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Elevage d’insectes : la fin des cathédrales

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Redressement judiciaire pour Ynsect, procédure de sauvegarde chez Agronutris. Ces derniers mois, les signes de faiblesses n’ont fait que se multiplier dans le secteur de l’élevage d’insectes, pas seulement en France. De grands projets sont revus à la baisse en Europe, des reprises de sites se font à moindre coût, les actionnaires n’acceptent pas toujours de remettre des fonds. Il faut dire que les promesses environnementales, qui avaient nourri les ambitions de start-up après les feux verts réglementaires de 2019 et 2021, n’ont pas fait long feu, laissant place à la dure réalité des coûts de production. Exit les grandes ambitions sur le marché de l’aliment d’élevage, place aux petits projets et aux marchés plus modestes. Pour l’élevage d’insectes, le temps des cathèdrales paraît terminé, du moins en France.

C’était il y a un an. Coup de tonnerre dans le monde de l’élevage d’insecte. Après avoir levé 600 M$ depuis 2011, notamment auprès des pouvoirs publics, le leader et icône de l’Agritech française Ynsect est placé en procédure de sauvegarde, puis en redressement judiciaire début 2025. Les semaines passent et c’est au tour d’Agronutris de mettre un genou à terre, avec le placement en procédure de sauvegarde de sa maison mère en janvier 2025. En quelques mois, deux des trois piliers français du secteur vacillent.

Aujourd’hui, les deux sociétés ne se sont pas sorties d’affaire, loin s’en faut. Agronotris n’a pas repreneur en vue, et « devrait s’acheminer vers une liquidation » à brève échéance selon une source proche du dossier. Son vaste site de Rethel (Ardennes), construit en 2022 grâce à financement de 100 millions d’euros est repris par un concurrent beaucoup plus petit que lui, la Compagnie des insectes, qui a déjà repris Nextalim en 2022 et Protifly en 2023. Avec ce rachat, la rentabilité pourrait être atteinte au cours de l’année 2026, selon les repreneurs.

Chez Ynsect, le suspense se prolonge. Le 15 septembre, le tribunal de commerce d’Evry a accordé à Ynsect une rallonge de sa période d’observation jusqu’en janvier 2026. Au début de l’été, elle a échappé de justesse à la liquidation grâce à une rallonge inespérée de la part de ses investisseurs historiques, au prix d’un changement complet de méthode d’élevage, de débouchés et de surtout de taille de projet.

Le plan s’accompagne de la cession du site historique de Dole (Jura) à un groupe d’actionnaires dont l’ancien président fondateur Antoine Hubert, et le départ de 111 salariés sur 200. Un spécialiste du sauvetage d’entreprise, Emmanuel Pinto, a été placé à la tête du nouvel Ynsect. Le dirigeant fondateur Antoine Hubert avait déjà été remplacé à l’été 2023, en tant que p.-d.g. par Shankar Krishnamoorthy, un ancien cadre d’Engie.

Car les premiers signes de faiblesse ne datent pas d’hier. Dès avril 2023, la levée de fonds de série D ne s’était pas passée aussi bien que prévu, et un premier recentrage vers les « marchés à forte valeur ajoutée » comme la nutrition humaine, des animaux de compagnie et des plantes, était décidée. Exit les promesses des marchés de l’aliment pour volailles ou porc. Ynsect fermait aussi son activité aux Pays-Bas, pourtant acquise deux ans avant.

Méfiance des capitaux

À l’instar de l’agriculture verticale, le secteur fait désormais peur aux investisseurs. « Les déboires d’Ynsect ont jeté un voile noir sur la filière », indique Marc Romano, directeur du private equity à impact chez Mirova, investisseur au capital d’Agronutris. Il y a habituellement « une frilosité des investisseurs pour financer les scale-up industrielles », selon lui, mais lorsque le secteur est très innovant, que les difficultés techniques s’accumulent et que la rentabilité est repoussée, les investisseurs sont encore moins enclins à refinancer un projet industriel.

C’est exactement ce qui s’est passé avec Agronutris : « Le tour de financement de cette année en faveur d’Agronutris aurait dû se concrétiser il y a un an mais le retrait de l’investisseur leader a rendu le bouclage de ce financement plus compliqué. Cela a créé une vraie difficulté pour Agronutris qui avait d’importantes contraintes de liquidités », analyse Marc Romano. Ynsect s’est aussi retrouvé face à un manque de liquidités à investir et qui a touché toutes les start-up innovantes dont l’échéance de rentabilité est repoussée. Sans perspective de retour sur investissement à court terme, les financiers se sont mis à être bien plus exigeants sur leurs critères de choix.

Tout n’est pas noir. Le troisième gros opérateur français, Innovafeed semble plus solide, lui qui choisi de s’appuyer fortement sur des industriels de l’agroalimentaire (Tereos en France). La société a indiqué en septembre avoir conclu un accord avec le fabricant d’aliments BioMar et Auchan afin de mettre en place une filière autour de la crevette d’Equateur. Mais selon les comptes publiés, elle accusait une perte de 35,6 millions d’euros en 2024, après 32,5 millions d’euros en 2023.

Les déboires de ces sociétés sont emblématiques des difficultés rencontrées par les projets d’élevages et de transformation d’insectes lancés ces dernières années en France : surdimensionnés, valorisant des débouchés finalement inexistants, sous-évaluant la complexité technique du passage à l’échelle industrielle et en prenant mal en compte les coûts de production et la compétitivité des produits déjà sur le marché.

Des projets surdimensionnés

Pour de nombreux observateurs, les start-up ont d’abord vu trop grand, lancées dans une course de vitesse dont le top départ fut donné par les pouvoirs publics européens, avec les autorisations de mise sur le marché en alimentation animale, en poisson en 2019, puis en porc et volaille en 2021. « Mirova croit toujours fortement au secteur de l’élevage de l’insecte, mais l’époque où l’on construisait des cathédrales, nécessitant des investissements très importants, est aujourd’hui révolue. Des projets à taille maîtrisée avec une diversité dans la valorisation des produits sont l’avenir », estime Marc Romano chez Mirova.

Aglae Touchard Le Drian, DG du fonds d’investissement Raise, investisseur au capital de Nextprotein, est du même avis : « Les facteurs clés dans la réussite d’un projet de production d’insectes sont notamment la maîtrise de la reproduction et du passage à l’échelle industrielle. Après avoir regardé les différents dossiers de sociétés de production d’insectes qui cherchaient à se financer, nous avons privilégié un projet qui ne demandait pas trop de capitaux, à l’inverse de grands projets demandant de mobiliser des capitaux très conséquents alors que le cycle de vente est assez long. Nous avons par ailleurs privilégié une vraie maîtrise développée sur le processus de reproduction des larves d’insectes ».

La dimension technique des projets est aussi importante. Dans le cas d’Ynsect, le choix du scarabée molitor est pointé du doigt par les observateurs : croissance moins rapide et moins versatile pour son alimentation que la mouche soldat noir, très majoritairement choisie par les concurrents.

Des promesses qui s’évaporent

La taille des projets avait à voir avec les débouchés initiaux de ces entreprises, qui visaient les vastes marchés de l’alimentation de l’élevage hors sol et des humains. Or ces promesses se sont évaporées. Pour l’alimentation humaine, les raisons sont évidentes. Même en farine, l’acceptabilité est très limitée, surtout dans des marchés à valeur ajoutée initialement visés d’Europe et d’Amérique du Nord.

D’autant que la promesse de vertue environnementale n’a pas non plus été tenue. « L’élevage d’insectes génère moins de gaz à effet de serre que le bœuf (5 à 11 kg CO2e par kilo contre 35 kg pour le bœuf). Mais si on compare aux poulets – la viande la plus consommée au monde – cet avantage disparaît. Des études récentes montrent que l’élevage d’insectes égale voire dépasse les émissions du poulet, surtout sous des climats tempérés où les installations exigent chauffage toute l’année », explique Corentin Biteau, qui a fondé l’Observatoire national de l’élevage d’insecte (Onei), une structure indépendante qui veut éclairer sur les limites de la filière de l’insecte.

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Pour l’alimentation animale, c’est la compétivité prix avec les autres sources de protéines qui a d’abord posé problème. « Le coût actuel de la farine d’insectes est de 3 500 à 6 000 $/tonne, contre 1 400 à 1 800 $ pour la farine de poisson et 500 $ pour celle de soja », constate Corentin Biteau. « Il n’y a aucun intérêt économique à intégrer de la farine de ténébrion molitor dans des aliments pour poissons d’élevage car la farine de poisson est deux fois moins chère, et son prix est stable depuis 2016. Donc cela n’intéresse pas les fabricants d’aliments pour poissons d’élevage », étaye Sébastien Crépieux, p.-d.g. et fondateur d’Invers, qui élève et transforme des ténébrions molitor pour les intégrer dans les produits de pet food.

Même écho du côté des fabricants d’aliments pour animaux qui n’ont pas, eux-mêmes, souhaité prendre la parole à ce sujet à l’image d’Avril ou Terrena. « Les fabricants d’aliments pour animaux sont habitués à des sources de protéines végétales bon marché comme le soja OGM et ne voient pas l’intérêt de recourir à la farine d’insectes », constate Sébastien Crépieux

Des acheteurs qui se désintéressent

Les acheteurs comparent d’autant plus les prix que les promesses environnementales initiales s’avèrent finalement décevantes. Une étude britannique de 2024, commandée par le Defra (ministère de l’Agriculture britannique), compare la farine de larves de mouche soldat noir avec les farines de soja et de poisson sur 16 critères écologiques. « Les résultats climatiques sont frappants : la farine d’insectes génère de 12,9 à 30,2 kg de CO₂ eq/kg protéine, contre seulement 2,23 kg pour le soja et 7,98 kg pour la farine de poisson », explique Corentin Biteau

Point important : la variation dépend de la nourriture donnée aux insectes. « Avec des déchets alimentaires, c’est mieux, avec 12,9 kg, mais avec des aliments pour animaux traditionnels, c’est 30,2 kg », explique l’expert. Or nourrir les insectes avec de vrais déchets (fumier de poulet ou déchets de restaurant) est limité par la réglementation européenne pour des raisons sanitaires. Quoi qu’il en soit, « même avec 100 % d’énergie renouvelable et des technologies de séchage optimisées, la farine d’insectes ne fait mieux que celle de poisson ou de soja que dans des conditions idéales rarement atteintes », écrit-il avec Tom Bry-Chevalier dans la revue Welternahrung d’août 2025, média de l’ONG allemande Welthungerhilfe (WHH) de lutte contre la faim.

Toutefois la recherche se poursuit. Ynsect teste depuis cet été une nouvelle façon d’élever des ténébrions molitor, avec l’ambition de réduire drastiquement les coûts de production. « Les tests que nous avons réalisés cet été montrent que nous pourrions arriver à baisser nos coûts de production de 70 % par rapport à la méthode d’élevage précédemment développée par Ynsect », indique le p.-d.g. Emmanuel Pinto. De son côté, Nextprotein a développé un site de production en Tunisie, avec l’idée qu’il faudrait moins d’énergie pour chauffer les bâtiments où sont élevés les insectes.

Des débouchés toujours plus étroits

Ces sociétés voient l’avenir en prenant en compte le marché de façon plus réaliste, en intégrant l’idée que les débouchés sont plutôt étroits. « L’aquaculture est un débouché important. L’insecte ne va pas tout de suite remplacer la farine de poisson en totalité mais pourrait se substituer à une partie de celle-ci. Quant à l’alimentation des animaux domestiques, l’insecte représente aujourd’hui un débouché plus limité, le marché restant fragmenté et haut de gamme », analyse Aglae Touchard Le Drian, du fonds Raise.

En alimentation animale, « on vend plusieurs dizaines de tonnes par an de croquettes pour chats et chiens sous nos deux marques Invers et Tomojo, mais c’est infime par rapport à la taille du marché de l’alimentation des animaux domestiques », reconnaît Sébastien Crépieux. Le taux de farine d’insecte oscille entre 20 et 35 % du produit fini pour les produits d’Invers. C’est le premier ingrédient, mais pas le seul.

En aquaculture, « nous gardons notre contrat avec le fabricant d’aliments pour poissons BioMar, mais nous allons avoir de nouveaux clients », assure Cédric Auriol, le DG d’Agronutris. Parmi ces nouveaux marchés : les éleveurs d’insectes pour les œufs et les larves, l’oisellerie pour les larves soufflées et l’élevage de volailles pour les larves vivantes. « Ce sont des marchés à forte valeur ajoutée », selon lui. Mais tout de même limités. Le site de Rethel est capable de produire 20 000 tonnes de larves vivantes par an, selon la société.

Le modèle des élevages à la ferme

Au-delà des débouchés, un modèle semble avoir prospéré – certes modestement – en marge des grandes levées de fonds : l’élevage d’insectes à la ferme. C’est le modèle de plusieurs sociétés, dont Invers qui s’occupe de la reproduction, tandis que l’engraissement est confié à des agriculteurs qui y trouvent un complément de revenus. Les larves sont ensuite récupérées, transformées et intégrées dans les aliments finis. La société a le soutien financier de la coopérative Limagrain, dont sont issus aussi les sept agriculteurs partenaires devenus éleveurs d’insectes. Et les produits sont distribués dans les magasins du réseau de la coopérative, attachée à soutenir les produits locaux.

La Compagnie des insectes travaille aussi avec des agriculteurs partenaires chargés d’engraisser les larves. « Notre vision consiste à intégrer le milieu agricole dans notre cycle de production », explique Sébastien Couasnet, p.-d.g. de la Compagnie des insectes, repreneur d’Agronutris. La société veut aussi se positionner à l’amont du cycle de production : « Nous voulons valoriser notre expertise en reproduction et profiter de notre forte capacité de production de larves pour nous adresser aux sociétés spécialisées dans l’engraissement », prévoit-il.

Chaque éleveur d’insecte cherche son modèle, ses marchés, son mode de production le plus efficace. Mais la question de la rentabilité plusieurs fois repoussée, ce qui a refroidi les investisseurs, reste entière. Les sociétés du secteur se font, le plus souvent, très discrètes au sujet de leurs résultats.

CB

« Les déboires d’Ynsect ont jeté un voile noir sur la filière »

« L’époque où l’on construisait des cathédrales est révolue »

« Aucun intérêt économique à intégrer de la farine de ténébrion molitor »

Les promesses environnementales s’avèrent finalement décevantes

« Notre vision consiste à intégrer le milieu agricole dans notre cycle de production »

L’aventure américaine d’Innovafeed en suspens

Les dernières nouvelles de l’aventure américaine d’Innovafeed ne sont pas bonnes. Son usine pilote, inaugurée en avril 2024, qui devait être développée avec le géant des matières premières agricoles ADM, voit son activité suspendue pour 18 mois. Une partie des salariés ont été remerciés, selon la presse locale. Il s’agissait pourtant de dupliquer la solution mise au point par Innovafeed sur son site des Hauts-de-France consistant à se « brancher » sur une source d’intrants, en l’occurrence des coproduits agricoles, et de chaleur fatale, afin de réduire les coûts de production et la consommation d’énergie. La société n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.