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La Vienne, aux limites de la céréaliculture

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La Vienne est le territoire qui s’est le plus céréalisé après la Pac de 1992, jusqu’à devenir le quatrième département français en surface de céréales et oléoprotéagineux, malgré des rendements moyens. Cette conversion tardive aux grandes cultures, notamment au maïs irrigué, se transforme peu à peu en piège avec le changement climatique et les restrictions d’eau. Pour cette « zone intermédiaire », frontière des grandes cultures et de l’élevage, la crise céréalière est particulièrement violente : les trésoreries se tendent, les jachères et autres renoncements à produire progressent. Dans ce Haut-Poitou qui avait basculé dès 2019 pour la Coordination rurale, et où les usines sont rares, la peur d’aller dans le mur se répand chez les agriculteurs. Deux grandes coopératives tentent d’y relancer l’élevage, porté par la conjoncture, et d’installer de l’agrivoltaïsme. Des initiatives d’avant-garde fleurissent. Pionnière des céréales HVE, une petite coopérative se spécialise le « haut de gamme ». Une société de conseil propose de l’agriculture de régénération bio.

Les pluies de ces dernières semaines ne devraient pas arranger les choses : les jachères se répandent dans la Vienne. « Cela m’a sauté aux yeux la dernière fois que je suis passé dans le département », glisse Christophe Courroussé, directeur du Développement agricole durable de Terrena. Après deux ans de mauvaises récoltes et de prix bas, c’est un des signes de détresse de la céréaliculture en « zone intermédiaire ».

Alors que les débats sur la prochaine Pac débutent, et se tendront probablement autour de la question des zones intermédiaires, Agra Presse s’est penché sur l’un de ces départements « frontières », où la Coordination rurale l’avait emporté dès 2019. Notre enquête dépeint un territoire sur la corde raide, où se mêlent affliction et innovation.

Département méconnu, la Vienne a pourtant inspiré le film Au nom de la Terre d’Édouard Bergeon, dont le père disparu était agriculteur dans le Poitou. C’est aussi le département du fondateur d’Airinov, Romain Faroux, dont le père, à la tête d’une exploitation de 200 hectares de grandes cultures, avait dû se diversifier dans l’évènementiel, pour tenir. Le décor est peint.

Jachère en progression

« Nous avons peur du nombre d’exploitations qui pourraient passer en redressement, c’est l’un des départements où l’EBE est le plus faible dans le Poitou-Charente avec des trésoreries qui se dégradent », explique Pierre Bonnin, responsable régional chez Océalia, l’une des quatre coopératives du département, dont la zone s’étend plus au sud, dans les terres d’élevage, jusque dans le Périgord.

Les jachères sont le thermomètre du département. Selon les statistiques agricoles, elles ont progressé de 5 000 hectares dans la Vienne en 2024, et sont restées stables en 2025. La Vienne figure sur le podium du classement des départements français en surfaces de jachères (voir graphique), où l’on retrouve de nombreux départements acquis à la Coordination rurale.

Les prairies temporaires évoluent également à la hausse, autre forme de renoncement contraint à produire, qui permet aux exploitants de conserver des aides de la Pac. « On voit aussi des surfaces en prairies, en millet, en sarrasin augmenter, rapporte Benjamin Bichon, directeur de la Tricherie, petite coopérative du département. Cela arrive quand les engrais sont chers, que l’agriculteur manque de cash et que la banque ne veut plus suivre. »

Dans certains cas, des agriculteurs choisissent de réaliser « une année blanche » sur l’ensemble de l’exploitation, rapportent les conseillers et cadres de coopératives. Ces cas rares, mais retentissants, pèsent sur l’ambiance de la région.

Champion de la céréalisation

Comment la région en est-elle arrivée là ? Évidemment, la Vienne n’est pas le Santerre, ni la Beauce, la Champagne, ou la Flandre. La Vienne est tout de même le quatrième département français pour les surfaces de céréales et oléoprotéagineux (voir graphique), avec certes quelques bonnes terres, au nord et au sud-ouest, mais surtout beaucoup de moyennes et mauvaises.

L’agriculture de l’ancien Haut-Poitou a connu, comme l’ensemble de la ferme France, une vague de céréalisation, jusqu’à un pic dans les années 2000. Elle a même été la championne de ce phénomène : la Vienne est le département dont les surfaces de blé, orge et colza ont le plus progressé (+ 42 %) entre 1988 et 2010, juste devant les Deux-Sèvres (+ 37 %).

Ces conversions tardives ont eu lieu notamment dans le sud-Vienne, ancien pays de bocage aux confins occidentaux du Limousin. « En 2007, beaucoup se sont dit : " Pourquoi ne pas convertir mes terres en céréales ? " », se souvient Philippe Tabarin, président de la chambre d’agriculture du département.

Cette croissance s’est donc faite sur des terres à faible potentiel, ou capricieuses, des rendements moyens et surtout très variables. « Globalement, quand les grands bassins céréaliers font 90 quintaux, nous en faisons trop souvent 50, voire moins, sur une bonne partie du département », résume Anthony Héline, président du groupe coopératif COC, dont 75 % de la collecte se situe dans la Vienne.

Recul de l’élevage

Qu’est-ce qui a poussé les agriculteurs à sauter le pas de la céréalisation ? « Deux phénomènes se sont cumulés, résume Christophe Courroussé, chez Terrena. Le désengagement progressif de l’élevage ovin et bovin au profit des grandes cultures, favorisé par les aides de la PAC de 1992 ». Les aides à l’hectare ont notamment accentué l’agrandissement des fermes céréalières.

« On a compensé les faibles rendements par un agrandissement important. Cela a permis à certains de mieux vivre qu’avec le mouton », explique le cadre du groupe coopératif. « Il y a eu une recherche d’agrandissement, pour diluer les charges sur des surfaces faute d’avoir du rendement », étaye Olivier Pagnot, chargé de mission à la chambre d’agriculture.

« Aujourd’hui ceux qui ont gardé l’élevage s’en sortent mieux, notamment actuellement. Comment reprocher aux autres d’avoir souhaité arrêter ? Ça a été la sinistrose en élevage pendant tellement d’années », convient Benjamin Bichon, à la Tricherie. « Et puis personne ne sait si les prix de la viande vont durer ».

Non seulement la Vienne s’est tournée vers les grandes cultures, mais elle a pris le risque d’investir dans le maïs irrigué – ce qui signifiait au passage le maintien d’une autre forme d’astreinte, celle de la corvée des tours d’eau, et des déplacements d’enrouleurs.

« À l’époque de l’érosion de l’élevage, il y a eu un développement de l’irrigation, retrace Olivier Pagnot, à la chambre d’agriculture. Dans le sud du département, on vendait son troupeau pour investir dans du matériel d’irrigation. » Les surfaces de maïs ont culminé autour de 50 000 à 60 000 hectares dans les années 2010, soit plus de 10 % de la SAU.

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Le piège se referme

Avec le changement climatique, cette stratégie s’est révélée piégeuse. Les sécheresses se sont accentuées depuis dix ans, et avec elles les restrictions préfectorales, notamment dans le bassin du Clain, à l’ouest du département.

Devenu risqué, le maïs a reculé de moitié, autour de 30 000 hectares. Contrairement au reste de la France, où elle a progressé, la surface irriguée a stagné (+ 0,5 %) dans la Vienne entre 2010 et 2020, tout comme dans les Charentes, et les Deux-Sèvres. Elle reste le 31e département le plus irrigué de France.

L’assolement en mais va encore baisser cette année, en raison du coût de séchage, du coût de l’irrigation (électricité), de la faiblesse des prix du maïs et des arrêtés sécheresse, prévoit Pierre Bonnin, chez Ocealia. Le tournesol prend peu à peu sa place, qui nécessite moins de charge et beaucoup moins de tours d’eau.

« Sur la ferme familiale, les 140 hectares de maïs irrigué avec enrouleurs de mon père sont devenus 50 hectares sous pivot », retrace Romain Faroux, cofondateur d’Airinov et fils d’un agriculteur du sud-Vienne, dont la ferme a été reprise par sa sœur. « C’est une question de sécurisation de la culture mais aussi de meilleure organisation du travail. »

En l’état, les opérateurs ne prévoient pas de changement de tendance. « Ceux qui avaient investi dans l’irrigation ont amorti leur matériel, explique Olivier Pagnot, à la chambre d’agriculture. Il faudrait réinvestir mais beaucoup hésitent, car c’est difficile avec le marché actuel. » Le coût de production d’une tonne irriguée est parfois le même qu’en culture sèche.

Sols hydromorphes

Le sec n’est pas le seul problème du maïs dans la Vienne. Le sud-est du département recèle beaucoup de sols hydromorphes, qui peuvent devenir impraticables les années très pluvieuses – 2026 est bien parti pour en être. « On a les problèmes climatiques du sud et du nord de la France, résume Benjamin Bichon, directeur de la Tricherie. L’an passé, la collecte a reculé de 25 %. »

Avec le maïs irrigué s’en vont des volumes. Les silos des coopératives ne sont plus aussi bien remplis. « Dans les années 2000, le maïs représentait 30 % de notre collecte, aujourd’hui 15 % », résume Benjamin Bichon, dont la coopérative s’est tournée, en réponse, vers la montée en gamme (voir dans ce dossier).

Pour limiter la casse, le département ne peut pas compter sur les cultures spécialisées, peu présentes, exception faite du melon ou des semences (majoritairement dans le nord). « Nous souffrons d’un tissu de transformation très diffus », constate le président de la chambre, Philippe Tabarin. La principale usine de première transformation du département – la seule mentionnée par nos interlocuteurs – appartient à COC. Elle produit des biocarburants et de l’huile alimentaire dans l’ouest du département.

« Dans le sud-Vienne, nous avons toujours été mal orientés stratégiquement, on envoie tout à La Pallice au prix de Chicago, regrette Romain Faroux. En termes de montée en gamme, nous ne profitons d’aucune filière structurée localement, à part en colza. »

La peur d’aller dans le mur

Dans cette « zone intermédiaire » qui avait basculé dès 2019 pour la Coordination rurale, le sentiment d’aller dans le mur se répand. « Depuis 2016, on se prend un gros problème un an sur deux, alors qu’avant c’était un sur dix », résume Benjamin Bichon, directeur de la Tricherie.

L’accès à l’eau concentre une grande partie des tensions. D’abord comme source de frustration. « Si nous avons très peu de productions spécialisées, c’est parce qu’il n’y a pas d’eau », estime par exemple Benjamin Bichon. « Pour faire de la diversification, il faut de l’eau », abonde l’agriculteur et député Modem Nicolas Turquois, dans le nord-Vienne.

L’eau représente aussi la crainte de l’avenir. « Ce territoire est déjà très exposé au changement climatique, et la situation va s’aggraver. D’ici 2050, la Vienne pourrait connaître des températures comparables à celles du Gard aujourd’hui, mais sans disposer d’un fleuve comme le Rhône pour sécuriser la ressource en eau », analyse Christophe Couroussé.

Dans le bassin du Clain, l’étude Hmuc (hydrologie et usages) est contestée depuis un an, par la Coordination rurale, les JA et la FNSEA, qui font cause commune dans ce dossier. La première mouture avait conclu à un manque d’eau pour remplir la trentaine de « bassines » prévues dans la Vienne, en l’état du partage de la ressource.

Les discussions se poursuivent en attendant la fin du moratoire mis en place par le Premier ministre sur les décisions découlant des études Hmuc. « On se bat notamment pour que les productions à valeur ajoutée soient préservées », comme les semences, explique le président de COC, Anthony Héline.

La situation est scrutée de près par Terrena, dont la zone de collecte s’étend plus au nord dans le Grand Ouest. « C’est un département qui préfigure ce qui pourrait se passer plus au nord dans les prochaines années », explique Christophe Couroussé. « Cela nécessitera des investissements, mais les solutions existent pour un rebond ».

MR

Lire la suite du dossier : La Vienne en quête de valorisation