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Jean-Marc Jancovici, co-fondateur du Shift Project Entretien avec J-M. Jancovici : «Une agriculture sobre est organisée régionalement»

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Dans un entretien à Agra presse, Jean-Marc Jancovici revient sur les résultats et préconisations du Shift projet sur la transition climatique de l'agriculture. Il souligne notamment les marges de manoeuvre dont dispose les pouvoirs publics au regard de la faible part du revenu agricole dans les prix alimentaires, et du poid de France au sein de l'Union européenne. A condition de réguler davantage.

C’est le premier grand rapport du Shift projet sur l’agriculture (voir notre article). Qu’est-ce qui vous a marqué au terme de ce travail ?

C’est la part de ce qui revient à l’agriculture quand vous regardez votre ticket de caisse en magasin. Sur un achat qui vaut 100, l’agriculteur touche souvent moins de dix.

Tout le reste c’est de la transformation et de la logistique. Cela veut dire que si l’on veut doubler le revenu des agriculteurs, ce n’est pas un effort si énorme que cela.

Quelle a été votre approche ? Par rapport à d’autres grandes études de ce type, il est peu question de sanitaire.

Le premier objectif que l’on s’est donné, c’est de mettre l’agriculture en ligne avec une baisse des émissions de gaz à effet de serre de 5% par an, pour viser des scénarios de réchauffement pas trop élevé – autour de 2°C, ce serait bien.

Les autres paramètres ne sont que des conditions limites. La première c’est que – cela va sans dire - les agriculteurs ne meurent pas au passage, sinon il n’y a pas plus de production.

La deuxième condition limite c’est que cet alignement ne se fasse pas au détriment de la santé des gens et de la biodiversité. Comme on dit dans le jargon européen, on reste dans le « do not significantly harm ».

Le but de ce rapport n’est pas d’étudier comment nous pourrions passer à une agriculture sans pesticides. Nous souhaitons simplement au minimum que leur consommation n’augmente pas – et même plutôt qu’elle baisse, sans pour autant s’avancer sur un objectif quantifié.

Pourquoi avoir choisir de faire un rapport en deux temps, agriculture d’abord, alimentation ensuite, et pas les deux en même. Ils sont très liés, qu’il s’agisse d’eau ou de climat…

Effectivement les deux sont très liés. Dans tous les cas, si vous voulez tout étudier en même temps, vous allez regarder l’un, puis l’autre, puis l’un. Etc. Nous aurions pu tirer à pile ou face, faire l’autre avant. Aucune des approches n’est pas parfaite.

En tous les cas, quand nous regarderons l’alimentation, nous serons probablement amenés à préciser ou amender certaines de nos conclusions sur l’agriculture.

Vous explorez des scénarios comme celui du « maintien des exportations », ou de « l’autosuffisance », puis établissez des « consensus ». Qui décide de tout cela ?

Pour un projet de cette taille, nous faisons une note d’intention, dont nous discutons entre nous. Le projet est donc imaginé par le bureau. Il est ensuite validé par les cadres de l’association. Pour établir le consensus, nous faisons une cote mal taillée que l’on considère comme un optimum entre les différents scénarios explorés.

Dans vos conclusions, vous dites que l’ « optimisation » ne suffira pas à baisser les émissions, et qu’il faut envisager des « changements de système ». De quoi parle-t-on ?

Le plus souvent cela signifie un changement de cadrage du système. Jusqu’à maintenant, nous avons décidé que ce qui comptait c’était le prix, et que tout y était subordonné. Si nous disons désormais que la première entrée est la décarbonation et la pérennité, la manière de gérer ce système change – même si bien sûr l’agriculture et l’élevage restent une sélection de plantes et d’animaux que l’on privilégie par rapport à ce qui aurait poussé sinon ou aux bestioles qui auraient proliféré.

Pour comprendre comment ce système peut se transformer, il faut regarder comment il a changé sur les décennies qui viennent de s’écouler, sous l’effet d’un apport énergétique externe massif, qui a permis l’essor des machines, des engrais, et plus marginalement des phytosanitaires.

J’ajoute quelque chose que l’on oublie souvent, qui est la dépendance à l’aval et aux transports des systèmes agricoles. Si vous êtes en polyculture-élevage partout, vous avez des denrées consommables à moins de quelques dizaines de kilomètres. A partir du moment où vous mettez tout le blé en Beauce, toutes les betteraves en Picardie, le maïs dans le Sud-ouest, et le porc en Bretagne, vous avez un système très dépendant du pétrole et des transports intermédiaires. Un monde dans lequel on est plus sobre et dans lequel on a des émissions qui baissent, cela veut dire une agriculture organisée régionalement.

Vous proposez de re-répartir l’élevage sur tout le territoire. C’est une idée que l’on enseigne depuis longtemps en école d’agronomie, mais jamais appliquée. Comment fait-on ?

Effectivement, et l’autre inconvénient d’avoir mis l’élevage au même endroit, c’est que vous perdez des amendements dans les zones de cultures, et vous avez un excès d’excréments et de fertilisation en Bretagne.

Pour l’instant, nous n’avons pas encore réfléchi aux outils pour le faire.

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Vous dites qu’il faut baisser le cheptel – pour diminuer les émissions directes, et optimiser les surfaces – et accompagner la demande, pour ne pas importer massivement. Là aussi, comment fait-on ? Aucun ministre de l’Agriculture ne veut s’y atteler.

Il faut avancer sur deux domaines à la fois ; pour l’instant, on a commencé à regarder l’agriculture ; pas l’alimentation. C’est un choix délibéré, d’avancer un pied après l’autre.

Du point de vue de l’agriculture, si nous essayons de limiter la part importée en préservant la part domestique, il n’y a pas beaucoup d’autres leviers que revenir sur le libre-échange. Et on est en plein dans l’actualité en ce moment avec la bronca française contre l’accord commercial avec le Mercosur, qui a donné lieu à une forme rare de consensus parmi les parlementaires.

Et la France est en minorité. Comment on avance ?

Si on veut vraiment protéger l’agriculture française et européenne, il n’y a pas beaucoup d’autres façons de faire que de créer des barrières tarifaires ou normatives. Sur les barrières normatives, il en existe déjà comme le travail des enfants ; il reste désormais à étendre à l’usage des pesticides et antibiotiques qui sont interdits en France.

Jusqu’où pousser la protection ? Est-ce qu’il ne faut pas maintenir quand même du commerce, dans la mesure où le climat accentue les risques d’avaries majeures à l’échelle régionale ?

L’idée que l’on supprimerait la totalité du commerce est une hérésie. Mais le curseur est allé trop loin. Tout le monde est en compétition avec tout le monde, tout peut voyager partout sur Terre sans se poser de questions.

A titre personnel, je ne vois pas bien la logique qui consiste physique et agronomique qui consiste à faire venir des poulets ou des vaches du Brésil. Ce n’est absolument pas indispensable. S’il vient d’endroits où l’on a déforesté, où l’on ne profite pas des amendements, cela signifie des émissions en plus.

Et sur la viande, donc, quels outils ?

De la viande, on en mangeait cinq fois mois par personne il y a deux siècles qu’aujourd’hui. L’abondance de produits carnés est la marque d’une abondance énergétique.

Si on veut que la consommation de viande baisse sans handicaper le revenu des agriculteurs, il y a que deux solutions. Commencer par diminuer ce qui est importé si on y arrive, et faire grimper les prix au kilo. Les deux se marchent sur les pieds dans un marché où les éleveurs n’ont pas les mêmes contraintes environnementales.

Sauf à taxer, comme on le fait sur le sucre avec les sodas ?

Il peut y avoir des taxes ou des normes. Le problème de la norme, c’est la traçabilité. On le voit avec le règlement Déforestation ; les paysans ne sont pas équipés pour tracer jusqu’à la parcelle. Il y a une gestion associée qu’il faut supporter. L’implémentation n’est pas si simple.

Sur les retenues d’eau, vous dites qu’il faut conditionner l’accès. Quelles cultures visez-vous ?

Nous n’avons pas dressé une liste, cela peut en faire partie. La question c’est le choix des espèces végétales cultivées, tout en sachant qu’il n’y a pas de miracle : avec moins d’eau, l’agriculture produira moins.

Sur le machinisme, vous proposez un tiers d’électrification, de biogaz, de biocarburant. Comment démarrer ? Agriculteurs et fabricants se regardent un peu en chiens de faïence.

On ne pourra pas demander aux agriculteurs de produire moins, plus propre et pour moins cher. Peu de gens acceptent de se faire harakiri. La collectivité, si elle veut que les agriculteurs produisent de la viande en moins grande quantité, et fassent des efforts pour produire plus propre - ce qui impactera les rendements économiques -, elle devrait payer pour cela. Il y a deux manières : des services écosystémiques payés par les pouvoirs publics ; ou bien un cahier des charges qui passera par le prix au consommateur.

Dans votre rapport, vous êtes souvent partisan de l’incitatif, moins du normatif. Pourquoi ?

On ne peut pas faire avancer le monde agricole contre sa volonté. Et par ailleurs, dans la grande consultation que l’on a lancée, nous constatons que l’écrasante majorité du monde agricole veut avancer, à condition que ça ne les mette pas dans des conditions économiques infernales.

Il en est ainsi dans l’industrie. On voit que le gouvernement, nonobstant la disette budgétaire, a conservé une enveloppe d’1,6 milliard d’euros dans son budget 2025 pour la décarbonation de l’industrie. Les industriels disent : nous savons faire, mais cela vaut plus cher.

Comme sur le Mercosur, les questions budgétaires sont très liées à Bruxelles, même si la Pac se renationalise doucement. Et la France est encore un peu seule.

La France n’est pas un nain de jardin à Bruxelles. Regardez dans le nucléaire, pendant vingt ans nous avons eu le nucléaire honteux. Maintenant on se réveille, et Agnès Pannier-Runacher est en train de dire à Bruxelles : vous allez compter avec notre avis. Pourquoi la France ne ferait-elle pas exactement pareil en matière agricole ?

La part du ticket de caisse qui va à l’agriculteur, c’est 7%. Si on doublait le revenu du secteur agricole, le ticket de caisse augmente de 7%. Ce n’est pas énorme. Le problème, c’est d’être sûr que les intermédiaires ne captent pas le revenu. Cela va avec un encadrement de la puissance publique, je ne vois pas comment faire sans. Mais c’est son rôle, il n’y a rien de neuf là-dedans.