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CarbonConnect : La transition agroécologique doit être collective

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Mathieu Toulemonde, CEO d'Agoterra, à l'ouverture du forum CarbonConnect. Crédits : © Laurent de Froberville

Créé en 2021 par Agoterra, CarbonConnect, a rassemblé pour sa quatrième édition le 15 mai 2025, plus de 500 décideurs, agriculteurs et entreprises, venus pour partager des solutions concrètes sur les sujets de transition des filières agricoles. Réfléchir et agir ensemble pour accélérer la transition écologique des agriculteurs grâce à l’appui d’entreprises engagées est indispensable pour y arriver. 

CarbonConnect, le rendez-vous incontournable pour accélérer la transition agroécologique, créé et organisé par Agoterra, sous le haut patronage des ministères de l’Écologie et de l’Agriculture, a tenu ses promesses lors de sa quatrième édition, le 15 mai 2025 sur le site d’AgroParisTech de Saclay. L’événement a réuni plus de 500 décideurs, venus du monde agricole, de l’entreprise, de la recherche, tous convaincus de la nécessité de passer à l’action sans attendre. Interrogées sur leur motivation à investir dans la transition, 41% des personnes présentes à CarbonConnect ont répondu qu’elles voulaient « participer à une dynamique collective locale » où chacun avait un rôle à jouer. Et c’était bien là le sujet de cette journée. 

« La transition agroécologique sera collective ou ne se fera pas », a ainsi déclaré Mathieu Toulemonde, président d’Agoterra, société qui fait le lien entre les agriculteurs en recherche de financement pour opérer leur transition avec des entreprises engagées dans la décarbonation. « La transition doit être collective. Il faut réfléchir et agir de façon systémique et non en silos », a renchéri Alexandre Pery, directeur de la recherche, de l'innovation et du transfert technologique chez AgroParisTech. Quant à Marc-André Selosse, spécialiste de la microbiologie des sols et professeur au Muséum national d'histoire naturelle à Paris, il a posé le décor en rappelant que « le sol c’était de l’humain, de la fertilité avec de nombreux microorganismes et qu’une fois que ces matières avaient disparu, il n’y avait plus de sols, ce qui n’est pas de bon augure face aux changements climatiques ». Et d’évoquer certaines pratiques agricoles, comme le labour qui n’était pas forcément une mauvaise idée lorsqu’elles ont été adoptées pour accroitre le rendement, mais montrent aujourd’hui leurs limites. « Depuis les années 50 en Europe, 30 à 50% des matières organiques des sols ont été détruites » a-t-il souligné. Marc-André Selosse a également insisté sur la nécessité de réfléchir ensemble. « La question des sols n’est pas qu’agricole, elle est collective parce que la caution des mauvais gestes est collective, on ne peut rien faire sans le monde de l’entreprise », a-t-il conclu la plénière d’ouverture de CarbonConnect.

Pour faciliter les échanges et les retours d’expérience, différentes tables rondes étaient organisées sur différentes thématiques autour des solutions engagées pour mener à bien la transition agroécologique.

 

Thème 1 : Transition des filières d’approvisionnement 

« Stratégie de transition des filières d’approvisionnement de Nestlé », avec Alain Vidal, Conseiller biodiversité et Agriculture Régénérative chez Quantis, Professeur consultant à AgroParisTech, Charles Leonardi, Directeur général développement durable et RSE chez Nestlé France et Adrienne de Malleray, Cofondatrice et Pdg de Genesis.

Alain Vidal a commencé la discussion en rappelant « l’effet stabilisateur de l’agriculture régénérative sur les rendements », en « redonnant de la résilience » aux agriculteurs face aux aléas climatiques. Puis Charles Leonardi a présenté l'initiative en faveur de l’agriculture régénérative de Nestlé. Pour assurer les besoins de ses 14 usines en France qui achètent 1 million de tonnes de matières premières agricoles chaque année, Nestlé France a commencé à promouvoir de nouvelles pratiques auprès de ses fournisseurs dès 2018. « Nous avons commencé à travailler sur le sujet de l’agriculture régénérative face aux problèmes d’érosion du sol de nos filières en amont, avec des agriculteurs qui étaient très inquiets », se souvient Charles Leonardi. Grâce à des systèmes de primes auprès des agriculteurs volontaires, plusieurs pratiques ont été promues : diminution du labour, diversification des cultures et encouragement du maintien de la couverture du sol. Selon Charles Leonardi, depuis le début du programme, Nestlé a planté plus de 200 000 arbres et a convaincu 380 agriculteurs de s’engager, avec « 20% de ses approvisionnements désormais issus de l’agriculture régénérative ». Nestlé veut atteindre les 50% d’ici 2030. 

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« Filière vin : exemple de transition agroécologique », avec Carmen Etcheverry, responsable du développement durable chez Advini et vigneronne et Sophie Cucheval, directrice filière et régénération chez Oé. 

« La filière vin est à la croisée de nombreux enjeux », a rappelé Carmen Etcheverry en préambule. Advini intervient à plusieurs niveaux dans ses vignes, en permaculture et en vitiforesterie inclusive notamment, sur des parcelles pilotes. « Nous étudions avec Inrae comment passer à l’échelle », a ajouté la responsable, non sans souligner que ses essais en champs sont possibles chez Advini compte tenu de la taille du groupe et de ses moyens. Une manière de souligner qu’un soutien financier est indispensable pour accompagner les viticulteurs vers la transition agroécologique. Quant au problème lié au verre, qui représente 40% de l’empreinte d’Advini, auquel s’ajoute celle des vins importés, « la solution du réemploi des bouteilles reste encore compliquée à mettre en place ».

, une marque engagée sur la biodiversité, « intervient sur quatre zones d’impact : la vigne, la consommation, l’entreprise et l’écosystème », détaille Sophie Cucheval. La société, qui travaille avec une trentaine de vignerons, a engagé un bilan et un diagnostic avec EcoFarms depuis 2020, « pour obtenir des pistes de recommandations à mener », explique-t-elle. La société reverse 1% de son chiffre d’affaires annuel pour accompagner les agriculteurs vers cette transition agroécologique. Et l’une et l’autre de reconnaitre la difficulté, pour des raisons financières notamment, d’embarquer la filière dans cette voie. 

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Thème 2 : Agroécologie, au-delà du carbone 

« Le partenariat au quotidien : la clé d’une agriculture régénératrice qui produit de bons légumes », avec Amélie Champé, responsable agriculture régénératrice Europe chez Bonduelle et Armand Frassaint, agriculteur sur la ferme familiale à Curchy dans les Hauts-de-France qui ne fournit que Bonduelle.

Mettre des légumes en boite moins de 5h après la cueillette nécessite une grande proximité, non seulement sur le terrain, mais surtout sur la façon de faire. « Les chefs de plaine sont nos experts pour produire des produits bons pour nos sols. Les cultures proposées apportent une grande diversité en assolement », souligne l’exploitant agricole. « Lorsqu’une année s’annonce chaude, nous réfléchissons à de nouvelles zones de cultures, à faire varier les plants de semis… », explique Amélie Champé, reconnaissant que « mettre en place l’agriculture régénérative n’est pas simple ». 35% des chefs de plaine chez Bonduelle sont déjà formés à l’agroécologie. Le groupe se fixe pour objectif d’arriver à 100% à l’horizon 2030. Et côté agriculteurs, 74% d’entre eux dans les Hauts-de-France sont engagés vers l’agriculture régénérative, dont 58% au niveau du groupe. « Il faut montrer à l’agriculteur qu’il y a un avantage économique à la mise en place d’une agriculture régénératrice », estime Armand Frassaint. « Nous avons trouvé une corrélation entre l’amélioration des performances et des sols, ce qui prouve que nous allons dans la bonne direction », conclut Amélie Champé.

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« Retour d’expérience d’une coopérative agricole sur la mesure d’empreinte biodiversité », avec Jeanne-Marie Carré, Responsable RSE chez Vivescia, Anna Montagner, Chargée d’études – mesure d’empreinte biodiversité à la CDC Biodiversité et Yves Chesnot, Responsable du pôle Expertise – Mission économie de la biodiversité à la CDC Biodiversité.

« Plus que dans tout autre secteur, la transition en agriculture ne doit pas se focaliser sur le carbone. L’enjeu est de développer un modèle économique viable qui soutient le vivant au lieu de le détruire », a commencé par souligner Anna Montagner. La coopérative céréalière de Reims Vivescia a présenté son expérience en faveur de mesures d’empreinte de la biodiversité. Dans son programme Transitions, Vivescia dit compter déjà 420 agriculteurs partenaires engagés pour 3 ans, dont « 230 qui ont rejoint le programme en 2024 », assure Jeanne-Marie Carré. Avec un système de primes pour les agriculteurs engagés, elle explique que le programme « permet de répartir le risque de cette transition vers l’agriculture régénérative ».

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La mesure de l’empreinte biodiversité des exploitations partenaires est rendue possible par l’application AgriBest, développée par CDC Biodiversité, entreprise partenaire de Vivescia sur le projet. « Notre but est de couvrir les enjeux de diversité sur l’ensemble de la chaîne de valeur de la filière agricole », explique Yves Chesnot. « Notre première mission est la mesure d’empreinte, la collecte et la compréhension de données, et le seconde est l’accompagnement et le suivi de la transition agricole à l’échelle de la parcelle. » En partant d’un simple autodiagnostic de moins d’une heure, les agriculteurs partenaires de Vivescia peuvent évaluer l’impact et la progression de leurs actions en faveur de la biodiversité. Le tout s’appuie sur quinze facteurs, allant de la gestion de l’eau à la présence de haies en passant par la structure des sols. 

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Thème 3 : Contribution territoriale et stratégie climat

« La Banque Postale : lancement d’une démarche innovante pour soutenir la biodiversité dans l’agriculture » avec Élodie Ripoll, responsable pilotage opérationnel Climat et Biodiversité à la Banque Postale et Mathieu Toulemonde, fondateur et CEO d’Agoterra.

Pour agir concrètement sur ses émissions de gaz à effet de serre, « la Banque Postale a créé un fonds d’impact Climat et Biodiversité en 2015 pour répondre à nos engagements et atteindre nos objectifs. Nous soutenons 22 projets forestiers et 8 agricoles, correspondant à un investissement de 1 million d’euros et un prix moyen de 30€T/CO2 séquestré », indique Élodie Ripoll, consciente que pour atteindre ses objectifs la Banque Postale devra renoncer au financement de certaines opérations. 

La Banque Postale travaille avec Agoterra, qui lui-même s’est associé à l’association de protection de la nature Noé, qui regroupe 200 experts sur le terrain pour aider des fermes. « Il leur faut 5 ans pour opérer une transition agroécologique suivant certains indicateurs que nous suivons : la réduction des émissions, la séquestration du carbone et la biodiversité », indique Mathieu Toulemonde.  

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« Nos sols agricoles : Comment préserver et revitaliser ce capital commun ? », avec Christophe Legrand, Agriculteur en Seine-Maritime, Vanessa Pezet, Directrice Programme Carbone chez Gaïago et Claire Gassiat, Directrice des Partenariats Agricoles chez Agoterra.

Face à la dégradation des sols agricoles, « il est urgent d’agir pour relancer la vie du sol », a rappelé Vanessa Pezet, « les agriculteurs sont prêts, mais il faut leur donner les moyens d’agir ». Parmi ces moyens, elle a présenté le programme Gaïago Carbone, lancé en 2022 pour stimuler la vie des sols agricoles dégradés grâce à son biostimulant Nutrigeo, combiné avec des changements de pratiques, comme l’arrêt du labour. 

Christophe Legrand, agriculteur en polyculture en Seine-Maritime, faisait partie des pionniers du projet. Il a présenté un bilan d’étape de son expérience au sein du programme sur une de ses parcelles. Après trois années, sur les cinq que dure le programme, il assure déjà observer des améliorations dans la structure et la composition de son sol. « Nous avons presque supprimé le labour sur l’exploitation », résume-t-il. « Le sol est plus friable, la terre plus fine et avec plus de vie microbienne […] le sol est plus filtrant, avec une meilleure rétention d’eau. » Sans être une recette miracle, il évoque un « travail du sol plus facile, plus rapide et plus économique », grâce notamment aux économies en carburant. Face aux bons résultats, il a décidé d’appliquer le programme de Gaïago sur la totalité de son exploitation.

Avec un meilleur stockage du carbone dans le sol, la vente de crédits carbone est aussi une source de revenus supplémentaires pour les agriculteurs membres du programme. 

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