Pac, plan relance ou lutte contre la déforestation : dans son rapport annuel remis le 28 juin à Matignon, le Haut conseil pour le climat estime que l’ambition climatique des politiques françaises liées au secteur agricole reste « faible ». Des inquiétudes auxquelles Matignon espère répondre par des projets locaux, notamment dans le cadre du Varenne de l’eau et de l’indemnisation des pertes liées au gel.
« L’ambition de décarbonation portée par le secteur [agricole, ndlr] reste faible », tranche le Haut conseil pour le climat dans son rapport annuel remis à Jean Castex et Barbara Pompili le 28 juin. Aux côtés des transports, le secteur agricole ferait même partie des secteurs aux plus « faibles réductions d’émissions », avec une baisse de l’ordre de 1 Mt de CO2e par an.
Pour l’heure, reconnaît le HCC, les objectifs d’émissions de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) à l’agriculture sont respectés. Mais « le rythme de décarbonation devra néanmoins augmenter à l’avenir », pour baisser de 45 % à l’horizon 2050. Un objectif qui semble déjà difficile à atteindre, puisque les politiques publiques du secteur agricole « ne sont pas assez alignées avec les orientations de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) ».
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Les experts regrettent notamment le manque d’efforts concernant le renforcement des puits de carbone, ou la lutte contre la déforestation. Ils s’interrogent aussi sur la place accordée à la HVE dans les écorégimes en cours de construction, estimant que le cahier des charges du label « n’apporte aucun engagement en matière d’atténuation du changement climatique ». Et rappellent qu’ils avaient déjà alerté, en décembre 2020, sur les effets ambigus des aides aux agroéquipements du plan de relance en matière d’utilisations d’engrais.
Élément préoccupant, le HCC prévient aussi que la diminution de l’absorption de CO2 de la forêt et des prairies en raison du réchauffement, ainsi que la poursuite de l’artificialisation des sols mettent « en difficulté » les puits de carbone français. Pour le HCC, la SNBC surestimerait actuellement les puits de 20 % par rapport aux inventaires récents. « Nous demandons que la SNBC soit réévaluée régulièrement par rapport à l’adaption, et notamment sur cette question des puits, qui seront essentiels pour atteindre la neutralité », souligne Corinne Le Quéré, la présidente du Haut Conseil pour le Climat.
Une baisse d’émission liée à la réduction de cheptel
Les baisses d’émissions du secteur agricole, poursuit le HCC, sont actuellement « principalement portées par les réductions des émissions de méthane », à hauteur de 70 % environ. Loin de reposer sur des efforts politiques ou techniques, la dynamique serait même « liée à la baisse du cheptel bovin », grâce à la réduction de 2,4 % des effectifs entre 2018 et 2019. Mais pour respecter les budgets carbone, indique le HCC, la baisse des émissions par tête sera également nécessaire, avec l’accompagnement « critique » du PSN (déclinaison française de la Pac 2023), ou d’initiatives « comme le Life carbon dairy de l’Institut de l’élevage ».
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« Dans le secteur agricole, le Varenne de l’eau et le débat post crise du gel nous permettront d’apporter des réponses proches du terrain », a réagi Matignon lors d’un point presse le 28 juin. L’entourage du Premier ministre, rappelant que les travaux ont démarré pour élaborer une troisième version de la SNBC, explique se concentrer pour l’heure sur des plans plus locaux, tels que les Contrats de Transition Écologique (CTE).
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Une vision décentralisée de la mitigation et de l’adaptation qui pourrait répondre à l’une des nouvelles demandes du HCC. Car parmi les principales nouveautés de ce rapport 2021, l’exhortation également à poursuivre l’adaptation à l’échelle régionale, en améliorant « la concertation entre les différents échelons territoriaux », et en synchronisant les documents d’aménagements ou de planification énergétique type SRADDET (région) ou PCAET (intercommunalité) avec la SNBC.
Renforcer le principe pollueur-payeur
Alors que le ministère planche sur l’élaboration du PSN, le Haut conseil pour le climat suggère plusieurs pistes permettant de le mettre au service du climat. Les experts recommandent notamment « un durcissement des critères des mesures des Bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE) existantes et l’introduction de nouvelles BCAE ciblant l’état du sol, l’usage limité d’engrais et les émissions de GES des structures agricoles ». Plus généralement pour le Haut conseil, la France doit « renforcer la conditionnalité des aides aux agriculteurs, en application du principe " pollueur-payeur " ».
Pour les experts, les aides des deux piliers pourraient ainsi être « conditionnées à la conservation de sols à stock de carbone organique élevé (prairies permanentes ; surfaces d’intérêt écologique, comme les tourbières), à l’usage de légumineuses fixant biologiquement l’azote atmosphérique, et de couverts végétaux absorbant l’azote et apportant du carbone organique au sol ».
Du côté des acteurs économiques, le HCC regrette que les plans de filière « s’inscrivent pour le moment dans une perspective de court à moyen terme et n’offrent pas une analyse systémique des transformations ». Seuls les plans des filières laitières et piscicoles, souligne le HCC, « abordent le changement climatique selon une approche globale ». « Il est nécessaire d’envisager plus largement les transformations systémiques en mettant en oeuvre des mécanismes engageant également les acteurs du conseil, de la coopération, de la transformation et de la distribution », défendent les experts.
Le réchauffement met en difficulté les puits de carbone
Matignon veut des réponses "proches du terrain"
Très faible recul des émissions agricoles en 2020
D’après les chiffres publiés le 30 juin par le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), les émissions agricoles auraient enregistré un très faible recul entre 2019 et 2020, en passant de 83,1 à 83 Mt d’équivalent CO2 (CO2e). Contrairement aux analyses du HCC, la baisse serait principalement expliquée pour l’année passée par une réduction des émissions des cultures, elles-mêmes liées à des baisses des apports d’engrais minéraux et organiques. Hors utilisation des terres et stockage dans les prairies, le secteur agricole devient au total le deuxième secteur le plus émetteur du pays avec 21 % des émissions nationales, juste derrière les transports (29 %). Elle prend la place du secteur de l’industrie, qui a vu ses émissions ralentir de 10 % en raison de la crise, note le Citepa. Alors qu’elles baissaient depuis la fin des quotas laitiers en 2015, les émissions de méthane des bovins montrent une discrète hausse en 2020, pour atteindre 32,5 Mt de CO2e. Le puits de carbone des prairies est en revanche inchangé, à 7,5 Mt de CO2e. Au total, l’agriculture demeure 1 Mt au-dessus du budget carbone annuel de 82 Mt qui lui a été fixé par la Stratégie bas carbone pour la période 2019-2023. À l’échelle nationale, le Citepa note enfin une « exceptionnelle baisse des émissions totales » de 9,2 % entre 2019 et 2020, « liée notamment à la crise sanitaire ». Alors que les budgets carbone ont été révisés en 2020, il est au final « très probable » pour le Citepa que la France respecte l’objectif de 436 Mt CO2e qu’elle s’était fixé pour 2020.