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Christian Huyghe (Inrae) : « L’agroéquipement peut aider les agriculteurs à réussir leur transition vers une production durable »

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Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture d'Inrae Crédits : © Christian Huyghe

Directeur scientifique agriculture d'Inrae, Christian Huyghe préside cette année le jury des Sima Innovation Awards, dont les gagnants seront dévoilés début novembre à l'occasion du Salon mondial du machinisme qui se tiendra à Paris du 6 au 10 novembre. En attendant le palmarès, il fait le point sur les avancées technologiques, la manière dont les agro-équipementiers appréhendent les problématiques des agriculteurs pour les aider et ce qui manque encore sur le marché, notamment au niveau de la pénibilité de certaines tâches.      

En tant que président des Sima Innovation Awards, dont les gagnants 2022 seront connus début novembre, vous avez une vision privilégiée sur les dernières innovations dans le machinisme agricole. Qu’est-ce qui a retenu votre attention cette année ?

Les agro-équipementiers ont abandonné l’idée que l’avenir de l’agriculture passait exclusivement par le toujours plus grand. L’entrée de l’innovation ne passe donc plus par l’augmentation de puissance ou de taille, elle prend en compte l’environnement. Auparavant, l’agroéquipement était peu concerné par les dimensions liées à la biologie, par exemple il ne regardait pas la dimension sol. Aujourd’hui, vous avez au Sima, des innovations sur les pneus, non pas pour qu’ils soient plus puissants, mais pour qu’ils prennent plus en compte le nature des sols. C’est en construisant des passerelles entre des domaines disciplinaires très différents que se trouvent les sources des ruptures les plus fortes.

Toujours dans cette dimension environnementale, qui est clairement entrée dans la course chez les agro-équipementiers, les innovations ne portent plus seulement sur le calcul du carbone dans les sols, mais sur l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre (GES) sur une exploitation agricole, avec mise à disposition d’outils de pilotage pour des approches plus globales, notamment sur la partie fertilisation, où l’azote est encore un gros problème. En France, l’agriculture représente 3% du PIB et 19% des émissions de GES, dont plus de 40% sont liées aux émissions de protoxyde d’azote. C’est donc une préoccupation extrêmement forte, qui se résoudra en jouant sur la problématique de l’azote. La façon de réduire les émissions de GES, en particulier sur le poids de l’azote, revient à mieux utiliser les apports des légumineuses, notamment dans les semis de couverts complexes, et la fertilité organique, et donc une meilleure valorisation des effluents d’élevage.

Ces évolutions sont-elles uniquement liées aux problématiques environnementales ?

Ces changements englobent plusieurs éléments, qui tous vont dans le sens de l’histoire. Mais il est clair que tout le monde a pris conscience, et les agro-équipementiers comme les autres, que le changement climatique est une montagne absolument gigantesque, et que ça n’est pas en fermant les yeux qu’on va l’éviter. Tous savent qu’il faut y aller. Et l’agroéquipement peut aider les agriculteurs à réussir leur transition vers une production durable.

Pour aller vers une meilleure performance économique et environnementale, les agriculteurs doivent passer par des systèmes plus complexes, mais sans que cela ne devienne trop compliqué, sinon c’est intenable. Les agro-équipementiers ont bien intégré cette problématique et l’ensemble de leurs développements tendent à réduire la charge mentale des agriculteurs.Et franchement, ceci est allé vite.

Quelles innovations attendiez-vous au Sima, qui n’ont pas encore été présentées ?

L’une d’elle touche à la transition énergétique, c’est-à-dire la logique de décarbonation du secteur de l’agroéquipement. Aujourd’hui, dans les ventes en agriculture, nous sommes encore sur des motorisation diesels. Mais les tractoristes travaillent sur de nouvelles motorisations que l’on ne voit pas encore dans les propositions des Sima Innovation Awards. Selon moi, c’est juste un problème de maturité technologique.

Je pense qu’en 2024, lors des prochains Sima Innovation Awards, nous aurons une pluie d’innovations sur ces sujets. Ça sera une forme de révolution, qui conduira à se poser des questions sur ces énergies alternatives, électrique et hydrogène pour l’essentiel. Les agriculteurs équipés en photovoltaïque auraient des moyens assez simples et autonomes de produire de l’hydrogène.

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Il me semble que nous sommes au début de cette autonomie énergétique des exploitations agricoles, ce qui serait une rupture totale. Et le fait que l’on n’y soit pas encore arrivé relève surtout d’un problème de temporalité.

Une autre innovation absente cette année des Sima Innovation Awards concerne la logique d’automatisation des tâches. La robotique a vraiment bien progressé avec des propositions originales. Mais, je n'ai rien vu concernant la cobotique. Les exosquelettes existent aujourd’hui dans certains domaines, l’armée notamment et un peu aussi en agroalimentaire dans les ateliers de découpe, mais cela n’existe pas en agriculture. Or dans le même temps, le secteur affiche un niveau de troubles musculosquelettiques très élevé. Ce qui revient à dire que l’agriculteur exécute de façon répétitive des tâches qui dépassent sa capacité biologique à long terme. Il existe donc un espace pour la machine. Et bizarrement, nous n’avons pas encore d’offres dans ce domaine, mais je pense que le sujet va bientôt arriver.

Les problématiques des agro-équipementiers sont-elles les mêmes partout dans le monde ?

Non, parce que les problématiques des agriculteurs diffèrent. L’Europe, les Etats-Unis et le Canada sont globalement assez homogènes. Il y a ensuite un autre bloc en Asie, avec la Chine et l’Inde, où il existe encore de très petites exploitations qui n’ont pas du tout les mêmes problématisations et peu de capacités d’investissement. Ensuite, il y a tout le bloc sud-américain avec de gigantesques exploitations, où la course à la taille et à l’automatisation est à l’œuvre. Et vous avez enfin un autre ensemble assez intéressant, à la fois parce qu’il est préoccupant et parce qu’il force l’innovation, c’est le Japon.

Ce pays se caractérise par une population agricole où la moyenne d’âge est proche de 68 ans et des exploitations très petites. Les professionnels agricoles, les constructeurs, mais aussi la recherche publique misent massivement sur la robotisation. Et ce, non pas pour alléger la charge de travail, mais pour remplacer l’homme dans le monde agricole. Ceci pose une vraie question de fond. En effet, si vous arrivez à remplacer un humain par une machine, on est en droit de s’interroger sur la valeur ajoutée donnée au travail de l’homme. Or un humain n’est pas qu’une force de travail, il a aussi un libre arbitre dans son organisation et dans ses orientations. Et si l’agriculteur n’est qu’une machine, si l’on en croit l’exemple japonais, le sujet mérite vraiment réflexion.

Cette problématique d’un remplacement de l’homme par des robots pourrait-elle se poser en France ?

Nous ne sommes pas en France dans un contexte de renouvellement difficile, même s’il y a en effet un renouvellement qui va intervenir avec le départ de quelques 100 000 agriculteurs dans les sept prochaines années. Pour citer notre ministre, « ça sera l’occasion de passer d’une logique de transmission/reprise à une logique de transmission/transition ». Ceci revient à dire qu’il faut profiter du départ à la retraite de ces agriculteurs pour entamer une vraie transition du système de production de l’exploitation agricole. Toutes ces futures transmissions sont une chance pour l’agriculture. Cela nous conduira collectivement à réfléchir sur les questions de formation, de conseil et de développement.