude Guillebaud.
Dans une interview qu’il nous a accordée, de même que dans son ouvrage, le cofondateur de la Pac et des premières lois d’orientation agricoles françaises n’hésite pas à dire que, dès les années soixante-dix, la Pac était à réformer, pour la simple raison qu’elle avait été efficace. Mais surtout, Edgard Pisani ne cache pas une réelle inquiétude si les comportements de l’homme vis-à-vis de la nature ne se modifient pas. Si, surtout, le consommateur n’accepte pas de payer le vrai prix de son alimentation.
Edgard Pisani, Un vieil homme et la terre, Editions du Seuil, 232 pages, 20 euros.
Votre livre n’arrive-t-il pas trop tard, après la réforme de la Pac et les grandes manœuvres - ratées - à l’OMC ?
Ou peut-être arrive-t-il un peu tôt ? Je ne me suis pas situé par rapport à un événement mais par rapport à une évolution générale et l’inquiétude qu’elle m’inspire. Cette évolution est conduite par une espèce de foi sans limite dans les vertus de la production, sans préoccupation pour ses effets secondaires négatifs. Ayant cette crainte, j’ai procédé comme je l’ai toujours fait en me demandant d’abord : quels sont les besoins ? Le principal besoin est résumé par la question : le monde peut-il nourrir le monde ? La réponse est sans doute oui, mais ce n’est pas absolument sûr. En effet, il faut avoir à l’esprit un chiffre impressionnant : pour nourrir tous les hommes lorsqu’ils seront 9 milliards, il faudrait produire trois fois plus qu’aujourd’hui.
D’abord il faudra nourrir, en plus, les hommes qui ne mangent pas à leur faim aujourd’hui ; ensuite, il faut tenir compte des modes de consommation qui peuvent tendre vers une certaine forme de gaspillage. Regardez ce qui se passe en Chine : la part de l’alimentation carnée dans l’alimentation totale ne cesse de progresser. Or, pour produire une calorie animale il faut cinq, six, sept ou huit calories végétales. Donc, plus on mange de viande plus on est amené à détruire des calories végétales. Face à ces besoins, on a des facteurs de production qui ont tendance à se restreindre. C’est le cas de la terre, par exemple, dont certaines ressources disparaissent, au bord des océans, dans les zones où le désert gagne, ou bien là où l’urbanisation se développe.
Le facteur qui me préoccupe le plus est l’eau. Pas moins des deux tiers de l’eau douce utilisée dans le monde va à l’irrigation. Celle-ci représente un pourcentage considérable de la production agricole totale. La consommation par l’agriculture entre donc en compétition avec l’utilisation de l’eau pour des besoins domestiques.
Vous avez voulu alerter plus qu’informer, dites-vous dans votre livre. Qu'entendez-vous par là ?
Est-ce que tous ces risques que j’énumère sont présents à l’esprit des responsables ? Est-ce que tout le monde n’est pas un peu dans la position de George Bush, le père, qui, interrogé sur les gaspillages de la civilisation moderne, avait affirmé que jamais des concessions ne seraient faites qui tendraient à baisser le standard de vie des Américains. Je dirais donc plutôt, en réponse à votre première question : est-ce que ce n’est pas la politique qui est en retard par rapport à l’évolution du monde dont elle n’a pas tenu compte. Il y a d’une part des ressources qui se limitent, d’autre part des consommations qui doivent augmenter et enfin le refus des Occidentaux de sacrifier quoi que ce soit de leur mode de vie. C’est ce qui me fait dire que le risque est grand. Mon livre veut alerter les responsables sur le fait qu’ils sont en train de commettre des erreurs.
Mais il y a des progrès techniques, tout de même, que vous n’évoquiez pas à l’instant ?
Les innovations qui s’annoncent permettent-elles d’être très optimiste ? Il y en a. Elles sont significatives mais moins qu’on ne le dit. Les OGM par exemple. Je ne suis pas de ceux qui sont contre les OGM. Mais je ne suis pas de ceux qui sont déjà pour les OGM. Ont-ils montré leur innocuité totale dans les deux domaines où on les attend : la qualité des aliments et la sauvegarde de l’environnement ? Il semble que les risques alimentaires sont de moins en moins significatifs ; en revanche, les risques environnementaux sont de plus en plus avérés.
N’auriez-vous pas plus d’écho en participant à des ONG (organisations non gouvernementales) et y en a-t-il qui reflètent plus particulièrement vos idées sur ces questions ?
L’idée de participer à une vie collective au sein d’une association m’est souvent venue. Mais, au fond, à l’âge que j’ai, je préfère un travail individuel. Cela ne m’a pas empêché de consulter énormément de monde. Je pêche par vanité et modestie. Je suis un personnage tellement à part que ma place dans le débat actuel est difficile à trouver. Je suis encombrant. Les ONG ne sont pas mon milieu parce que je suis un homme politique et qu’elles se sont définies comme non gouvernementales. Je ne les récuse pas mais ce n’est pas mon monde.
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Je tente de pallier l’inconvénient que vous évoquez en ouvrant un site. Depuis hier, date de son ouverture, il y a près de vingt personnes sur le site qui le consultent, posent des questions, émettent des propositions, etc. J’ouvre un débat hors système institutionnel existant, mais ouvert et public dont je publierai tous les résultats. La démarche qui me semble appropriée consiste donc à faire des propositions et d’en débattre. Mon idée est aussi de faire avancer le dialogue entre le monde agricole et la société dans son ensemble, dialogue qui ne s’est jamais engagé. Pour qu’il y ait un pacte entre les deux, comme le suggéraient les jeunes agriculteurs, il faut qu’il y ait reconnaissance réciproque. Enfin, je me demande si nous ne sommes pas en train de ressentir le besoin de nouvelles formes démocratiques qui seraient rendues possibles par l’existence d’Internet. Finalement, poser des questions du type « oui ou non » ou « petit ou grand» peut être jugé absurde comme procédé de consultation. En revanche, proposer un projet et demander ce qu’on en pense peut créer les conditions d’une délibération démocratique.
Ne pensez-vous pas qu’une des causes majeures du problème agricole est le fossé qui s’est creusé, en Europe comme ailleurs, entre le monde des agriculteurs et celui des citadins consommateurs ?
On a surtout, en Europe, oublié que l’un des aspects essentiels du traité de Rome était la défense de l’exploitation familiale. Je suis, je le reconnais, un des responsables de cette situation. On a donc vu se développer une dynamique productive. Elle a correspondu pendant un temps à un besoin : il fallait résorber le déficit qui succédait à la guerre. Mais on a abouti à une telle dynamique qu’il n’est pas de bonne exploitation agricole européenne qui puisse être rémunérée par les prix mondiaux habituels. Nous avions besoin dans les années soixante d’une politique productive ; dix ans après, le temps était venu de s’interroger sur la légitimité de cette politique qui continuait d’être productive. Dès 1972 c’est ce que j’écrivais. Je dis souvent une chose qui surprend : une politique qui a réussi, et c’était le cas, est une politique qui doit être changée. Parce qu’elle a changé le monde auquel elle s’est appliquée.
Grâce aux subventions, on est en train de faire payer les produits essentiels à la vie moins cher qu’ils ne coûtent à produire. Est-ce que le temps n’est pas venu de s’interroger pour savoir qui doit payer quoi ? Ma réponse est que le consommateur doit payer les biens à leur valeur vraie. Il est anormal qu’il paie de moins en moins ce qui est essentiel comme l’alimentation, et qu’il accepte de payer n’importe quel prix ce qui est accessoire.
Pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas réformé la Pac en appliquant d’une manière générale les quotas ?
Vous touchez un problème qui n’est pas agricole mais politique. Lorsqu’on est un ensemble peu homogène, lorsqu’on appartient à des entités politiques qui demeurent concurrentes, on ne négocie pas le rationnel mais la sauvegarde des droits acquis. On n’est alors pas capable d’élaborer une politique nouvelle sur des bases nouvelles. On corrige à la marge. On ne se repose pas la question : de quelle agriculture avons-nous besoin ? Le débat que je voudrais lancer se situe bien dans ce contexte. Mon objectif est que l’on apporte une réponse collective à cette question. Avec les trois dimensions que j’évoque en sous-titre de mon livre : les neuf milliards d’êtres à nourrir ; la nature à préserver ; les sociétés rurales à sauvegarder. On ne doit pas s’enfermer dans la seule logique de la production.
Pourquoi les hommes politiques de l’Europe ne sont-ils pas capables de remettre en cause des notions nées dans les années soixante ?
Parce que l’Europe n’est pas politique. Si elle l’était vraiment elle se poserait la question de savoir si l’intérêt est de continuer à négocier sur le mode « je te prends ceci et tu me prends cela» ; elle accepterait de tout mettre sur la table et dire : quel est l’objectif que nous recherchons aujourd’hui ?
La dernière réforme de la Pac, dans l’esprit de son artisan principal était de dire : subventionnons, non plus seulement pour produire mais aussi pour préserver l’espace rural. N’était-ce pas un nouvel objectif ?
La subvention à l’hectare, ce n’est pas un système qui favorise le développement rural. C’est, en quelque sorte, aider pour être et non pas pour faire. Et je trouve scandaleux que l’on paie pour être et pas pour faire. C’est cela que je ne pardonne pas à cette réforme de la Pac. En fait, on fuit le problème et on l’aggrave.
On demande aux agriculteurs d’assumer d’autres missions que le seul fait de produire. N’est-on pas en train d’oublier que les agriculteurs se considèrent comme des chefs d’entreprise et que leur accorder une rente pour assumer ces missions n’est pas le meilleur moyen d’y parvenir ?
Je suis contre ce type de mesure. Ce qu’il faut c’est être capable de mettre en valeur la part de travail des entreprises agricoles non utilisées dans la production, pour leur demander d’accomplir des tâches contractuellement rémunérées. Je suis l’ennemi de la subvention pour « être ». Cela, c’est bon pour les retraités… comme moi !