Depuis vingt ans, quatre pays d’Afrique de l’Ouest, dont le géant nigérian, ont mis en place des tarifs douaniers pour protéger leur production avicole, contre les importations américaine, brésilienne et européenne. Le dernier en date est le Bénin, premier client des exportateurs français, notamment de poules de réforme, qui a annoncé vouloir «interdire » les importations en 2025. Le pays peut s'appuyer sur les expériences réussies de ses voisins, pionniers en la matière, le Nigéria et le Sénégal, qui importent désormais peu de produits avicoles. S'il venait à s'étendre, le phénomène menace les 300 000 à 400 000 tonnes de volaille européenne exportées en Afrique de l’Ouest. Mais les écueils restent la dépendance aux importations d'aliments et à des cours fluctuants, et des effets inflationnistes pour les citadins.
C'est par l'aviculture que dans les années 2010, la Russie avait commencé à reconquérir son autonomie alimentaire dans les filières d'élevage, boostées par l'embargo sur les produits alimentaires de 2014. L'Afrique de l'Ouest est peut-être sur le même chemin. Après le Nigéria, le Sénégal, et la Côte d'Ivoire, c'est au tour du Bénin de prendre cette voie. Importateur majeur de viandes de volaille d’Afrique de l’Ouest, premier client des exportateurs français, le Bénin a annoncé en 2024 son souhait d'«]]>interdire]]>» les importations de viandes congelées à partir de janvier 2025, mais aussi d'oeufs.
« Cette mesure est un levier stratégique]]>», a déclaré le ministre de l’Agriculture, Gaston Dossouhoui, en décembre, dans les colonnes du journal béninois Le Rural. «]]>Si elle est bien accompagnée, elle pourrait permettre une augmentation de la production locale de 30 % dès 2025 et une réduction significative de notre dépendance alimentaire d’ici à 2030. » Le Bénin vise une autonomie de 70]]>% en protéines animales, et pourrait même exporter vers Afrique de l’Ouest selon les analystes de la CPCCAF (chambres consulaires et organisations intermédiaires africaines et francophones).
Promesse de longue date du gouvernement béninois, la mesure n'est pas encore actée en cette fin avril, constate toutefois le président de l’Union des aviculteurs professionnels (Unap), Blaise Seton. L’élu professionnel observe néanmoins que des dispositions sont prises pour abolir la concurrence des viandes congelées importées, vendues moitié moins cher aux consommateurs et restaurateurs et plus pratiques que les poulets achetés le plus souvent vivants.
Et la chute des importations béninoises de volaille en 2024 peut être interprétée comme un effet de ces actions gouvernementales en faveur de la production et des circuits de distribution locaux. Selon les données des différents pays fournisseurs, le Bénin a importé pour 123]]>892 téc (équivalent carcasse) en 2023 et seulement 83]]>421 téc en 2024. La France cependant a presque maintenu sa part, à 7]]>209 téc d’après les Douanes – dont beaucoup de poules de réforme.
Il reste que la fermeture des frontières est un casse-tête pour le gouvernement béninois, qui doit atténuer l’inflation actuelle, et composer avec le manque d’infrastructures d’abattage et frigorifiques. Sans compter que si la viande n’arrivait plus au port de Cotonou, elle pourrait encore passer par la frontière avec le Togo, d’après les flux observés par l’Itavi. Le consultant béninois Agro Sapiens constate que le Bénin continue de s’approvisionner auprès de ses fournisseurs historiques que sont le Brésil, la Pologne, la Belgique, l'Allemagne ou la France, et qu’il devrait persister « pour la simple raison que la production locale est encore loin d'être en mesure de satisfaire la demande ».
Le Bénin tente aussi de développer l’accouvage ; il doit importer jusqu’à 80]]>% de ses œufs à couver, selon les observateurs. Mais l’interprofession a bon espoir que l’approvisionnement domestique suffise dès cette année. De son côté, Blaise Seton, président des producteurs, pousse à la constitution de coopératives, pour diminuer les charges encore trop importantes en alimentation animale et frais vétérinaires.
En Côte d’Ivoire, une alimentation électrique fiable
Le Bénin a suivi, de quelques mois, l'exemple de la Côte d'Ivoire. Le gouvernement d'Alassane Ouattara a mis en place des prélèvements compensatoires à l’importation de viandes de volaille en 2023, susceptibles de se maintenir jusqu’en 2029. Selon les autorités, le but n’est pas d’empêcher les importations, mais de permettre la consolidation de la filière avicole, prioritaire dans la politique de développement de l’élevage.
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« Une partie du prélèvement est réinjectée dans l’interprofession », a précisé Sidi Tiémoko Touré, ministre des Ressources animales et halieutiques lors de sa visite au Salon de l'agriculture 2025. « C’est ce qui a permis à la production locale de se développer », a assuré le ministre. Sur les quelque 2 000 élevages semi-industriels, 250 ont vu le jour depuis 2022. « Aujourd’hui 98% de la consommation est couverte » et « le Brésil ne trouve plus d’intérêt à exporter du poulet en Côte d’Ivoire », s’est-il félicité. Mieux encore]]>: au moins 15]]>% des œufs produits sont exportés dans la sous-région.
Quand le gouvernement avait lancé 2012 un Plan stratégique de relance de l’aviculture, une forme de filière avicole « moderne » existait déjà dans le pays, représentée par le fabricant d’aliments composés Faci et les groupes avicoles Foani et Sipra. Ces industriels mis en avant par la Chambre de commerce assurent encore aujourd’hui la moitié d’une consommation de 2,7 kg par habitant et par an. Sipra, populaire dans les villes ivoiriennes par ses boutiques Coqivoire et de restauration rapide, implante aussi des capacités de production au Burkina Faso voisin. Le but est aujourd’hui d’atteindre un niveau sanitaire convenable grâce au développement de capacités d’abattage et de stockage frigorifique, le pays ayant l’atout d’une alimentation électrique fiable, assure-t-on au cabinet du ministre de l’Agriculture. L’alimentation animale reste aussi un défi. Pour faire face à l’inflation, les matières premières importées bénéficient depuis avril 2025 d’une exonération de 7 à 15%.
Une relative réussite au Sénégal et au Nigéria
Le Bénin et la Côte d'Ivoire peuvent s'appuyer sur l'expérience réussie de pays voisins vingt ans plus tôt ; le Sénégal et le Nigéria ont respectivement « interdit » les importations de volaille, en 2005 et 2002. Le Sénégal avait multiplié par dix sa production artisanale en 2018 selon l’interprofession, et n'importait plus que 5 313 téc de volaille en 2024 d’après les données constituées à partir des statistiques des pays fournisseurs. Ce qui n’empêche pas l’importation de contrebande depuis les pays voisins (Gambie, Guinée-Bissau, Guinée), risque majeur d’intoxications alimentaires.
Le Nigéria n’a fait décoller sa filière qu’en 2015 mais elle a doublé dans les cinq ans qui ont suivi. Et selon le ministère nigérian de l’Agriculture, elle devrait encore tripler d’ici à 2050. Ainsi le Nigéria couvre la totalité d’une consommation par habitant qui surpasse de loin celle des autres pays d’Afrique sub-saharienne : 10 kg/an. Sa production était estimée actuellement à 180 millions de poulets par an, d'après Business France. Le Nigéria n’a importé que 1 526 téc en 2024 d’après les données des pays fournisseurs, ce qui n’est rien à l’échelle du pays (sans compter une part de contrebande venant du Bénin voisin).
Mais la réussite du Sénégal et du Nigéria n'est pas complète. Au Sénégal la société de conseil Provolaille pointe trois problèmes majeurs : les pertes en élevage, la mauvaise conservation et le gaspillage à la consommation dû au manque de planification. L'un des deux abatteurs industriels sénégalais, Sedima, est en pourparlers depuis octobre dernier avec Seaboard, détenteurs des Grands Moulins de Dakar, en vue de sa cession, selon Africa Business. Au Nigéria, le manque de soins vétérinaires cause 30% de mortalité et la récente inflation des céréales a conduit le tiers des éleveurs à réduire ou abandonner leur activité, selon Business France.
Le Bénin tente aussi de développer l’accouvage
« Une partie du prélèvement est réinjectée dans l’interprofession »
Le Sénégal a réussi à multiplier par dix sa production artisanale
Débouché important pour l'UE, et mal estimé en Afrique de l'Ouest
Avec le Moyen-Orient, l'Afrique de l'Ouest fait partie des débouchés importants de l'UE pour les produits avicoles. Sur les 2,4 millions de tonnes de viande de volaille que l’UE a exportées en 2024, un peu plus de 300 000 tonnes sont parties en Afrique de l’Ouest, dont 164 094 téc au Ghana, 46 646 téc au Bénin, 44 367 téc en Guinée et 30 282 téc au Libéria, ses principaux clients. La France y a exporté 18 778 téc, dont 7 209 téc au Bénin, 5 154 téc au Ghana, 1 907 téc en Guinée, 2 269 téc au Togo et 1 472 téc au Sénégal. Seuls quelques pays déclarent leurs importations et l’Itavi (institut technique de l’aviculture) constate qu'ils les sous-estiment souvent en les comparant aux données "miroirs" des pays exportateurs. Ainsi, pour 2024, les statistiques du Ghana donnent 257 000 téc et les celles des fournisseurs près de 340 000 téc. Parmi les petits importateurs, le Sénégal évalue 3 000 tonnes d’importations et ses pays fournisseurs plus de 5 000 téc ; la Côte-d’Ivoire 656 téc contre 3 653 téc.
Les exportateurs français de volaille restent confiants
« Les exportations françaises en Afrique de l’Ouest sont majoritairement composées de produits à faible valeur ajoutée, notamment des poules pondeuses de réforme et des découpes de dinde », précise Mohamed Bouzidi, économiste à l’Itavi. Il souligne cependant que ces viandes ne sont pas totalement substituables, en particulier la poule de réforme, utilisée pour les plats mijotés. Pour certaines entreprises, le débouché est vital. C’est le cas de Volailles du Poher, qui exporte des poules de réforme au Bénin, au Togo, un peu Congo et au Gabon, parfois au Ghana. Son DG Laurex Ajavon dit maintenir son marché malgré la concurrence polonaise ou autre, grâce au soin apporté à ses poules congelées et en abaissant son prix autant que la concurrence le demande. « Les poules se consomment braisées et elles sont appréciées, c’est culturel », soutient-il. L’exportateur témoigne que de précédentes mesures protectionnistes sont restées sans effet sur les poules importées, qui étaient restées moins chères. Les progrès indéniables des productions avicoles africaines ne le découragent pas : « Ce sont des gros marchés, leur consommation augmente ». Et il signale deux freins majeurs à la production industrielle : l’accès aux matières premières et l’instabilité de l’alimentation électrique des abattoirs. Le Nigéria, en dépit de ses restrictions aux importations, semble attractif à l’exportateur.