À en croire les viticulteurs, trouver des salariés pour travailler la vigne est de plus en plus une difficulté. Les chiffres manquent pour le vérifier, mais plusieurs causes sont identifiées par les professionels et les salariés : les étudiants rentrent plus tôt à l’université, les vendanges deviennent précoces, les saisonniers viennent de plus loin, la pénibilité est moins acceptée, de nombreux travailleurs ont maintenant des parcours professionnels en pointillé.
Les difficultés à recruter du personnel pour la vigne « vont crescendo », a résumé cet automne Christophe Pernet, président de la commission des employeurs du Syndicat général des vignerons de Champagne (SGV), après plusieurs communications du SGV au moment des vendanges sur ce phénomène. Le problème n’est pas simple. Les employeurs et les salariés du secteur agricole n’ont pas tous les leviers de commande en main. Les viticulteurs comme les salariés n’en peuvent mais. Il n’existe pas de statistiques décrivant ce phénomène et encore moins pour l’analyser, indique-t-on à la MSA.
Lors de ces vendanges 2018 particulièrement hâtives (elles ont commencé le 24 août en Champagne), « nous pensions recruter des étudiants. Mais ils étaient encore en vacances », a rappelé Christophe Pernet. Cette situation des vendanges 2018 n’est pas un cas isolé : « Nous avons des vendanges hâtives depuis une dizaine d’années. » À cela s’ajoute une donnée de fond : les étudiants font leur rentrée un mois plus tôt que jusque dans les années 1990. Dès lors, il faut aller chercher du personnel au-delà des villes de proximité.
La pratique des saisonniers logés par l’employeur se raréfie
C’est là que de nouvelles difficultés apparaissent : la pratique des saisonniers logés par l’employeur est en train de disparaître. « Le fait est qu’aujourd’hui les offres d’emploi saisonnier sont majoritairement non logées », note Christophe Pernet. Le SGV met en cause une réglementation trop contraignante sur les conditions d’hébergement des saisonniers, qui dissuade les viticulteurs. Un décret de 1995 impose un logement de 9 mètres carrés pour le premier saisonnier, puis 6 mètres carrés par salarié supplémentaire. La pratique de l’hébergement des saisonniers est passée de 80 % en 1995 à 20 % maintenant dans le vignoble champenois.
Pour la Fnaf-CGT, le syndicat CGT de l’agriculture et de l’agroalimentaire, « le coût du logement des saisonniers n’est pas un argument. Ce sont les vignobles les plus riches, où la valeur de l’hectare est la plus élevée, qui ne veulent pas respecter les règles de logement », s’est insurgée une responsable du syndicat. Celle-ci a concédé que « le petit viticulteur du coin peut avoir du mal à loger ses vendangeurs ». Pour le SGV, le durcissement des normes d’hébergement est surtout coûteux pour une efficacité faible, alors que le vignoble prestigieux fait face à une concurrence internationale impitoyable. « Le vigneron devient directeur d’hôtel pour 10 jours », s’exclame le représentant des employeurs du SGV.
Une ambiance moins collective et moins conviviale
Maxime Toubard, président du SGV, déplore chaque année la perte d’une ambiance collective et enjouée, où les vendanges n’étaient pas seulement une occasion de travail, mais aussi de fête. Il a particulièrement alerté sur cette tendance, lors de rencontres avec des élus locaux lors des dernières vendanges. Denis Beauger, salarié agricole dans une exploitation viticole et président de l’association des salariés agricoles de la Gironde, se souvient d’une époque où les châteaux du Médoc nourrissaient leurs vendangeurs, des cuisinières préparant les repas pour des dizaines, voire des centaines de cueilleurs, qui le soir repartaient dans leurs villages voisins. Outre la perte progressive d’une ambiance de fête, ce sont des milliers de personnes qui sont sur les routes matins et soirs, engendrant des coûts de transport supplémentaires.
Pas assez de différence entre le salaire et le RSA
« Les salaires sont insuffisants par rapport à la pénibilité du travail », diagnostique Denis Beauger. Ce constat, qui concerne autant le cas des saisonniers que celui des permanents, est aussi celui de la Fnaf-CGT : « Il ne faut pas se plaindre qu’on ne trouve pas de personnel, les salaires sont bas et le travail est difficile ». Pour le syndicat, « c’est vrai pour l’ensemble de l’agriculture », sauf dans certaines branches, comme chez les sucriers, « où des salaires relativement corrects compensent la pénibilité ».
Le Smic est à 1 500 € par mois, brut. « La différence avec l’indemnisation du chômage n’est pas assez incitative, reprend Denis Beauger. Quand la différence entre une indemnité chômage et un Smic net est à peine de 500 € par mois, beaucoup font leur calcul et préfèrent rester à la maison ». Le Smic net est à 1 188 €, après déduction de la CSG et CRDS. Si le Smic était à 2 000 € bruts, il permettait d’obtenir un salaire net mensuel de 1 500 €, et « beaucoup plus de monde irait travailler », assure-t-il.
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La précarisation des emplois dégrade la qualité du travail
Une conséquence de ce faible différentiel est qu’elle favorise le travail intermittent, alternance de périodes d’emplois (précaires) et de chômage. Ce mode de vie n’incite pas à la qualification ni à la motivation pour un métier, et contribue à l’augmentation du nombre de « salariés de passage ». « Quand je suis entré au domaine en 2006, nous étions 25 salariés permanents. Nous ne sommes plus que 8 maintenant », témoigne Denis Beauger. Cette situation est à la fois dommageable pour les employeurs et pour les salariés.
Pour les viticulteurs soucieux de la qualité, le travail n’est pas accompli de la même manière s’il est effectué par des salariés qualifiés ou par des manœuvres. Pour Philippe Joly, viticulteur à Jarnac, le pays du cognac, l’idéal est d’embaucher des salariés motivés et capables de s’autogérer. « Nous préférons travailler avec les salariés qui font le travail le plus qualitatif, car nous devons faire mieux que le voisin. Sur mon exploitation, j’ai quatre permanents. S’il se met à faire beau alors qu’il était prévu qu’il pleuve et qu’ils devaient rester chez eux, ils vont bosser, ils le savent d’eux-mêmes et ils récupéreront leurs heures un autre jour. » Pour les salariés, la précarisation dissout toute sécurité et stabilité de l’emploi. « Les CDD et les CDI sont remplacés par des prestations. Nous devenons des bouche-trous », dénonce Denis Beauger.
« Aujourd’hui les offres d’emploi saisonnier sont majoritairement non logées »
« Les salaires sont insuffisants par rapport à la pénibilité du travail »
MN
Les nombreux travaux de la vigne : taille, épamprage, palissage, rognage, effeuillage…
Outre les vendanges, la vigne demande beaucoup de soins. La taille évite que la production de bois l’emporte sur la fructification. L’épamprage est l’ébourgeonnage, par lequel on élimine les pousses inutiles. Le palissage consiste à attacher la vigne à fil pour exposer sa surface foliaire au soleil. Le rognage vise à couper l’extrémité des rameaux en croissance de façon à former une haie régulière. Par l’effeuillage, on élimine les feuilles situées à proximité des grappes pour augmenter leur ensoleillement et leur aération.
Recrutement : les difficultés ne sont pas universelles
Certaines contrées ou certaines exploitations sont épargnées par les problèmes de recrutement, a montré une petite enquête auprès de viticulteurs rencontrés au Vinibio, mi-décembre. La viticulture bio a pourtant particulièrement besoin de main-d’œuvre, jusqu’à huit fois plus qu’en viticulture conventionnelle, selon Michel Gendrier, vigneron en biodynamie à Cheverny. Pour autant, « nous n’avons pas de problèmes pour recruter des saisonniers au moment des vendanges. Je suis surpris quand j’entends parler de ces difficultés, car nous, nous passons chaque année une annonce et nous sommes assaillis de demandes », a indiqué un vigneron alsacien, préférant rester anonyme. « En Languedoc, nous avons beaucoup de gens disponibles, provenant des facs », a témoigné pour sa part le domaine Bourdic. Un autre domaine bio présent sur un stand de Vinibio, conduit par des Belges, le domaine Lou Grezes, au pied des Cévennes, n’a pas de problèmes de recrutement car il fait venir des amis belges heureux de venir au soleil pour vendanger ! Quant au domaine de la Tucayne, situé dans une région viticole du Gers, il recourt « à des habitués ».