Le recul du nombre d’exploitants aux Pays-Bas, jusque-là de 2 à 3%, s’accélère, et atteint 4 à 5%, a indiqué Gérard Doornbos, président du LTO, le principal syndicat d’agriculteurs néerlandais, le 9 juin à La Haye, s’adressant à une délégation de journalistes français. une érosion qui amène le pays à s'interroger sur ses modèles de production intensive
Ce n’est plus une lente érosion, que l’on aurait pu comprendre, puisque l’innovation et les regroupements de moyens tendent naturellement à réduire les nombres d’effectifs, dans quelque activité que ce soit. Un maintien des effectifs pourrait signifier en effet « trop de production et pas assez d’innovation», a concédé M. Doornbos. Mais aujourd'hui, le rythme de l’effilochage du tissu agricole est plus rapide, « sans que l’on sache pourquoi», et c’est « un point de souci». « Je trouve inquiétante l’augmentation du nombre de faillites en agriculture», évolution qui suit la tendance constatée dans l’ensemble de l’économie néerlandaise. Une récession touche tous les secteurs", a précisé M. Doornbos.
Les secteurs plombés
Les secteurs les plus touchés sont les élevages : élevage laitier, et surtout élevages de porcs et volailles. On indique à l’ambassade de France de La Haye que les effectifs porcins ont déjà régressé de 25% depuis 1995, et qu’il est prévu un fléchissement de 10 à 15% encore dans les années qui viennent. La place de l’élevage porcin tend à diminuer substantiellement aux Pays-Bas en raison de la politique visant à réduire les pollutions d’origine animale. En 2000 et 2001, deux plans successifs de réduction des pollutions d’origine animale ont conduit plus de 4 000 éleveurs à renoncer à la production porcine sur leurs exploitations. Actuellement, la politique néerlandaise du lisier vise à se rapprocher de l’obligation communautaire, c’est-à-dire de la directive «nitrates», alors que les Pays-Bas ont pour l’instant une dérogation, provisoire. Les discussions devraient durer jusqu’en septembre.
L’essor des élevages porcins en Espagne, au Brésil, aux États-Unis et peut-être bientôt dans les pays est-européens tend à restreindre les débouchés à l’exportation. Les secteurs laitier et avicole sont concernés aussi par cette politique de réduction des pollutions d’origine animale. L’aviculture est menacée par la concurrence du Brésil et de la Thaïlande, selon M. Doornbos.
L’utilité de conserver des filières d’élevage intensives concurrentielles sur le marché international fait l’objet aux Pays-Bas d’un débat dans l’opinion publique depuis quelques années, depuis la succession de crises sanitaires. La fièvre aphteuse du printemps 2001 a entraîné la destruction d’au moins 265 000 animaux (dont la moitié de porcs charcutiers) et l’influenza aviaire de février 2003 a eu comme conséquences l’abattage de plus de 30 millions de volailles. Maintenant, les élevages doivent faire face à un mouvement citoyen très offensif, celui des défenseurs du bien-être animal. Des artistes prennent des positions fortes, assimilant quasiment l’élevage industriel et le système des abattoirs aux méthodes nazies, a indiqué Albert Vermuë, directeur adjoint aux affaires internationales du ministère de l’Agriculture à La Haye.
La politique du lisier, clé du problème
L’élevage intensif est de plus en plus limité aux Pays-Bas par les plans de maîtrise des pollutions. Le jour où le problème du lisier sera réglé, la production pourra redémarrer. Les solutions sont techniques (traitement du lisier) et politiques. Mais M. Doornbos veut que son gouvernement s’attaque d’abord aux solutions politiques. La réglementation de son pays impose que le lisier soit injecté dans le sol, à quelque 10-20 cm de profondeur, afin d’éviter les émissions d’azote atmosphérique, facteurs de pluies acides. L’Allemagne au contraire interdit l’injection dans le sol, mais autorise l’épandage du lisier en mélange avec de la paille par exemple. Les mélanges sont interdits aux Pays-Bas, a dénoncé le président du LTO. « Il est vraiment temps d’avoir une seule Europe», a-t-il déclaré. Le président du syndicat agricole majoritaire néerlandais souhaite en finir avec certaines distorsions réglementaires, qui entraînent des aberrations économiques, citant l’interdiction de certains produits phytosanitaires sur le choux de Bruxelles dans son pays, mais autorisés en Belgique. Les consommateurs ont alors acheté les choux de Bruxelles belges produits avec les pesticides interdits aux Pays-Bas.
Les secteurs qui marchent
Situé dans un cas de figure qui évoque le modèle breton, le système néerlandais cherche des issues. Les secteurs agricoles en expansion aux Pays-Bas sont le maraîchage et surtout l’horticulture ornementale. En élevage, c’est le veau de boucherie. « Avec une augmentation de 28% de la production en dix ans, les Pays-Bas sont devenus deuxième producteur de l’UE», indique l’ambassade de France dans la capitale administrative du pays.
Dans les années quatre-vingt-dix, l’avenir du maraîchage était en débat : «A quoi bon cultiver aux Pays-Bas des tomates que l’on peut produire sous des climats plus ensoleillés?», pensait-on, lorsque l’Espagne commençait à ravir des parts aux Pays-Bas sur le marché allemand. En fait, il est plus facile de chauffer une serre dans un pays froid que refroidir une serre dans un pays chaud. Le contrôle des parasites est mieux gérable dans une serre que sous abri ou en plein champ. L’ensemble maraîchage-horticulture représentait 20% de la valeur agricole en 1980, 30% en 1990, 40% en 2000 et 45% aujourd’hui, selon Albert Vermuë. Ce secteur a beaucoup innové dans le domaine variétal, en équipements, en serres et en organisation commerciale.
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« Nous cultivons des tomates tout l’hiver et exportons en Italie», affirme sereinement Arne Van Aalst, manager de Prominent, coopérative du groupe The Greenery, faisant visiter une serre de sept hectares. Cette serre, installée à Maasland, au sud de La Haye, et construite en cinq semaines en août 2003, est équipée d’une chaudière de co-génération, qui d’une part produit de la chaleur, d’autre part génère de l’électricité dont une partie est vendue au réseau, et qui, enfin, produit du CO2, stimulant la pousse des plantes. La captation de CO2 pourra en outre donner des points aux bons élèves, lorsque la mécanique de lutte contre le réchauffement climatique sera en place.
L’innovation ne s’arrêtera pas là. Les Hollandais comptent d’ici 2020 construire des serres qui soient autonomes en énergie. Des recherches sont en cours pour stocker la chaleur de l’été dans le sol, et la restituer en hiver. Les serres utilisent déjà en grande partie l’eau de pluie. Dans ce pays très humide, l’eau propre a un prix. L’eau de pluie permet de fournir plus du tiers des besoins en eau, réduisant d’autant le poste «eau».
Dans le domaine ornemental, la résistance à la concurrence internationale est encore plus remarquable. Sur la fleur coupée, l’Afrique noire a pris la place d’Israël, souvent sous l’impulsion d’investisseurs néerlandais. Les filières horticoles aux Pays-Bas se sont adaptées. Elles laissent le champ libre aux roses du Kenya pour les petites tiges, mais ont mis des moyens sur le segment des longues tiges, évinçant l’Équateur. Les horticulteurs néerlandais étendent leurs ventes en Italie, mais depuis peu dans les pays de l’Est et en Russie, pays qui apprécient les roses à longues tiges.
Autre conquête récente : la Grande-Bretagne. Il y a cinq ans, les horticulteurs néerlandais n’exportaient pas de fraisias (fleurs en grappes au parfum plaisant) à leurs voisins d’outre-Manche. Aujourd’hui le débouché anglais représente 30 à 35% de leurs exportations de fraisias. À chaque fois, ces avancées ont été le fruit de mises en commun de moyens, souvent avec l’appui des veilings, les marchés au cadran, a montré une visite chez Flora Holland, une coopérative de 4 000 producteurs près de la capitale administrative.
Le ministre de l’Agriculture veut simplifier l’administration de la Pac
Les Pays-Bas présideront l’UE au second semestre. Ce pays sera le premier à organiser les débats d’une Europe politique à 25 pays membres. Une UE élargie, dans une nouvelle Pac, sur fond de découplage, formule qui convient certes à la conception néerlandaise dans son aspect philosophique, mais moins dans ses effets pratiques. S’exprimant devant une délégation de journalistes français le 7 juin, Cees Veerman, ministre de l’Agriculture des Pays-Bas, a défini comme axe fort la lutte contre la complexité administrative engendrée par la future Pac.
Cees Veerman est agriculteur. Francophone, producteur de grandes cultures (blé, betteraves, pommes de terres) aux Pays-Bas sur 180 hectares (rare dans un pays où la terre, gagnée de haute lutte sur la mer, est chère) il est éleveur d’une centaine de chèvres sur son exploitation de Dordogne. Il n’a pas suivi le cursus syndical classique. Agronome et économiste, il est président d’une université d’agronomie et fondateur de The Greenery, groupe coopératif de production et de commercialisation de fruits et légumes.