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Pyrénées-Orientales : le bilan après trois ans de sécheresse

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Fleuve et rivières à sec, vignes mortes ou moribondes, vergers détruits. Dans les Pyrénées-Orientales, les cultures agricoles ont payé un lourd tribut après trois ans de sécheresse, un phénomène qui pourrait revenir régulièrement et s’étendre dans l’Hexagone avec la dérive climatique. État des lieux des principales filières, après quelques mois humides qui ont donné un bol d’air à cette région. Pour l’avenir, les pistes d’adaptation ne manquent pas. Pistache, amande, grenade, kiwi, clémentine, figue, aloe vera, PPAM, guayule… Mais elles ne sont qu’à leurs débuts, sans références techniques, et s’attaquent souvent à des marchés trustés par le voisin espagnol.

Ironie du sort. Le 17 octobre, lorsque la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, vient dans les Pyrénées-Orientales pour constater les effets de la sécheresse, un orage diluvien éclate sur Perpignan. Le département connaît enfin plusieurs épisodes de pluie à l’automne. Après des cumuls de précipitations impressionnants fin octobre, novembre et décembre apportent aussi leurs lots de pluie, en moindre quantité, mais bénéfiques pour les sols, les nappes phréatiques et le moral des agriculteurs.

Si le niveau des réserves d’eau du département le plus sec de France est bien en hausse, la situation demeure critique, « les précipitations restant insuffisantes pour compenser les déficits pluviométriques accumulés depuis plus de trois ans », indique le BRGM. Mais les cultures non irriguées ont déjà payé le prix fort. Tour d’horizon.

Un vignoble ravagé par la sécheresse

« Sur ces territoires arides, la culture la plus résiliente, c’est la vigne, mais on n’y arrive plus », relève Julien Thiery, chef du service viticole de la Chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales. Depuis cinq ans, le département cumule les aléas climatiques : grêle, gel, coups de chaud et sécheresse. La vigne est à la peine, et perd inexorablement du terrain. De 33 300 ha pour 797 000 hl produits en 2004, le nombre d’hectares est passé à 18 300 ha en 2023 pour 481 000 hl, auxquels il faudra soustraire 2 600 ha dans le cadre de la campagne d’arrachage définitif des vignes voulue par l’État. Toutes les communes sont touchées et certaines vont perdre plus de la moitié de leur surface viticole. « Dans certains villages, il n’y aura plus de vignes. Comment continuer à produire quand on perd 50 % de la récolte, comme c’est le cas cette année (2024, ndlr) ? », interroge le président du Comité interprofessionnel des vins du Roussillon (CIVR), Jean-Christophe Bourquin.

Les rendements sont aussi en chute libre, passant de 37 hl/ha en 2000 à 15 et 16 hl/ha pour 2024 selon les premières estimations de production. « La récolte est catastrophiquement basse, avec un rendement moyen à l’hectare au-dessous du seuil de rentabilité (36 et 38 hl/ha à l’échelle du département, ndlr) », commente Julien Thiery. Même catastrophe pour les résultats économiques de 2023 à 2024 : en production, la perte est de 55 M€, avec valorisation du produit de 106 M€. En pertes de fonds, on atteint les 50 M€. Le dérèglement climatique pèse de tout son poids dans ce lourd bilan.

L’arboriculture et le maraîchage s’en sortent mieux

En arboriculture, la sécheresse a surtout sévi dans la vallée de l’Agly, entraînant la mortalité de 70 h à 80 ha de vergers d’abricots. Dans la vallée de la Têt, « grâce à une bonne période de pluie en avril et mai, il n’y a pas eu trop de problèmes. Mais ceux qui étaient en bout du réseau des canaux d’irrigation ont beaucoup souffert », relève Éric Hostalnou, chef du service arboriculture et maraîchage à la Chambre d’agriculture. Si, au final, l’arboriculture comme le maraîchage, ont été moins touchés par la sécheresse que la viticulture, c’est parce que 99 % de leurs cultures sont irrigués. « Cela a permis de sauver l’essentiel », ajoute-t-il.

Tel a été aussi le cas à la coopérative Ile Fruits, qui produit 25 000 t de fruits et légumes par an. « On est surtout sur la vallée de la Têt. Grâce à ses canaux d’irrigation, en fractionnant les arrosages et en pratiquant le goutte-à-goutte, on n’a pas eu d’impact gravissime de la sécheresse. En revanche, en 2023, on a manqué de calibre sur les variétés précoces en début de saison, mais on n’a pas mis en jeu la récolte complète contrairement aux producteurs de la vallée de l’Agly », déroule François Bes, son directeur. Le véritable impact a été en 2023 sur la production d’artichauts, qui s’est retrouvée alors en pleine pénurie d’eau. « Certains producteurs ayant peur de ne pas pouvoir continuer à produire ont tout arrêté. On a alors perdu 40 % des surfaces. » Changer de braquet et explorer d’autres pistes ? Les réflexions vont tous azimuts.

Quelles cultures demain

Pistache, amande, grenade, kiwi, clémentine, figue, aloe vera, PPAM, guayule… Les pistes d’adaptation face au manque d’eau pour l’agriculture ne manquent pas et ont d’ailleurs été explorées avant la sécheresse. Reste que les références manquent encore sur le plan agronomique, ainsi que sur la construction de ces filières.

Mieux structurée aujourd’hui que par le passé, la problématique de la filière amande reste les débouchés, limités par la concurrence espagnole. Pour ce faire, certaines coopératives qui ont parié sur cette filière, cherchent à valoriser la production autrement en transformant l’amande en poudre, crème et savons. « Mais l’amande française peine à trouver sa place en termes de prix », note Éric Hostalnou.

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La filière pistache, en cours de construction avec l’appui de l’association Avenir productions agricoles résilientes méditerranéennes, a, elle, tourné le dos à son projet initial, soit la pistache snacking, pour se réorienter vers la pistache émondée à destination de la pâtisserie et de la gastronomie. Un écueil : les pistachiers n’entrent en production que dans sept ans – ici encore, les Espagnols ont plusieurs années d’avance.

Quant à la grenade, ses débouchés restent difficiles en raison de l’amertume du produit. Conséquence : depuis dix ans, il y a eu pas mal d’arrachages et d’abandons. L’olivier, en revanche, pourrait démarrer, « mais les possibilités de culture en sec restent à démontrer ».

« Globalement, les perspectives de ces cultures sont illusoires, car elles n’ont pas été éprouvées à l’aune des expérimentations, et encore moins à grande échelle. Il n’y a donc aucune garantie de revenu pour les agriculteurs. Sans compter que lorsqu’on regarde leurs besoins en eau, ils sont souvent supérieurs à ceux de la vigne. Il n’y a pas de solution miracle à part d’avoir de l’eau », insiste Julien Thiery.

Stockage au point mort

Aurait-il été possible de réagir plus tôt avant d’être au pied du mur ? Aucune filière n’a attendu que la situation devienne catastrophique pour évoluer, assurent les professionnels. La gestion économe de l’eau est pratiquée depuis plus d’une dizaine d’années avec la généralisation du goutte-à-goutte, l’utilisation de sondes hydriques et le recyclage des eaux dans les productions sous abri. Sans oublier le choix de variétés résistantes à la sécheresse, en viticulture, arboriculture et maraîchage.

Les projets de retenues sont au point mort. « Il y a quinze ans, la chambre d’agriculture avait présenté des dossiers pour obtenir des aides sur la création de retenues collinaires. Rien n’a abouti. Le projet d’irrigation des Aspres, démarré en 2009, est toujours au point mort », déplore le président du CIVR. Aucun d’ouvrage à grande échelle de stockage de l’eau n’a pas été réalisé non plus depuis quarante ans.

Autre cheval de bataille : la réutilisation des eaux usées traitées (RéuT). « C’était un sujet impossible à faire passer il y a quelque temps. À présent, avec la situation dramatique que connaît notre département, des projets sont en cours », relève Julien Thiery. Dans le plan de résilience de l’eau pour les Pyrénées-Orientales, le projet RéuT de la station d’épuration d’Argelès-sur-Mer est dans les clous. Sa mise en route est prévue au printemps 2026. Celui de Saint-Cyprien le sera, lui, à l’été prochain, et une étude est en cours pour celui de Canet-en-Roussillon. La sécurisation des projets d’irrigation dans la vallée de l’Agly et la modernisation du canal de Corbère devront, elles, attendre 2026.

Dans tous les cas, « il nous faut de l’eau. Si on demande l’irrigation, ce n’est pas pour faire des volumes, mais pour maintenir en vie le végétal et permettre aux cultures de se maintenir dans les meilleures conditions », souligne Guillaume Ribes, président de la Fédération des caves coopératives du Roussillon. « La piste la plus rapide, c’est d’avoir de l’eau avant qu’il ne soit trop tard », conclut Jean-Christophe Bourquin.

Les rendements de la vigne sont en chute libre

Les références manquent encore sur le plan agronomique

Aucun d’ouvrage à grande échelle réalisé depuis 40 ans.