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L’agriculture mahoraise de Charybde en Scylla

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Déjà en proie l’an passé à sa pire sécheresse depuis 1997, minée depuis plusieurs années par les vols et l’insécurité, mais aussi par les exploitations « clandestines » et leurs pesticides interdits, l’agriculture mahoraise (5 900 ha, 4 300 exploitations) vient d’être ravagée par le cyclone Chido. Le bilan humain et matériel s’annonce lourd. Les cultures maraîchères et les bananeraies sont anéanties, tout comme les bâtiments et le cheptel de volaille de chair. Seule la production d’œufs est en partie debout. L’urgence est à dégager les voies logistiques, et approvisionner l’île en eau potable et nourriture. Le président de la chambre d’agriculture demande une aide alimentaire d’au moins un an, ainsi qu’un plan de reconstruction de l’agriculture locale. Habituellement autonome pour le tiers de sa consommation, l’île est condamnée à importer presque toute sa nourriture pour de longs mois.

Preuve de la dévastation sur place, administration centrale et syndicats nationaux ont eu du mal à entrer en contact avec leurs interlocuteurs de Mayotte. Électricité et routes coupées, réseaux de communication en rade. Les premières réactions des syndicats agricoles ont mis deux jours à être diffusées, tout comme les premiers bilans chiffrés des dégâts occasionnés par le cyclone Chido le 15 décembre. Il sera très lourd, et devrait grever pour une longue période l’autonomie de l’île, dont l’agriculture (5 900 ha, 4 300 exploitations) traversait déjà de graves déboires.

Cité le 17 décembre dans un communiqué de la Confédération paysanne (dont il est aussi le président à Mayotte), le président de la chambre d’agriculture et de la pêche de Mayotte Saïd Anthoumani décrit une situation « catastrophique » : « L’île est rasée, tout est par terre. Plus de 200 décès pour le moment. Le courant est rétabli seulement dans la zone de Mamoudzou. Depuis samedi hors Mamoudzou, pas d’eau potable ni d’électricité ni réseaux. Il est très difficile d’avoir des nouvelles des paysans, de leur état de santé ainsi que de leurs familles avant même de faire l’inventaire des dégâts subis sur leurs fermes. » Au 19 décembre, les autorités faisaient état de 31 morts et toujours 45 blessés en urgence absolue et 1 373 en urgence relative.

« Les pertes humaines risquent d’être lourdes, notamment parmi la population agricole », confirmaient le même jour la FNSEA et les JA dans un communiqué commun, après avoir établi un contact avec leurs réseaux locaux qui ont témoigné « de la gravité de la situation ». Dans son communiqué, la Confédération paysanne estime que « le plus urgent pour éviter la famine […] est de dégager les accès avec du matériel d’élagage, aujourd’hui très insuffisant, et de fournir eau et aliments ». Le syndicat plaide aussi pour « encadrer strictement les pratiques de la grande distribution ».

Sur le plan matériel, les JA et la FDSEA de Mayotte constatent de « lourds dommages parmi les productions vivrières et maraîchères qui sont pour la plupart anéanties ». Une information confirmée par l’association interprofessionnelle de Mayotte (AIM) chez ses adhérents, qui forment les filières agricoles formelles de l’île. En filières végétales, la production maraîchère et les bananiers sont anéantis, précise l’interprofession ; la dizaine de serres sont hors d’état de fonctionner. Seulement 10 % des arbres fruitiers seraient encore debout (orangers, citronniers, manguiers caféiers…)

Aide alimentaire et agricole

Les cultures de fruits et de légumes représentent l’essentiel de la surface agricole de l’île (92 % de la surface). 3 765 ha sont consacrés aux fruits, dont 2 237 ha de bananiers. Le reste est très tourné vers les légumes, en particulier les tubercules. Leur anéantissement va mettre à mal à l’autonomie de l’île. D’autant que le taux de dépendance alimentaire actuel (importation + production/production) est moins fort que dans d’autres territoires d’outre-mer : 65 % à Mayotte, contre 87 % en Martinique ou 82 % en Guadeloupe.

L’effet dépasse les agriculteurs professionnels. « Plus de 60 % des Mahorais font de l’agriculture. Même les fonctionnaires sont au champ le week-end, soulignait Ali Ambody, président du syndicat des éleveurs de Mayotte, cité dans un rapport parlementaire fin 2023. La plupart des gens ne cultivent pas pour vendre, mais pour se nourrir. » Le manioc et la banane poussant à Mayotte constituent, après le riz, la base du régime alimentaire local.

Le président de la chambre d’agriculture demande d’ores et déjà un soutien alimentaire et agricole. « Il faut six mois à un plant de manioc et 11 à 12 mois à un bananier pour produire, indique Saïd Anthoumani. Il sera donc primordial de nourrir la population durant au moins ce laps de temps et, au plus vite, d’accompagner la relance de l’agriculture et de la pêche. »

Pondeuses miraculées

Les productions végétales ne seront pas les seuls à manquer. Le 17 décembre, le syndicalisme majoritaire ne pouvait encore se prononcer « sur les dommages infligés aux élevages ». Le lendemain, un premier bilan émanait de l’AIM. La quasi-totalité du cheptel de volailles de chair et une partie des poules pondeuses ont été anéanties par le cyclone Chido, selon le décompte de l’interprofession.

Pour les œufs, le principal opérateur de l’île – qui représenterait 60 % de la production du département – a perdu 30 % du cheptel, réduit à 50 000 pondeuses. « L’une des urgences est de les maintenir en vie, pour qu’elles puissent se remettre à produire quand elles seront moins stressées », indique la secrétaire générale de l’AIM, Sophie Dupille.

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Quant aux volailles de chair, le cheptel évalué à 120 000 poules a été presque anéanti, réduit à 1 500 poules. Tous les bâtiments d’élevage sont détruits. Le couvoir et l’usine d’aliments restent toutefois opérationnels – l’île importe tous ses œufs à couver –, de même que l’abattoir qui a subi quelques dégâts. Le recensement est plus compliqué pour les bovins, souvent situés dans des zones sans moyens de communication. Il aurait subi de moindres pertes : « Le cheptel est toujours là », indique Sophie Dupille.

« Pont maritime civil », dons alimentaires

D’ores et déjà, une solidarité s’organise dans les filières. FNSEA et JA ont organisé « un appel » auprès de leur réseau pour financer l’achat de « matériel de première urgence ». De même, la Confédération paysanne se mobilise. Les autorités ont annoncé un « pont maritime civil » qui va démarrer dans la nuit au départ de La Réunion, avec 200 conteneurs attendus le 22 décembre dans l’archipel meurtri, dont 88 d’eau.

Transporteurs et distributeurs entendent aussi se mobiliser pour assurer les « besoins vitaux » des habitants en eau et en nourriture. Les distributeurs alimentaires ne sont pas en reste, même si les supermarchés et leurs tarifs plus élevés qu’en métropole sont inaccessibles à de nombreuses bourses mahoraises.

Deux grandes enseignes nationales sont présentes sur l’île, via des partenariats : Carrefour et Intermarché, respectivement deuxième et troisième distributeurs français, derrière E.Leclerc. Carrefour est franchiseur du géant des outre-mer Groupe Bernard Hayot (GBH), récemment ciblé par le mouvement contre la vie chère en Martinique, et qui détiendrait environ 40 % du marché de la grande distribution à Mayotte, selon une source.

Dès dimanche, le p.-d.g. Alexandre Bompard avait annoncé sur le réseau social X le don par Carrefour de « 50 tonnes de marchandises de première nécessité (eau minérale, riz, pâtes…) en coordination et avec le soutien de GBH ». Selon Carrefour, mercredi, les denrées devaient partir jeudi 19 décembre par bateau de La Réunion. De leur côté, les Mousquetaires/Intermarché ont un contrat d’approvisionnement avec la Sodifram, environ 60 % du marché. Son patron Thierry Cotillard a annoncé le 18 décembre « un don de 120 tonnes de nourriture ».

De Charybde en Scylla

Le cyclone Chido intervient comme une calamité de plus pour l’agriculture mahoraise, déjà très en difficulté ces dernières années. En 2023, Mayotte subissait sa pire sécheresse depuis 1997, et connaît des problèmes d’accès à l’eau récurrents. Elle est aussi en proie à une insécurité croissante, selon un rapport d’information paru le 4 juillet. Les députés Marc Le Fur (LR) et Estelle Youssouffa (UDI) constataient que sur les exploitations de l’île, désormais « toutes les installations sont gardiennées la nuit et doivent être protégées » pour se prémunir des vols, notamment de fruits.

Plus encore qu’en métropole, l’agriculture mahoraise est en pleine érosion démographique. Leur nombre diminue très rapidement ; il est passé de 15 600 en 2010 à 4 300 en 2020. Complètement atypique au regard de l’agriculture de métropole, l’agriculture mahoraise s’exerce sur des surfaces comprises entre 0,6 et 3 ha, par des exploitants principalement âgés de 50 à 75 ans.

L’érosion démographique est compensée par le développement d’une production agricole « clandestine », réalisée par des « immigrés ». Hélas, elle utilise « beaucoup d’herbicides et de pesticides interdits et entrés illégalement sur le territoire », selon les députés Le Fur et Youssouffa. « La plupart des fruits et légumes issus de cette agriculture [sont] impropres à la consommation » et leur commercialisation « favorise l’émergence de maladies cutanées, de cancers, voire d’infertilité ».

Gageons que la lumière que ce drame a projetée sur Mayotte convaincra les autorités de soutenir davantage son agriculture.

Seulement 10 % des arbres fruitiers seraient encore debout

Le cheptel évalué à 120 000 poules a été réduit à 1 500 poules

200 conteneurs attendus le 22 décembre, dont 88 d’eau

Des surfaces comprises entre 0,6 et 3 ha