La filière laitière est loin d’avoir atteint son objectif de réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre des fermes à l’horizon 2025. Au-delà des freins techniques et des aléas climatiques, la décarbonation de l’amont peine à se financer. Il faut dire que le chantier est d'envergure: 2 à 3 milliards d'euros. Cependant les entreprises de l’aval bougent, poussées notamment par l’accumulation des contraintes réglementaires sur leurs émissions indirectes. Le sujet s’est imposé au sein de l’interprofession et devient un enjeu des négociations commerciales. Pour accompagner la réduction des émissions des producteurs, les laiteries annoncent des primes. Sodiaal propose désormais aux entreprises de financer des projets concrets à valoriser dans leur bilan carbone. Le marché du carbone, en revanche, peine à décoller.
C’est désormais acté : la filière laitière n’atteindra pas ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2025. Dans le cadre de sa démarche RSE « France Terre de lait », elle avait fixé un objectif de diminution de 17 % de son empreinte carbone par litre de lait en sortie d’usine entre 2016 et 2025. Le dernier chiffre consolidé montre une réduction de 6,4 % entre 2016 et 2021. « L’objectif était très ambitieux, nous ne l’atteindrons pas. Mais, nous sommes sur une trajectoire de baisse », explique Jennifer Huet, directrice du service environnement du Cniel (interprofession). La transformation laitière a réduit de manière significative ses émissions : - 11 % entre 2016 et 2021. Cependant, l’élevage, qui représente la majeure partie des émissions (87%), est à la traîne.
C'est donc dans les étables et les prairies que se situe l'essentiel du chantier. De par son poids dans le bilan carbone, l'état d'avancement du maillon élevage est assez similaire à celui l'ensemble de la filière. La démarche « France Terre de lait » prévoit de réduire de 20 % l’empreinte carbone de l’amont d’ici 2025. Or, entre 2016 et 2021, la réduction est de l’ordre de 6 %, avec une forte variabilité d’année en année en fonction des conditions climatiques. En effet, des aléas peuvent contraindre les éleveurs à avoir recours à davantage d’intrants, contributeurs aux émissions de CO2.
Entre 2 et 3 milliards d’euros d’ici 2030
La diminution de l’empreinte carbone du lait est donc amorcée, mais moins rapide que prévu. Pourtant, la moitié des producteurs sont engagés dans la démarche « Ferme laitière bas carbone » et ont réalisé un diagnostic Cap’2ER pour identifier les marges de manœuvre permettant de réduire leurs émissions. « Le premier frein au passage à l’action, c’est le manque de temps. Le deuxième, c’est l’aspect financier », relève Mathilde Grégoire, chef de projet au sein de l’équipe environnement du Cniel.
Alors que l’interprofession doit définir un nouvel objectif pour la période 2026-2029, la question du financement de la décarbonation de l’amont est au cœur des débats. Les besoins d’investissement dans les fermes ont été évalués à 2 milliards d’euros à l’horizon 2030, selon la Fnil (laiteries « privées »). Le Cniel précise néanmoins que « cette estimation reste à consolider ». Ce montant pourrait être revu à la hausse. En effet, certains acteurs tablent plutôt sur 3 milliards d’euros.
Les éleveurs ne pourront pas supporter seuls ces investissements. La filière compte sur des financements publics. Cependant, la tendance est plutôt aux restrictions budgétaires, en témoigne la réduction des crédits alloués à la Planification écologique prévue en 2025.
Peu d’espoir dans le marché du carbone
Promu ces dernières années comme une solution d’avenir pour financer des projets de décarbonation dans les élevages, le marché du carbone n’a pas encore tenu ses promesses. « Très peu d’agriculteurs arrivent à monétiser des crédits carbone », observait Pascal Lebrun, président de la Coopération laitière et du Cniel, en conférence de presse début septembre. Le prix de la tonne de carbone (entre 30 et 40 euros en moyenne) est perçu comme peu incitatif au regard des contraintes administratives. « Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’offres que de personnes qui acceptent de financer des projets », étaye Jean-Pierre Faucon, administrateur de la coopérative Sodiaal, en charge de la durabilité. Néanmoins, pour la plus grande coopérative laitière de France, la vente de crédits carbone reste un des leviers pour « rétribuer les efforts » des éleveurs. Lui-même engagé dans le label bas carbone — une certification permettant de vendre des crédits —, Jean-Pierre Faucon explique avoir « contractualisé à 30 euros la tonne ». « Pour 400 tonnes économisées sur notre exploitation, cela correspond à 12 000 euros », poursuit-il.
Pour accélérer la dynamique, Sodiaal a lancé il y a quelques semaines sa propre plateforme : Sodiaal Transitions. Les entreprises, clientes ou non de la coopérative, pourront ainsi financer des diagnostics carbone, l’installation de microméthaniseurs ou encore la plantation de haies. Autant d’initiatives qu’ils pourront valoriser dans leur bilan carbone. Pour les plus allants, Sodiaal pourra fournir des litres de lait « plus bas carbone que la moyenne [des éleveurs coopérateurs] », précise Frédéric Chausson. Sodiaal espère signer « une dizaine de contrats » d’ici un an.
Intégrer le carbone dans les tarifs
Mais le marché du carbone n'est pas la priorité de Sodiaal. « Notre première stratégie est tarifaire, lors des négociations commerciales avec nos clients », a expliqué le directeur des relations extérieures et du développement durable de Sodiaal, Frédéric Chausson, en conférence de presse.
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Pour ce faire, les laiteries veulent signer un accord de filière, mais se heurtent aux réticences de la grande distribution au sein de l’interprofession. La Fnil souhaiterait « plus d’écoute » des enseignes, signale son président-directeur général François-Xavier Huard. Depuis plusieurs années, le sujet s’est invité dans les box de négociations entre les industriels et les distributeurs. Les laiteries poussent pour intégrer le coût des investissements dans les tarifs de leurs produits, sans grand succès.
Dans cette logique, l’ancien ministre de l’Agriculture Marc Fesneau avait émis l’idée d’intégrer la décarbonation dans les indicateurs de référence prévus par Egalim. Ces derniers sont utilisés dans les formules de prix négociées entre les agriculteurs et leur premier acheteur. Cette proposition n’a pas été reprise dans le rapport des ex-députés Anne-Laure Babault et Alexis Izard, présenté récemment à la nouvelle ministre Annie Genevard. Néanmoins, elle pourrait ressurgir, le gouvernement Barnier ayant exprimé sa volonté de légiférer sur les relations commerciales.
Inciter grâce aux primes
En attendant, les laiteries s’emparent du sujet en créant des primes pour encourager les efforts de décarbonation des producteurs de lait. Sodiaal, Bel, Nestlé, Even, la Prospérité fermière… La tendance est bien lancée. Dernière annonce en date : celle d’Agrial et Savencia qui ont présenté, mi-octobre, une « prime climat » accessible à 1 300 associés coopérateurs d’Agrial fournissant du lait à Savencia. Elle pourra atteindre 4,5 €/ 1 000 litres de lait.
L’accès aux primes des laiteries est conditionné à la réalisation d’un diagnostic, la mise en place d’actions ou encore à des indicateurs de performance environnementale. Les approches sont diverses. Par exemple, Bel a opté pour une prime encourageant l’intégration d’additifs anti-méthane Bovaer dans la ration des vaches, tandis que l’accord entre Agrial et Savencia se concentre plutôt sur l’engagement des producteurs dans une démarche de progrès globale, avec la réalisation d’un diagnostic Cap’2ER et une mesure de la performance des exploitations.
Le secteur est d'autant plus allant que les obligations des entreprises sur leurs émissions indirectes (scope 3) se précisent, et que les échéances se rapprochent. Le renforcement des obligations de transparence avec la directive européenne CSRD – qui doit s’appliquer à un plus large panel d’industriels à partir de 2025 – devrait encore accélérer le mouvement, sous réserve que sa mise en œuvre ne soit pas reportée par le gouvernement. L’idée a été évoquée récemment par le Premier ministre Michel Barnier.
Un prix de la tonne de carbone peu incitatif
Réticences de la grande distribution
« Prime climat »
« Intégrer la durabilité dans notre chaîne de valeur »
Décarbonation : l’interprofession se dote d’un indicateur sur la grande distribution
Dans le cadre de la démarche RSE de la filière « France Terre de lait », l’empreinte carbone d’un litre de lait s’évalue en sortie ferme et en sortie usine. Pour avoir une idée plus précise des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre tout au long de la chaîne d’approvisionnement, le Cniel vient d’intégrer un indicateur portant sur l’empreinte carbone du maillon distribution. Selon les calculs de l’interprofession, la part de la distribution dans l’empreinte carbone d’un litre de lait serait de 6 %. « C’est une estimation », précise Jennifer Huet, directrice du service environnement du Cniel. « La grande distribution ne fait pas que du lait », rappelle-t-elle, ce qui complique les calculs. À noter que l’évaluation intègre les produits importés. « Depuis 2016, la distribution est entrée dans l’interprofession donc c’est important de l’intégrer dans la démarche », souligne Jennifer Huet.
CSRD: Michel Barnier évoque un report des échéances, sans précision
Dans un entretien accordé au Journal du dimanche le 20 octobre, le Premier ministre a indiqué qu'il souhaitait «réexaminer la portée» de la directive CSRD («Corporate sustainability reporting directive»). Michel Barnier était questionné sur ses ambitions en matière de «simplification». Citant le secteur agricole, il a expliqué qu'il souhaitait s'«attaquer à la surtransposition des règles européennes», en instaurant «une forme de moratoire par exemple – qui puisse reporter de deux ou trois ans les dates d'entrée en vigueur de réglementations très lourdes, prises parfois sans suffisamment d'évaluation et de mesure d'impact». Et de citer la directive CSRD, applicable depuis le 1er janvier 2024. À partir de 2025, plus de 150 coopératives et groupes coopératifs doivent réaliser un rapport de durabilité dans le cadre de cette directive, d’après les estimations de la Coopération agricole (LCA). Jusqu’à présent, seule une trentaine de coopératives avaient l’obligation de publier des déclarations de performances extra-financières.