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À Marseille, un PAT extra large pour relocaliser

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Avant-dernière étape de notre série sur les politiques agricoles des métropoles françaises : la Provence, où l’on retrouve le plus important plan alimentaire territorial (PAT) en termes de superficie, de population. Mais aussi l’un des plus originaux, pour avoir réussi à associer une ville et une région rurale voisine. Depuis 2018, la métropole de Marseille-Aix-Provence s’est entendue avec le pays d’Arles – et son pôle d’équilibre territorial et rural (PETR) – pour faire cause commune sur la relocalisation de l’alimentation. Cet attelage original et d’une envergure impressionnante (plus de 2 millions d’habitants, 121 communes, 4 000 exploitations, 140 000 hectares) revendique déjà de premiers résultats dans les domaines de la restauration collective (vaste plan de formation, soutien à la transformation…) et de la préservation du foncier agricole (« espace test », « couveuse-pépinière agricole »…). Le PAT a aussi débouché sur la création de lieux de vente pour les producteurs dans les zones urbanisées, afin de profiter davantage de la production d’un département leader en fruits et légumes, notamment tomates et olives.

Le plan alimentaire territorial (PAT) de Marseille-Aix-Provence et du pays d’Arles est vraisemblablement le plus important de France, en termes de surfaces et de population : 121 communes, plus de deux millions d’habitants, près de 4 000 exploitations agricoles recensées pour environ 140 000 hectares cultivés… Cette taille tient à une particularité : avoir su associer une métropole avec une région rurale voisine. Depuis 2018, la Métropole de Marseille-Aix-Provence s’est entendue avec le Pays d’Arles et son pôle d’équilibre territorial et rural (PETR) pour faire cause commune sur la relocalisation de l’alimentation. D’un côté une population gigantesque, de l’autre des hectares. « Le pays d’Arles regroupe environ 60 % de la surface agricole du périmètre du PAT, et la métropole 90 % de la population », résume Jean-Philippe D’Issernio, directeur général délégué Transition environnementale à la métropole.

Le financement du PAT agrandit encore le tableau. Au-delà des financements de l’État (plan de Relance), il fait également intervenir la région et le conseil départemental. Face à ce qui remplissait les conditions pour devenir une usine à gaz, les acteurs interrogés décrivent une machine qui a réussi à produire de premiers résultats, cinq ans après son lancement. « La gouvernance au quotidien tient compte de l’attention portée aux différences de taille et d’organisation, retrace Jean-Philippe D’Issernio. Le PAT a été coconstruit avec 600 acteurs publics et privés pour établir la stratégie et son plan d’action triennal ». « Les planètes sont alignées entre la métropole et le département, ce qui n’engendre pas de problème politique et favorise l’unanimité dans les prises de décision", étaye Lucien Limousin, maire de Tarascon et vice-président du département en charge de l’agriculture.

Cette architecture particulière a demandé la mise en place d’une gouvernance spéciale. Elle repose sur une convention triennale, qui fixe les termes du partenariat et de la gouvernance entre les deux parties, ainsi que les actions, sur laquelle est adossé un budget avec les dépenses portées par chaque partie et les recettes liées. Pour l’animer, un comité technique qui rassemble la Draaf (préfecture), la Région et le département se réunit tous les deux mois. Ce système a permis en 2020, d‘établir une feuille de route de 25 actions. Sans surprise, les thématiques couvrent l’accès à l’alimentation de qualité, la préservation du foncier agricole… Par la suite, 24 communes (dont 13 sur le Pays d’Arles) ont signé une Charte d’engagement, pour décliner le PAT sur leur territoire.

Les cantines, premier chantier du PAT

La première grande action s’est portée sur la restauration collective. « Ce marché représente 32 millions de repas scolaires par an, pour environ 25 000 tonnes de denrées, à l’échelle du PAT, explique Lison Postel, animatrice Restauration durable du PAT. Nous avons accompagné les collectivités et les restaurants scolaires en organisant plus de 35 formations sur l’approvisionnement local, les marchés publics, le gaspillage alimentaire… » Des ateliers de cuisine, des rencontres agriculteurs/fournisseurs et acheteurs ont été organisés, attirant 660 participants, venant de 60 communes du PAT. Dans la foulée, un réseau « restauration collective durable » a été créé et un guide sur le référencement des groupements de producteurs pour l’approvisionnement local a été édité.

Plus concrètement, le PAT a aussi apporté son soutien au financement d’une unité de transformation de fruits et légumes locaux portée par le lycée agricole de Saint-Rémy-de-Provence. « Il s’agit aussi d’évaluer comment coordonner les commandes groupées de produits locaux sur la commune d’Arles avec les acteurs de la restauration collective afin d’obtenir des tarifs préférentiels et d’optimiser la logistique », souligne Sophie Croquette, chef de projet au PETR du Pays d’Arles. Ainsi, un groupement de huit jeunes maraîchers provençaux s’est constitué en plateforme pour approvisionner en légumes bio et HVE.

Compte tenu de l’orientation de la production dans le département, la tâche peut être ardue : « Concernant les débouchés agricoles vers la restauration collective, qui représente environ 5 % des tonnages aujourd’hui, un travail de pédagogie est certainement à faire, reconnaît Jean-Marc Bertrand, responsable du pôle Aménagement du territoire de la chambre d’agriculture départementale. L’action concerne la restauration publique, et non celle concédée, fief des grands groupes de restauration, où les producteurs ne passent pas ».

Des lieux de ventes pour les producteurs

La chambre d’agriculture départementale reste, plus généralement, sur sa faim. Au démarrage du PAT, elle a été sollicitée pour une étude économique sur l’agriculture départementale, mais ses conclusions n’ont pas toujours été suivies. Par exemple, pour alimenter les communes en bio et en local, comme le demandent les maires, « il faudrait entamer la massification, créatrice de gain de productivité, estime Jean-Marc Bertrand. De fait, nous n’avons pas été trop entendus. »

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Des réalisations ont tout de même vu le jour en partenariat avec la chambre : des lieux de vente pour les producteurs, proches des gares ou des pôles d’échanges multimodaux, ouverts entre mai et octobre. C’est le cas de la Halle de La Barasse, ouvert en 2021 dans le 11e arrondissement. La vente en demi-gros est pratiquée par la quarantaine de producteurs présents, ce qui permettrait d’offrir des prix inférieurs de 20 % en moyenne à ceux pratiqués en GMS. Sur le même principe, la halle Terres de Provence de Plan de Campagne a ouvert en mai 2022. « Cette activité peut apporter un complément de revenu, reconnaît Jean-Marc Bertrand. Mais la mobilisation peut apparaître encore faible car elle est chronophage pour un exploitant. Le chargement, le déballage et la vente prennent environ quatre heures. » L’implantation de tels marchés à Aix-en-Provence et à Martigues est à l’étude. La métropole appuie également la création de marchés de plein vent, de magasins de producteurs (comme prochainement à La Ciotat) et travaille également à l’installation de corners de vente de produits locaux dans les grandes et moyennes surfaces.

Répondre au défi de l’agriculture locale

Le deuxième volet de ce PAT provençal, c’est le foncier – soumis à une très forte pression immobilière dans ce territoire. La Métropole Aix-Marseille-Provence et le Pays d’Arles abritent 28 % de terres agricoles du département. Le PAT a coordonné et financé plusieurs études : actualisation du diagnostic agricole du pays d’Arles, sondages sur les dynamiques foncières avec la Safer. Avec la chambre d’agriculture, il travaille à l’identification des friches (18 % de la SAU totale du département), comme c’est le cas dans la métropole voisine de Nice. Le PAT tente également de créer un lien entre propriétaires et porteurs de projets agricoles, avec l’espérance qu’un projet porté par les élus permettrait de mieux convaincre les financeurs. Huit installations ont déjà vu le jour dans ce cadre.

Le PAT soutient d’autres projets de dynamisation des installations : un espace « test agricole » de la Maison familiale rurale d’Eyragues qui permet à une personne désirant s’installer de tester le métier pendant trois ans ; une offre de stabilisation économique de l’exploitation agricole avant acquisition (entre 7 et 15 ans d’exploitation) avec la SCIC foncière Terre d’Adonis ; et des achats de terres avec Terres de Lien.

L’histoire ne s’arrête pas là. En mai 2022, la métropole a acté, avec le département des Bouches-du-Rhône, un plan d’action venant renforcer les actions du PAT : il prévoit d’acter la préservation des terres agricoles dans les documents d’urbanisme (PLU, Scot) et de renforcer l’aide à l’installation. Ainsi a vu le jour la couveuse-pépinière agricole de la Métropole, située à Pertuis : un dispositif qui permet à des agriculteurs non immatriculés de tester leur projet d’entreprise agricole en conditions réelles sans supporter les risques.

Marseille dispose d’un potentiel de 120 ha de friches agricoles

Des bouches marseillaises peu connectées aux Bouches-du-Rhône

À l’instar de nombreuses métropoles, Marseille s’approvisionne peu dans son environnement proche, très productif mais très spécialisé. Le département des Bouches-du-Rhône est le premier producteur national d’olives (6 560 tonnes), de tomates (102 735 tonnes) ou encore de poires Guyot (23 015 tonnes). Le cheptel des Bouches-du-Rhône est important avec quelque 233 506 ovins, principalement pour la production de viande. Les Bouches-du-Rhône arrivent en deuxième place des départements métropolitains pour le bio. En fruits et légumes, le marché marseillais ne représente que 5 % à 10 % des débouchés, selon la Chambre d’agriculture départementale. L’approvisionnement de la cité est assuré à 30 % par le marché de gros local qui mêle aussi bien production locale que produits des autres régions productrices et issus de l’importation. Les productions de blé dur, de riz, de légumes et de fruits pourraient couvrir théoriquement la totalité des besoins alimentaires locaux.

Les Bouches-du-Rhône, deux Min pour un département

Particularité des Bouches-du-Rhône (partagée avec le Vaucluse voisin) : la présence sur son territoire de deux Min (marché d’intérêt national). Au nord du département, celui de Châteaurenard-Provence est la place de mise en marché de la production départementale de fruits et légumes – très forte sur le territoire. Au sud, celui des Arnavaux (Spl Marché Marseille Méditerranée) est dédié à l’approvisionnement de la cité phocéenne mais aussi au-delà (Côte d’Azur). « Les marchés de gros du département sont tout à fait intégrés dans la politique du PAT, assure Jean-Philippe D’Issernio, directeur général délégué Transition environnementale à la métropole. Ils sont des outils de massification des denrées au niveau local ». Les deux marchés sont engagés dans d’importants programmes de rénovation. Le projet « Minopolis » aux Arnavaux, qui a pris quelque retard, prévoit la construction d’une importante base logistique pour la distribution du dernier kilomètre sur la cité phocéenne. Similairement, le redéploiement du marché de Châteaurenard-Provence fait aussi l’objet d’un nouveau projet recalibré par rapport à sa première mouture en 2018.