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De la ferme à la table : les divisions profondes des "agricoles" et des "environnementaux"

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Irréconciliables, les commissions de l’Agriculture et de l’Environnement du Parlement européen sur la question de la stratégie De la ferme à la table ? Très divisées en tout cas, à en croire l’audition qu’elles ont organisée conjointement sur le sujet le 25 janvier. D’un côté, les eurodéputés "agricoles" craignent pour les conséquences à court terme des baisses importantes d’intrants proposées. De l’autre, les eurodéputés "environnementaux" promettent un changement de paradigme qui bénéficiera, à long terme, au secteur. En l’absence d’étude d’impact globale, difficile de trancher.

L’audition organisée le 25 janvier, conjointement entre les commissions de l’Agriculture (Comagri) et de l’Environnement (Comenvi) du Parlement européen sur les impacts potentiels de la stratégie De la ferme à la table sur le secteur agricole de l’UE a, une nouvelle fois, montré leurs divisions sur le sujet. Les deux commissions ont quand même réussi à trouver un terrain d’entente en faisant adopter en novembre une résolution sur le sujet, demandant à la Commission européenne de publier une étude d’impact globale des conséquences de sa stratégie sur le secteur agroalimentaire de l’UE.

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Cette fois, la Comagri a invité les auteurs d’études plutôt alarmistes sur les conséquences de cette stratégie pour le secteur agricole : Jayson Beckman, du service de recherche économique au département américain de l’Agriculture, et Roel Jongeneel, de l’université néerlandaise de Wageningen qui vient de finaliser deux études (l’une sur les cultures, l’autre sur l’élevage) commandées par les lobbys agricoles de l’UE. Leurs conclusions sont similaires : les pertes de production possibles à court terme liées à la réduction drastique d’intrants (-50 % de pesticides, -20 % d’engrais, 10 % de terres réservées à la nature, 25 % de surfaces bio) conduiraient à une baisse de la production agricole de l’UE comprise entre 10 et 15 % et s’accompagnant d’une hausse des prix et des importations en provenance de pays tiers. Des chiffres qui rejoignent ceux du Centre commun de recherche de la Commission européenne publiés durant l’été 2021.

« Si nous devions réaliser une évaluation de l’impact de nos systèmes alimentaires actuels en supposant seulement de petites retouches en cours de route jusqu’en 2030/2050, les résultats seraient sûrement catastrophiques, a réagi l’eurodéputée sociale-démocrate Biljana Borzan de la Comenvi. Le coût de l’inaction serait pire que les pertes potentielles de la stratégie De la ferme à la table ».

Régimes alimentaires et réciprocité

Roel Jongeneel précise que les situations pourraient différer d’un type d’exploitation à l’autre ou d’une région à l’autre. Selon le travail qu’il a présenté, les producteurs de porc danois, par exemple, pourraient voir leurs revenus bondir de 40 % quand les producteurs laitiers néerlandais verraient les leurs chuter de 75 %. Mais, admet l’universitaire, « il est difficile d’avoir une perspective à long terme ».

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Cette perspective de long terme est justement celle étudiée par les chercheurs invités par la Comenvi qui ont présenté une vision bien plus globale, mais aussi beaucoup plus théorique, prenant en compte des changements plus profonds impliquant aussi les consommateurs ou les règles commerciales. Et leurs résultats sont à l’opposé des études précédentes. « Si l’on tient compte des changements de régimes alimentaires (qui s’opèrent déjà) ou de l’amélioration de l’utilisation de l’azote il est possible de compenser les chutes de compétitivité annoncées en faisant même de l’Europe un exportateur de calories agricoles alors qu’aujourd’hui l’UE est un importateur net », souligne Pierre-Marie Aubert de l’Idddri (Institut français du développement durable et des relations internationales). Selon lui, les politiques ayant trait à la demande sont essentielles au maintien de cette compétitivité durable. Pour y parvenir l’UE doit fixer des normes de durabilité contraignantes, appliquer ces règles avec cohérence dans tous les domaines y compris le commerce, et investir massivement dans la transition agroécologique. Sans ces investissements, le chercheur américain Jayson Beckman estime qu’il faudra 24 ans à la production de blé pour rattraper son retard, 13 ans à celle de lait et 9 ans à l’élevage.

Toujours divisés

Pascal Canfin (Renew Europe, français), président de la Comenvi, compte beaucoup sur les clauses de réciprocité ainsi que les propositions de la Commission européenne attendues l’année prochaine sur le cadre alimentaire durable. Cette législation permettra, selon lui, de compléter la Pac sur l’amont de chaîne d’approvisionnement alimentaire. Le Centre commun de recherche de la Commission européenne (JRC) a lancé le 11 janvier un questionnaire afin d’évaluer la façon dont les maillons de la chaîne agroalimentaire peuvent modifier leurs pratiques pour s’orienter vers une production plus durable. Malgré ces propos optimistes, les discussions n’ont pas vraiment permis de rapprocher les avis divergents des membres des deux commissions. « Je ne suis pas d’accord avec certaines visions qui nous ont été présentées », a d’ailleurs conclu le président de la Comagri Norbert Lins mais « nous avons besoin de ces études en amont de nos travaux législatifs ». La Commission devrait publier en 2023 un cadre de suivi pour évaluer les progrès et les effets cumulatifs des différentes initiatives de la stratégie De la ferme à la table.

Les organisations professionnelles plaident pour l’innovation

Dans une déclaration commune du 26 janvier, quelque 18 organisations professionnelles de l’UE — Copa-Cogeca, CropLife Europe (phytosanitaires), AVEC (volaille), CIBE (betterave sucrière), Euroseeds (semences), ePURE (éthanol)… – appellent « les décideurs européens à favoriser l’innovation en tant que moteur de [leurs] objectifs De la ferme à la table ». Mais cette innovation ne peut se faire sans le soutien législatif et financier nécessaire, précisent-elles. Le secteur de l’élevage, par exemple, plaide pour le développement de sources d’alimentation plus durables (en éliminant progressivement l’utilisation d’aliments associés à la déforestation) et l'amélioration de l’efficacité des aliments (digestibilité…). Les professionnels citent également la recherche de meilleur matériel génétique (pour lequel les nouvelles techniques génomiques sont un élément crucial), les prochaines étapes dans la directive sur les pratiques commerciales déloyales, pour une chaîne de valeur plus équilibrée et transparente, la cohérence des politiques à travers l’UE et vis-à-vis du commerce international.