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Fanny Métrat, Stéphane Galais, Thomas Gibert, porte-parole de la Conf' « Réussir à être audible d’un maximum de paysans »

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Dans un entretien à Agra presse, les trois nouveaux porte-parole de la Confédération paysanne dressent le bilan des élections et leur feuille de route. Le syndicat veut travailler sur sa communication pour mieux de faire entendre. Il assure avoir dépassé les anciens clivages entre pôle contestataire et réformiste.

Pourquoi avoir choisi trois porte-parole ? Aucun candidat ne s’imposait en lui-même ?

Fanny Métrat : D’abord, ce n’est pas nouveau. Durant les années 2000, José Bové n’était pas seul. De 2000 à 2006, la Confédération paysanne a eu trois porte-parole, puis deux.

Stéphane Galais : Nous avions la volonté de ne pas nous mettre en concurrence. Quand d’autres disent que l’avenir de l’agriculture passe par la compétition, nous prônons les paysans nombreux, la solidarité, partage. Mettre en avant une défense collective est aussi une réponse à l’urgence du moment, à la colère agricole. Et plus matériellement, nous avons envie de rester sur nos fermes. Pour être un représentant syndical des agriculteurs, il faut rester au plus proche de ce que vis un paysan ou une paysanne.

Qu’est-ce qui est ressorti de votre dernier congrès ?

FM : le congrès est une continuité de ceux passés. On avance, mais pas de rupture. Rappelons que nous sommes tous les trois impliqués de longue date dans les instances nationales.

SG : Un des faits marquants, c’est que le rapport d’orientation, qui trace notre feuille de route, a été adopté à l’unanimité. C’est la première fois dans l’histoire de la Conf’.

FM : Ce qu’il en ressort, c’est que dans un contexte de plus en plus clivé, nous voulons être le trait d’union, entre paysannes et paysans, entre ceux qui sont fils de paysans et paysannes, ceux qui arrivent.

Est-ce que s’en prendre à des outils de production agricoles (bassines, ferme des 1000 vaches) est le meilleur moyen d’être un trait d’union ?

Thomas Gibert : Les méga bassines comme la ferme-usine des 1000 vaches sont des outils de l'industrialisation de l'agriculture. C'est contre cette industrialisation que nous luttons, pas contre celles et ceux qui en sont les victimes.

SG : Notre combat contre les fermes-usine est au service de la défense de l'élevage, qui a besoin non pas d'agrandissement mais d'installations.

FM : Et celui contre les mégabassines se fait pour un partage et une priorisation de l'usage de l'eau. Et pour rappel, seuls 11% de la surface agricole est irriguée en France.

Historiquement, la Conf’ marche sur deux pieds, avec un sud contestataire et un nord-ouest tourné vers la négociation avec le pouvoir. Où en est-on ?

FM : C’était vrai il y a quinze ou vingt ans, mais cela a beaucoup bougé. Il n’est plus possible de dire que tel ou tel département serait d’une tendance particulière. Et pour les jeunes générations, ce n’est plus un débat. Ces deux jambes - d’un côté, le travail d’action, de désobéissance, et de l’autre, tout ce qui est institutionnel, plaidoyer – doivent être équilibrées, je crois que c’est très clair.

TG : Nous avons tous bien conscience que nous ne ferons pas bouger le monde agricole sans le monde agricole. C’est un axe très important du rapport d’orientation : réussir à être audible d’un maximum de paysans.

Comment allez-vous essayer d’être plus audible, face à une CR qui a su percer dans les médias et une FNSEA très installée ?

TG : Nous avons du mal à nous faire entendre au niveau médiatique. Certains grands médias, qui sont tenus par des milliardaires et ont un agenda politique différent du nôtre, ne nous ont pas forcément beaucoup laissé la parole. La stratégie va être d’utiliser des canaux nouveaux, pour que le monde paysan ait accès à nos propositions. Nous allons créer une commission communication qui va y travailler. L’idée est d’aller davantage sur Internet, et changer du traditionnel communiqué de presse.

FM : Nous sommes dans un monde populiste. Quand on a une pensée élaborée, construite depuis des décennies, qui évite le noir et blanc, ça ne passe pas.

Quel bilan vous faites des élections ?

FM : Nous nous sommes maintenus dans les urnes, et nous avons davantage d’adhérents. Le renouvellement est assez fou : plein de jeunes, beaucoup de femmes. En face, les FDSEA sont en déclin, on ne voit que des têtes grises.

TG : En tant que force progressiste dans la ruralité, c’est un tour de force de s’être maintenu quand on voit le vent de populisme qui souffle partout sur le monde. La CR a gagné des points dans certains territoires sans faire campagnes. Nous, nous sommes allés chercher avec les dents. Cela montre quand même la dynamique de notre réseau.

SG : La CR monte parce qu’en face, il n’y a pas de proposition d’avenir. La LOA ne propose rien. La CR a capté la colère de ceux qui craignent pour leur avenir. La grande leçon, c’est la défaite de la FNSEA. Les pouvoirs publics doivent en tenir compte pour rééquilibrer leurs relations avec les syndicats. Ils ne peuvent plus faire comme si le monde agricole, c’était la FNSEA.

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Vous êtes surtout des éleveurs à la Conf’. Ces dernières années, le syndicat s’est adressé davantage aux maraichers. Sont-ils toujours un public privilégié ?

TG : Nous travaillons sur toutes les productions. Si nous avons porté davantage de discours sur les fruits et légumes, c’est parce que l’on porte le projet de souveraineté alimentaire, pas pour capter de nouveaux adhérents. Nous importons 50% de la consommation de fruits et légumes. C’est aussi une production qui se prend le système libéral de plein fouet. La Commission fruits et légumes a apporté beaucoup de choses depuis une dizaine d’années, et notamment des propositions politiques systémiques comme la Sécurité sociale de l’alimentation ou les prix minimum d’entrée.

SG : A la Confédération paysanne nous défendons tous les types d'élevage , nous sommes très présents sur les questions sanitaires, de prédation et de relocalisation des abbatoirs par exemple. Mais il y a une partie des éleveurs qui a beaucoup grossi ; quand tu as plus de  200 vaches, c'est un moins évident de se reconnaitre dans notre projet politique. Nous n'avons pas eu de stratégie électoraliste de s’adresser au maraîchers. Mais ils ont des problèmes auxquels nous sommes les seuls à nous intéresser, comme les aides Pac.

Comment évoluent vos relations avec les syndicats de salariés ? La CGT s’était retirée du collectif Plus jamais ça.

TG : Lors de son dernier congrès, la CGT s’était retirée de l’AES (ex-Collectif Plus jamais ça). Mais nous continuons de travailler avec eux. Nous avons recréé un groupe de travail avec plusieurs syndicats de salariés – dont la CGT - autour des questions d’alimentation. Nos liens restent très fort.

Quelles sont vos relations avec la Fnab ? On a du mal à vous trouver des points de divergence, à part techniques, comme récemment sur l’usage des reliquats d’aides bio.

SG : Nous sommes ensemble dans le collectif Nourrir, nous avons une proximité dans nos discussions, mais nous ne sommes pas un syndicat de bio. La Fnab défend la bio, et se défend de porter un projet politique. Nous, nous avons un projet politique affiché. Quand nous nous sommes battus pour les Maec, ce n’était pas le cœur de sujet de la Fnab. De même, nous sommes montés au créneau sur la loi Duplomb, la Fnab très peu.

TG : Notre analyse du plafond de verre subi par l’agriculture paysanne est que l’alimentation de qualité n’est pas accessible à tous. La certification et la communication autour de l’AB n’est pas suffisante, il faut aussi une redistribution massive des richesses.

Le sociologue François Purseigle constate que l’électorat de la Conf’ est très différent du reste du monde agricole. Est-ce un problème ?

TG : L’image que l’on nous donne, syndicat de gauche, permet de nous ostraciser, alors même qu’il y a de tout parmi les adhérents de la Conf’, y compris de grandes fermes conventionnelles. Et notre axe principal, c’est le revenu, un sujet qui parle à tout le monde, et doit être rendu plus audible. Il faut arrêter les caricatures, comme celle que nous serions qu’un syndicat écologiste. Nous sommes un syndicat paysan, nous défendons notre outil de travail, mais avec une vision un peu moins courtermiste que les autres. Si on réautorise les néonicotinoïdes, comment fait-on sans abeilles ?

SG : On nous classe à gauche, mais j’aimerais que l’on classe aussi les syndicats à droite, et ultra-libéraux. La FNSEA est à droite, et la Coordination rurale très très à droite. J’aimerais aussi qu’ils assument.

FM : En Ardèche, nous avons gagné sur des territoires très variés, et des histoires syndicales très différentes.

Quels sont vos dossiers prioritaires dans les semaines à venir ?

SG : La proposition de loi Duplomb. Ce n’est pas vrai que le monde agricole soutient dans sa majorité ce texte, les pesticides, les méga bassines ou encore la hausse des seuils ICPE qui ne concernent que 600 fermes. Cela répond pas aux problématiques des paysans de base

Et que faites-vous pour les producteurs de noisette ?

TG : je pense qu’il y a d’autres solutions que le tout-pesticides, comme en betterave. C’est un problème de spécialisation des régions, c’est le fruit de politiques agricoles.

FM: dans la filière châtaigne, on nous disait que c’était mort, mais on a bossé, et on a implanté un prédateur naturel.

Un projet similaire est en cours en noisette, mais n’aboutira que dans quelques années.

SG : On parle de 350 producteurs affiliés à une coopérative, basée sur l’export. Ce n’est pas un enjeu de souveraineté alimentaire. On ne peut pas dézinguer toutes les abeilles pour exporter sur le marché mondial.

La question des pesticides s’accélère. Beaucoup de légumes conventionnels sont en impasse. Les grandes cultures suivent le même chemin. Tout le monde semble d’accord pour des clauses miroirs, mais ça va mettre du temps.

TG: Il n'y a pas d’impasse technique, que des freins économiques. La bio, ça existe. Le premier frein, c’est le prix payé aux producteurs et productrices , et la concurrence sur le marché international. Nous proposons d’instaurer des prix minimums d’entrée, pour arrêter la concurrence déloyale, et pour réguler les volumes de production, pour maintenir des paysans et paysannes  sur le territoire. C’est ce qui va permettre d’encaisser les attaques de ravageurs.

Prix minimum d’entrée, clause miroirs, c’est la case Bruxelles.

TG : La différence, c’est la solidarité envers les autres pays. On sort de la vision hyper impérialiste de la clause miroir, qui est d’imposer les conditions de production à d’autres pays. C’est aux peuples de décider des conditions de production. Les clauses miroirs, c’est aussi une vraie usine à gaz, et nous avons toujours considéré qu’il s’agissait d’un chiffon rouge agité pour laisser passer les traités de libre-échange. Les mêmes qui parlaient de "clauses miroir" votent aujourd'hui pour la réautorisation des néonicotinoïdes ! Quant à la mise en œuvre, c’est aux politiques de s’y pencher. Il ne s’agit pas forcément de revenir à des barrières douanières, il pourrait s’agir de vérifier les factures.

Le rapport d’orientation a été adopté à l’unanimité, une première

Nous avons du mal à nous faire entendre au niveau médiatique

La grande leçon, c’est la défaite de la FNSEA

Il n'y a pas d’impasse technique, que des freins économiques