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Coordination rurale : une ascension dans le chahut

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Trois ans après les élections internes musclées de 2022, le calme ne semble toujours pas revenu à la Coordination rurale (CR), qui élira son prochain président les 18 et 19 novembre à Auch. Véronique Le Floc’h fera face à un éleveur de la Haute-Vienne, Bertrand Venteau, qui conteste frontalement le bilan de la présidente sortante et du comité directeur. Il aura le soutien de puissantes fédérations départementales, dont le Lot-et-Garonne, qui avait soutenu l’éleveuse en 2022, mais aussi l’association spécialisée France Grandes Cultures (FGC), proche d’une scission il y a encore quelques mois. L’enjeu du scrutin sera moins l’orientation politique et stratégique de la CR – même s’il en est question – que le bilan opérationnel de l’équipe sortante.

En trois ans, la Coordination rurale (CR) a clairement changé de dimension. D’un syndicat presque confidentiel, il est devenu quasiment incontournable dans le paysage agricole. Pour avoir su incarner les manifestations historiques de l’hiver 2024, nées dans son fief du Sud-Ouest, la CR a obtenu ensuite un vrai succès aux élections aux chambres d’agriculture de 2025. Elle a gagné plus de huit points dans les urnes par rapport à la précédente édition, raflé huit chambres, et fait tomber le duo FNSEA/JA sous la majorité absolue. « Auparavant, nous n’étions même pas écoutés par les autorités. Quand le préfet ou un ministre se déplaçait, c’était pour la FNSEA. Aujourd’hui, nous sommes sollicités », résume Thierry-James Facquer, président de la CR Bourgogne-Franche-Comté.

C’est un peu de la paternité de ce succès dont il sera question lors du prochain congrès, à Auch, les 18 et 19 novembre prochains. La présidente sortante Véronique Le Floc’h affrontera un éleveur du Sud-Ouest et président de la chambre d’agriculture de la Haute-Vienne (87), Bertrand Venteau, porté par d’anciens soutiens et opposants de la Finistérienne. Il comptera notamment sur plusieurs élus de chambre, dont le puissant département du Lot-et-Garonne (47), qui avait soutenu Mme Le Floc’h en 2022, et désormais très remonté contre elle et son équipe. Comme le montre notre enquête, c’est moins l’orientation politique et stratégique – même s’il en est question – que le bilan opérationnel de la présidente sortante et de son comité directeur, qui sera en cause dans ce scrutin.

Trois ans après sa prise du pouvoir à la tête de la CR, une chose saute aux yeux : Véronique Le Floc’h n’aura pas réussi à calmer les remous suscités par son élection. Depuis qu’elle a succédé avec fracas à Bernard Lannes, un président resté douze ans en place, les signes de désordre se sont succédé. Il faut dire que son mandat ne pouvait pas plus mal débuter. Rappelons que quelques semaines avant le scrutin de 2022, la CR nationale, dont elle était vice-présidente, avait déposé plainte contre elle, pour « escroquerie » au service de remplacement (SR). Et dès son élection, la plupart des salariés du syndicat démissionnèrent. Encore aujourd’hui le syndicat cherche à recruter trois chargés d’études.

S’en suivit une longue période de ce que d’aucuns ont appelé des « purges », visant notamment les élus ayant voté favorablement au dépôt de plainte, ou contestant publiquement les positions du nouveau comité directeur. Ce dernier a notamment tenté d’écarter deux présidents départementaux, avant que la justice ne les arrête. D’autres tensions sont survenues entre la direction actuelle et l’association spécialisée France Grandes Cultures (FGC). On rappellera l’organisation du congrès « Céréales et grandes cultures » par le porte-parole de la CR Patrick Legras, qui a pu être vu comme une tentative de remplacer FGC.

Dernier signe du désordre interne, la proposition rocambolesque de l’ex-président de la CR47, Serge Bousquet-Cassagne – rejetée de justesse cet été – de se faire nommer directeur bénévole du syndicat au niveau national. L’adversaire de Véronique Le Floc’h propose d’ailleurs de licencier le tout nouveau directeur général exécutif Matthieu Danen, ancien candidat RN aux élections législatives de 2017 en Aveyron.

Peu de dissension sur le fond

Malgré ce chaos opérationnel, la CR ne semble pas tiraillée par de profondes dissensions sur les idées ou la stratégie : ni entre les deux candidats, ni entre les tenants historiques des actions directes violentes dans le Sud, et leurs détracteurs, généralement plus au nord. Sur le plan strict des idées politiques, l’ancien président de FGC et fondateur du cercle de réflexion Agriculteurs et prospérité, Nicolas Jaquet, historiquement l’une des têtes pensantes du syndicat, assure avoir des échanges réguliers avec Véronique Le Floc’h. Et selon lui, la ligne politique de l’organisation n’a pas évolué ces dernières années.

Sur le plan stratégique, chacun s’accorde sur les fondamentaux, et le retour à un équilibre entre l’action de terrain et les discussions avec les pouvoirs publics, après une période d’hyperactivité – souvent dans la violence – en 2024 et 2025. Après les succès obtenus grâce aux actions de terrain, chacun semble convaincu que le syndicat doit regagner en crédibilité sur ses propositions. Signe de cette concorde : le rapprochement du nord et du sud, de l’élevage et des grandes cultures. Après plusieurs mois de confrontation avec la direction nationale, FGC a tendu la main au syndicat au printemps, par la voix de son nouveau président, François Walraet.

C’est l’éleveur Bertrand Venteau, homme du Sud-Ouest, qui l’a saisie, dont François Walraet soutient désormais la candidature. Les réticences de l’association spécialisée face aux actions illégales répétées de certains départements lors des mobilisations de l’hiver 2024 semblent effacées. « L’enjeu pour les trois prochaines années sera de transformer un syndicat contestataire en un syndicat réformiste, au moins pour la partie nationale. Au niveau départemental, il faut garder ce côté contestataire, résume François Walraet. Si on veut se faire entendre par le ministère de l’Agriculture, on ne peut se contenter de déverser du fumier, faire défiler des tracteurs, etc. »

Une ambition que fait également sienne Véronique Floc’h, qui promet de travailler sur les deux piliers de l’action syndicale. En annonçant sa candidature à la rentrée, elle a promis de « renforcer la dynamique engagée issue des territoires, tant sur le plan syndical que réformiste ». Et de proposer des orientations de travail : protester contre les traités de libre-échange tel que le Mercosur, travailler sur les sujets en lien avec la MSA, les aléas sanitaires etc.

Mise en œuvre contestée

Finalement, c’est surtout sur le plan de la mise en œuvre opérationnelle que le bilan de Véronique Le Floc’h et de son équipe est mis en cause.

Par exemple, beaucoup d’élus demandent davantage de salariés, pour étayer la nouvelle dimension du syndicat : chargés d’études, de mission, de communication, des animateurs, des juristes etc. « On a un problème de communication et de réactivité entre le syndicat national par rapport aux départements, faute d’effectifs, alerte Thierry-James Facquer. On manque également d’élus spécialisés pour nous apporter les réponses techniques ». Un problème identifié par Véronique Le Floc’h, qui a renouvelé l’équipe de communication, mais peine encore à recruter des chargés de mission, comme cité précédemment.

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Autre grief, le manque d’initiative dans les actions syndicales. Après le long mandat de Bernard Lannes qui « commençait à ronronner », Véronique Le Floc’h avait été élue afin de donner une tonalité plus active au syndicat en 2022, rappelle José Pérez, coprésident de la CR47. Mais la déception prédomine chez lui aujourd’hui : « Sur le terrain, rien ne s’est produit entre 2022 et 2024, jusqu’à la marche de Rungis, lancée à notre initiative. »

La responsabilité de l’actuelle présidente dans la progression fulgurante de la CR aux élections de 2025 fait d’ailleurs débat. « Le point de bascule est la marche de Rungis, qui a attiré l’attention de tout le monde et notamment des médias. Véronique Le Floc’h n’en est pas à l’origine : c’est la CR47 qui a fait le travail, nous permettant d’avoir progressé dans les urnes en 2025 », estime François Walraet.

L’actuelle présidente ne conteste pas le rôle clé de la CR47 et salue so, action, tout en s’attribuant une partie de la réussite de la marche de Rungis. « Nous avons su accompagner le mouvement, tout était prêt pour que d’autres départements s’intègrent à la marche, répond l’éleveuse. Nous avons su mettre en avant l’intérêt général de l’agriculture ». Une comparaison n’est pourtant pas à l’avantage de l’équipe nationale. Le succès médiatique de la montée sur Rungis, lancée par le Sud-Ouest, contraste avec la manifestation parisienne surprise organisée par l’équipe nationale, qui n’a guère mobilisé.

Organisation en question

Autre reproche envers l’actuelle direction : le manque de communication entre les institutions nationales de la CR et les chambres d’agriculture sous sa coupe. « Je n’ai jamais été invité par le comité directeur. Mme Le Floc’h ne s’est pas suffisamment appuyée sur l’expertise des chambres d’agriculture lors de son mandat », reproche l’adversaire Bertrand Venteau. Véronique Le Floc’h le reconnaît et promet de changer. « L’agenda était très chargé, et les sujets étaient souvent très administratifs […] Mais je suis tout à fait d’accord pour changer cela, et même de modifier les statuts du syndicat si nécessaire ».

Derrière, c’est aussi l’organisation trop verticale de l’équipe dirigeante qui est pointée du doigt par certains. À ce sujet, Bertrand Venteau se présente comme un réformateur. « L’ancienne direction était trop centrée sur le national. Mon projet est de m’inspirer de ce qui a marché dans les départements : partir du terrain, de la base. Le national doit simplement accompagner et aider, pas l’inverse, relate-t-il. Sinon, nous ferons les mêmes erreurs que la FNSEA ». Dans un communiqué du 22 octobre présentant sa candidature, la présidente sortante propose un projet similaire. En réponse le même jour, Bertrand Venteau s’engageait à ce que les nouveaux moyens financiers issus des élections « puissent ruisseler jusqu’aux départements […] dont le seul but doit être la défense des paysans ».

Enfin, certains regrettent que Véronique Le Floc’h et son équipe aient consacré trop d’énergie aux « purges ». « Après les élections de 2022, Mme Le Floc’h s’est trop échinée à mettre ses fidèles aux postes de direction et à se séparer de ses opposants, au lieu d’adopter une position plus rassembleuse », résume François Walraet. La présidente conteste, estimant avoir toujours été dans « la construction ».

Bien sûr, des élus interrogés ont également des louanges à faire à Véronique Le Floc’h, notamment sa présence médiatique et son énergie. Jean-Jacques Pesquerel, président de la CR14 (Calvados), reconnaît qu’elle « a été très présente dans les médias. Il y a eu un gros travail avec Christian Convers ». D’autres saluent sa personnalité. « Avec Véronique Le Floc’h, les relations étaient différentes par rapport à Bernard Lannes, dont le bilan était bon mais plus discret, moins médiatique. Mme Le Floc’h est plus accessible », résume François Turpeau, président de la CR86 (Vienne). La principale concernée renchérit, indiquant « avoir fait un tour de France dans près de 80 départements ». Pas certain que ce sera suffisant.

KC

« Quand le préfet ou un ministre se déplaçait, c’était pour la FNSEA. Aujourd’hui, nous sommes sollicités »

« Sur le terrain, rien ne s’est produit entre 2022 et 2024, jusqu’à la marche de Rungis »

« Je n’ai jamais été invité par le comité directeur »

Le président de la chambre d’agriculture 41 soutiendra Venteau

Un autre soutien de taille a été raflé par le candidat Bertrand Venteau dans sa lutte avec Véronique Le Floc’h pour la présidence de la Coordination rurale (CR), en plus de la CR47 (Lot-et-Garonne). Il s’agit d’Edouard Legras, président de la chambre d’agriculture du Loir-et-Cher (41), initialement soutien de Véronique Le Floc’h, et membre actuel du comité de direction. Une source anonyme indique que l’ensemble de la région Centre Val de Loire devrait suivre. Elle précise que des négociations étaient en cours afin de n’avoir qu’un seul candidat en 2025, à savoir Bertrand Venteau, afin de ne pas rejouer la division survenue en 2022. Négociations qui ont échoué, Véronique Le Floc’h annonçant sa candidature le 22 octobre, après celle de Bertrand Venteau, annoncée dans nos colonnes le 13 octobre. Les listes des candidats au comité directeur tentent de réunir des personnes venant de l’ensemble du territoire français. Quelques différences sont néanmoins à souligner. Celle de Véronique Le Floc’h est très majoritairement constituée d’éleveurs. Celle de Bertrand Venteau est plus hétéroclite, et comprend bon nombre de présidents de chambres d’agriculture.

Menaces envers des élus du codir, plainte déposée

Selon une enquête de Radio France publiée le 7 novembre, des menaces et insultes ont été proférées par des présidents de chambre d’agriculture départementales de la CR (Dordogne, Gers) envers la direction nationale du syndicat. Radio France a pu consulter des messages d’un groupe WhatsApp : l’un d’entre eux évoque la fabrication d’explosif, à l’aide d’engrais azoté, d’ammonitrate, du carburant et un détonateur. « Je ne me souviens pas d’avoir écrit ça, a répondu Rémi Dumaure, président CR de la chambre d’agriculture de Dordogne, auprès du média public. Je n’ai pas parlé de tout faire péter. On a des façons de se parler qui sont parfois rudes, mais ce n’est pas un appel au terrorisme, loin de là ! ». De son côté, Lionel Candelon, président de la chambre d’agriculture du Gers, assume d’avantage ses propos. Il a traité l’un des membres de l’équipe de direction du syndicat de « charogne ». « Je ne regrette rien », explique-t-il. La raison de cette hostilité : les auteurs reprochent au comité directeur de ne pas s’appuyer suffisamment sur les chambres d’agriculture. Un membre de la CR nationale a porté plainte pour « harcèlement moral » et « menace de destructions dangereuses pour les personnes », déclenchant l’ouverture d’une enquête par le parquet de Tulle.