Alors que la France entame sa sixième semaine de confinement, la grande distribution est un des rares secteurs à observer une hausse de la demande. Dans un rapport sorti le 17 mars, le cabinet de conseil KYU Associés analyse les conséquences de la crise actuelle sur le secteur. Les auteurs, Xavier Roussel, manager, et Laurent Giordani, associé, développent le sujet pour Agra Alimentation, au regard de l’évolution de la situation sur le terrain.
Après les premières semaines de demande très élevée, nous semblons être dans une phase de normalisation. Est-ce aussi votre constat ?
Xavier Roussel : Oui, les gens se rendent compte qu’il n’y a pas de pénurie et les consommations s’ajustent en fonction des stocks constitués. Mais la demande restera sans doute supérieure à la normale car désormais tous les repas sont pris ou préparés à domicile. Ça sera le cas même après le 11 mai, car la reprise progressive du travail ne concernera qu’un salarié sur deux et les points de restauration hors domicile seront encore fermés.
Il y a eu plusieurs morts du Covid-19 parmi les salariés de la grande distribution. Depuis, les enseignes ont-elles su réagir ?
X. R. : Ces dernières semaines, les entreprises ont démontré leur capacité à assurer la continuité de leur mission, tout en préservant la sécurité de leurs salariés en les dotant d’équipements de protection en quantité suffisante. Aujourd’hui, le plus gros défi pour le secteur est le déficit de main-d’œuvre. Selon un baromètre de l’Ania, l’absentéisme se situe entre 10 et 20 %, notamment car les salariés appréhendent d’aller travailler. Ce taux est encore plus élevé dans les régions les plus touchées. Mais alors que la grande distribution a fait des efforts pour protéger ses salariés, la protection de ses clients reste marginale. Dans les semaines à venir, cela va devenir un facteur de différenciation important. Si aucune mesure n’est prise pour protéger les clients, les enseignes risquent de pâtir d’une mauvaise couverture médiatique. Cela passe par la mise à disposition de gel hydroalcoolique, voire de masques à l’entrée des magasins.
Que pensez-vous de la prime de 1 000 € promise aux salariés du secteur ?
X. R. : Même avec une hausse de la demande, la grande distribution doit faire face à une baisse de la productivité liée à la réorganisation complète de ses modes opératoires et à l’absentéisme. C’est pourquoi la prime promise aux salariés de la grande distribution va avoir du mal à être financée car les coûts ont été plus élevés, donc la période n’a pas été forcément propice aux profits.
Quels sont les autres défis auxquels fait face la grande distribution ?
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X. R. : En amont, la logistique subit les mêmes contraintes. Comme les conditions de travail sont jugées trop risquées par un certain nombre de syndicats, ces derniers appellent les salariés à faire usage de leur droit de retrait. Aujourd’hui, cela reste relativement rare selon le syndicat du transport routier, qui estime le déficit de main-d’œuvre à environ 5 à 10 %. Ce taux pourrait augmenter et désorganiser l’approvisionnement. De plus, avec le redémarrage progressif de l’économie, les secteurs de la logistique et du transport vont être encore plus sollicités. Alors que jusque-là ils concentraient leurs capacités sur le secteur agroalimentaire, ils vont devoir assurer leur activité sur l’ensemble des secteurs et les tensions vont augmenter. En bout de chaîne, le défi pour les industriels est de produire les produits très demandés, avec ce même manque de main-d’œuvre. Un secteur particulièrement problématique en ce moment est celui de l’emballage, qui a du mal à répondre à la demande.
Les agriculteurs demandent aux grandes surfaces de privilégier les circuits courts. Est-ce possible en ce moment ?
X. R. : Créer de toutes pièces un approvisionnement en circuit court n’est pas la première priorité de la grande distribution. Quelques-uns ont mis en place des circuits d’approvisionnement locaux, aussi pour des raisons marketing. Mais le secteur doit prendre en compte la santé financière de ses fournisseurs existants. Nos contacts essaient plutôt de travailler avec eux sur la modification de leur calendrier commercial habituel, avec toutes les campagnes promotionnelles saisonnières à revoir. Il s’agit par exemple de supprimer les promotions qui ne feraient qu’augmenter la demande. Une autre solution est de se concentrer sur les produits les plus simples et sur les 20/80, les 20 % des produits qui génèrent 80 % du chiffre d’affaires. Dans notre rapport, nous citons le cas emblématique de Panzani qui a choisi de se concentrer sur les pâtes simples, plus rapides à produire.
Pensez-vous que cette crise va être l’occasion de promouvoir le e-commerce, avec le drive ou la livraison à domicile ?
X. R. : Quand pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, vous avez modifié vos comportements de consommation, il y a nécessairement une évolution du mode de consommation post-crise. Par exemple en Chine, le boom du e-commerce se maintient une fois que les mesures de confinement sont levées. Depuis le début de la crise en France, le e-commerce et le drive ont été débordés car il y a toujours ce manque de main-d’œuvre avec une explosion de la demande. Récemment, une étude de Kantar a révélé que 30 % des nouveaux utilisateurs de drive et de livraison à domicile déclaraient vouloir continuer à faire appel à ces services après la crise.
L. G. : Il y a aussi une redécouverte de l’achat de proximité, en particulier pour le frais avec des commerçants indépendants. La désaffection des hypermarchés se confirme dans plusieurs études sorties ces dernières semaines et va sans doute perdurer après le déconfinement. Ces périodes d’expérimentation peuvent relancer la concurrence entre les magasins de proximité et la grande distribution.