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Éric Sargiacomo, eurodéputé social-démocrate « L’agriculture a besoin d’être régulée »

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Nouvellement élu au Parlement européen, le Français Éric Sargiacomo siégera au sein de la commission de l’agriculture avec le groupe social-démocrate. Sans être un spécialiste, ce diplômé en études européennes, originaire des Landes, suit les questions agricoles depuis plusieurs années que ce soit dans ses fonctions de conseiller régional de Nouvelle Aquitaine ou en tant que membre de la commission de l’agriculture du Parti socialiste. S’inscrivant dans les pas de son prédécesseur Éric Andrieu, il espère, lors de son mandat qui débutera mi-juillet, faire entendre à Bruxelles une voix plus régulatrice sur la gestion des marchés agricoles.

Vous arrivez tout juste au Parlement européen et les discussions sur l’avenir de la future Pac vont déjà commencer. Qu’attendez-vous de ces débats ?

À peine entrée en vigueur, on se projette déjà dans la future Pac pour laquelle j’aurai un regard particulier sur les outils de régulation, car nous avons bien vu durant la crise agricole de cet hiver que les outils actuels ne suffisaient pas à répondre à la question du revenu. Ce que l’on a fait avec la Pac en l’alignant avec les règles de l’OMC est un échec. Cela ne permet pas de protéger notre agriculture. Je sais que l’histoire de l’agriculture, c’est l’histoire des crises agricoles. Et pour y faire face, je pense sincèrement qu’on ne peut pas se priver d’un certain nombre d’outils de régulation tels que les stocks publics par exemple, ou la capacité d’avoir recours à des aides contracycliques (comme dans le Farm bill aux États-Unis). Il n’y a pas qu’une agriculture, il y a des agricultures. On ne peut pas répondre de la même façon aux besoins du secteur des grandes cultures et de l’élevage avec les mêmes outils. Pour prendre un exemple que je connais bien dans ma région avec le vin : croire que tout va s’ajuster par la main invisible du marché, ça ne marche pas. Aujourd’hui il faut pouvoir arracher si nécessaire pour gérer les crises de surproduction de manière pragmatique. On se rend bien compte, aujourd’hui, que les quotas laitiers ou les primes à l’arrachage qui ont été a abandonnés étaient utiles. L’agriculture n’est pas un secteur comme les autres, c’est un secteur indispensable de souveraineté. Elle a besoin d’être régulée.

Et sur plan du commerce international et des accords de libre-échange, comment vous situez-vous ?

C’est un leurre de penser que le libre-échange permettrait de réguler l’agriculture. Le commerce international ne peut pas reposer uniquement sur des normes juridiques. Nous devons arrêter de faire preuve de naïveté et utiliser les mêmes méthodes que les autres. La réciprocité des normes de production, qu’elles soient environnementales et sociales, doit être la base du commerce international. On ne peut pas ouvrir notre marché à des produits ne respectant pas nos normes. Là aussi, il y a un vrai sujet sur la façon dont on contrôle et qui contrôle. Pour moi, la charge de la preuve devrait reposer sur les exportateurs.

Quels enseignements tirez-vous des manifestations agricoles qui ont explosé un peu partout en Europe cet hiver ? Et quelles réponses de court terme faut-il, selon vous, y apporter ?

La particularité de cette nouvelle Pac, c’est qu’elle a laissé une grande latitude aux États membres. Il n’est pas étonnant que la colère ait particulièrement explosé en France où tous les outils ne sont pas utilisés, notamment sur le plafonnement des aides ou la dégressivité, mais aussi sur le financement des organisations de producteurs, et on fait le minimum sur l’installation contrairement à d’autres États membres qui sont nettement plus ambitieux. Résultat : on continue de donner le plus de soutiens aux plus grandes exploitations et on augmente ainsi les inégalités plutôt que de les réduire.

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Si une réforme en profondeur de la Pac est nécessaire pour l’après 2027, on doit utiliser les moyens déjà à disposition dans le PSN, en particulier pour financer les organisations de producteurs afin de donner aux agriculteurs la possibilité de mieux s’organiser collectivement et mettre en place des stratégies plus structurelles et de long terme en particulier dans l’élevage, en suivant l’exemple de ce qui existe déjà dans les fruits et légumes. Il y a beaucoup à faire aussi sur le soutien à la transmission – au point que certains imaginent en faire un pilier de la Pac à part entière. Il y a aussi une colère liée aux retards de paiement. Et, là encore, c’est une responsabilité nationale.

La plupart des dispositions agricoles du Green deal lors de la précédente mandature ont été abandonnées ou largement édulcorées. La Commission européenne a-t-elle voulu aller trop loin ? Trop vite ? Quel avenir pour des textes comme le règlement Pesticides ou la révision de la législation sur le bien-être animal ?

Le Green deal a fait office de bouc émissaire. Le problème aujourd’hui du revenu agricole, ce n’est pas le Green deal qui n’est pas d’application dans l’agriculture. Il s’agit d’un faux débat qui a été instrumentalisé. En revanche, je suis de ceux qui pensent que si on veut en demander plus aux agriculteurs, il faut leur donner plus de moyens pour le faire et non l’inverse, et clairement la dernière Pac n’était pas à la hauteur des ambitions du Green Deal ! Sur le bien-être animal, j’aurai une vigilance particulière : il faut continuer de progresser en matière de bien-être animal mais il ne faut pas que ce soit un subterfuge pour remettre en cause l’élevage de manière fondamentale. Si on impose des obligations impossibles à atteindre pour les éleveurs, ce sont d’autres objectifs qui ne sont pas les miens.

Il faut aussi remettre sur la table le règlement Pesticides avec des objectifs et un échéancier. Car, si on ne fixe pas de date, on ne déclenche pas les conditions de la recherche d’alternatives comme sur le biocontrôle par exemple. Et dans le monde agricole, il y a une volonté d’améliorer les conditions de production, de baisser l’utilisation d’intrants ; il faut reconnaître les efforts qui ont déjà été consentis depuis près de deux décennies. Pour embarquer l’ensemble d’une profession, et l’ensemble d’un territoire (dont l’agriculteur est bien souvent la clef de voûte), il faut vraiment accompagner la transition pour limiter les prises de risques. Et pour cela il faut garantir aux agriculteurs, par la régulation économique et par des soutiens spécifiques, les moyens de vivre.