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Laurence Tubiana, Fondation européenne pour le climat (ECF)

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Économiste, ambassadrice des négociations de la COP21 en 2015, membre du Haut conseil pour le climat, et désormais à la tête de la Fondation européenne pour le climat, Laurence Tubiana détaille pour Agra Presse la façon dont le Green deal renforce la vision d’une relance verte, et la place que l’agriculture pourrait occuper dans cette relance.

Pourquoi la baisse des émissions de gaz à effet de serre liée au coronavirus n’est-elle pas une bonne nouvelle, comme vous le soulignez dans le dernier rapport du Haut conseil pour le climat ?

Une baisse des émissions à court terme ne dit rien de ce qui se passera par la suite. Après la crise de 2008, les émissions ont faiblement baissé, mais il y a eu ensuite un effet rebond très important, de l’ordre de 6 %. On peut se réjouir que la nature reprenne ses droits, mais tout cela se fait à un coût économique et social important. La seule chose qu’on peut considérer comme positive, c’est que la crise fait réfléchir les citoyens sur leurs modes de consommation et de déplacement, ou sur la pollution de l’air.

Une trentaine de ministres du monde entier se sont réunis fin avril en Allemagne, dans le cadre du dialogue de Petersberg sur le climat. Le coronavirus a-t-il, pour vous, fait changer leurs positions ?

Tous les ministres qui étaient là ont fait le lien entre crise écologique, crise sanitaire et crise climatique. Et ils ont tous souligné qu’il n’y a pas de solution pour le climat qui soit indépendante de transformations du système économique. Je suis aussi très frappée par cette lettre, d’un groupe de 68 entreprises allemandes, dont Tyssen Grup et Bayer, qui ont demandé à leur gouvernement à l’occasion de ce dialogue, que les aides soient conditionnées à la transition écologique et énergétique. Un débat est ouvert, et il est de nature très différente de celui qui a eu lieu après 2008.

Le coronavirus a mis en relief l’importance de la souveraineté alimentaire, mais également celle de la protection de l’environnement. Comment concilier ces enjeux ?

Pour moi, c’est le moment pour le secteur agricole de se demander comment devenir un secteur vraiment positif pour l’environnement. Il y a une réflexion structurelle à conduire, pour réduire les émissions, et se pencher sur les contributions positives, comme la production d’énergie, ou le stockage de carbone dans les sols. Mais cette réflexion implique certainement un modèle de production différent, plus intensif en travail, moins intensif en intrant.

Vous êtes également coprésidente de la Convention citoyenne sur le climat. Quel est le regard des participants sur le secteur agricole dans ce contexte de crise ?

Lorsque nous avons réuni les participants, les 3 et 4 avril, ils ont souligné eux aussi ce lien entre la crise écologique et la crise sanitaire. On sait que la transmission des zoonoses s’est accentuée avec l’exploitation des milieux naturels et l’intensification de l’agriculture. Cette compréhension du rôle central que l’agriculture occupe dans notre relation aux milieux naturels, renforce la vision agroécologique des citoyens, qui défendent un accès à une alimentation moins carnée, plus bio, plus abordable, et plus liée aux circuits courts.

Par ailleurs, la Convention a été très claire en demandant la sortie des pesticides en 2040, et la division par deux des engrais à 2030. Il ne s’agit pas de se prononcer pour ou contre l’agriculture, qui est évidemment essentielle, mais de demander que les synergies entre l’agriculture, l’environnement et la santé soient renforcées.

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Quels secteurs doivent être d’après vous soutenus dans le cadre de la relance ?

Les choix des investissements faits aujourd’hui sont décisifs, sinon on va rater l’objectif. Il faut donc que l’argent soit alloué dans les bons secteurs, et avec les bonnes incitations. Il faudra éviter de soutenir les secteurs fossiles, ou les inciter à transformer leur modèle, mais il faut surtout appuyer les secteurs qui vont dans le sens de la transition écologique, et qui sont riches en emploi. C’est le cas des énergies renouvelables, mais aussi de l’agriculture, ou du bâtiment.

Vous avez déclaré récemment à Ouest France que vos collègues économistes ne croyaient pas, en 2008, à un plan de relance vert. À quel point les décideurs ont-ils changé en dix ans ?

Ce qui a changé, c’est surtout ce contrat de gouvernement que représente le Green Deal, et qui est devenu la position officielle de la Commission. Il reste encore à l’appliquer, mais la plupart des chefs d’État européens souhaitent en faire le centre des politiques de relance. Et c’est ça, c’est très différent du contexte de 2008.

Il y a un cahier des charges, avec une vision sur l’industrie, sur la rénovation des bâtiments, sur le rôle des grandes institutions de financement, et même sur une transformation de l’agriculture. À la différence de 2008, l’accord politique est donc là. Reste à décider comment financer cette relance, avec des ressources additionnelles et une nouvelle taxe, ou en générant une capacité d’endettement des pays soutenus les uns par les autres.

Pensez-vous que d’autres pays ou régions porteront également cette volonté d’une relance verte, et seront en mesure d’annoncer des engagements climatiques plus ambitieux en vue de la COP26 ?

Du point de vue européen, si la direction est claire, s’il y a un engagement très fort quoi qu’il arrive à l‘extérieur, cela redonnera un axe à cette discussion sur le climat, qui en manquait particulièrement, et sur la préparation de la COP26.

Entre la crise sanitaire, les élections américaines, ou encore la crise politique au Brésil, cette année va voir de très grandes réorganisations géopolitiques. Mais si l’Europe, le premier marché du monde, tient le cap sur le Green deal, en le présentant comme sa solution de sortie de crise, en l’appliquant dans ses relations commerciales, et en ouvrant la discussion avec ses partenaires, cela aura une influence décisive sur les chaînes de valeur mondiales, et sur les perspectives mondiales de reconstruction.

« Un modèle de production différent, plus intensif en travail, moins intensif en intrant »