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Fleurs coupées : l’an zéro de la segmentation

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Le décès d’une fille de fleuriste, victime d’une leucémie, puis la parution d’une étude du magazine Que Choisir ont fait entrer soudainement le sujet des résidus de pesticides dans la filière floricole où il était jusqu’ici quasiment absent. Contrairement à d’autres filières, la segmentation de l’offre est très peu présente sur les fleurs coupées, en particulier autour des enjeux sanitaires. La faute d’un manque d’intérêt des consommateurs, assurent les fleuristes. Pour preuve, les ventes de la Saint-Valentin 2025 ne semblent pas avoir pâti de ces deux affaires. La faute aussi de la place de la composition, et de l’écrasante domination des importations. En difficulté structurelle, la production française a peut-être un créneau de valeur à trouver, mais elle devra surmonter plusieurs barrières : une communication défaillante entre certains maillons de la filière, et le manque de structuration, contre lequel le ministère appelle à travailler. 

Après le récent décès de la fille d’une fleuriste, des suites d’une leucémie, c’est une étude du magazine Que Choisir sur les résidus de pesticides dans les fleurs coupées qui a de nouveau secoué le secteur floricole hexagonal. Longtemps absent, faute d’intérêt apparent des consommateurs, le sujet des pesticides y a fait une entrée fracassante, et semble parti pour s’installer.

Si elle voit le jour, la segmentation du marché des fleurs coupées ne sera pas une mince affaire. Pour preuve, l’effet a priori négligeable qu’aura eu l’étude de Que-Choisir sur les ventes de la Saint-Valentin, un moment important pour les fleuristes. Il est encore trop tôt pour un bilan chiffré, mais les retours des professionnels ne dessinent aucun désamour, alors que l’étude avait eu un fort écho de la part des médias la veille du 14 février.

« La Saint-Valentin s’est bien passée », assure Farell Legendre, président de Fédération française des artisans fleuristes. « Finalement, l’étude a fait parler du produit et nous avons bien noté plus de demandes de la part des clients ». Florent Moreau, président de Valhor (interprofession) abonde : « Les ventes ont été très bonnes, voire supérieures à celles de 2023. Et la tendance s’est poursuivie sur les semaines suivantes. En fait, les éléments qui influent sur les ventes sont plutôt la météo ou la géopolitique ».

La filière des fleurs coupées se situe aujourd’hui à l’an 1 de la segmentation. Là où la filière fruits et légumes a su imposer certains signes distinctifs dans les étals (ex. zéro résidus de pesticides…), rien de tel, ou presque, chez les fleuristes. Pourtant, la filière ne manque pas de labels : HVE, IGP, Label Rouge, Fleurs de France, Plante Bleue… Mais ils sont très peu mis en avant.

La bio au stade zéro

Prenons deux exemples. En matière de pesticides, le média UFC Que Choisir conseille de privilégier les fleurs bio et d’opter pour les fleurs françaises et de saison – même si ces dernières ne sont pas exemptes de résidus. La production française de fleurs bio coupées existe mais elle reste marginale. Faute d’intérêt des consommateurs, assurent les fleuristes. « Si c’est trop cher, à quoi bon y aller ? Il y a une logique de prix », confesse Farell Legendre.

Et pour les jeunes agriculteurs qui voudraient se lancer en bio, très peu de certitudes : « En fait, nous en sommes au stade du maraîchage bio à ses débuts. Les références techniques et les données manquent, explique Sophie Descamps, responsable expérimentations du Cream dans les Alpes-Maritimes. Il est difficile de trouver du matériel disponible. Les graines de fleurs certifiées bio sont rares dans le catalogue officiel. »

Techniquement, certaines variétés à cycle court (un an) comme l’anémone ou la renoncule s’y prêteraient toutefois aisément ; leur culture peut s’effectuer sans usage phyto ni perte de rendement. Encore faut-il payer la certification, et convaincre des fleuristes. 

Origines composées

Quant à la désignation « Fleurs de France », elle est plutôt bien identifiée des consommateurs, reconnue par un Français sur trois ; 54 % des consommateurs affirment acheter le plus souvent des fleurs issues de ce label, 13 % systématiquement, selon une étude Kantar/FranceAgriMer/Valhor. Aujourd’hui, environ 475 producteurs et 8 989 points de vente – grossistes sont engagés dans la démarche.

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Malgré cela, sa visibilité reste encore limitée pour plusieurs raisons, qui touchent tous les labels. D’abord un aspect pratique inhérent à la fleur coupée : la composition. « Le problème avec la fleur coupée, c’est qu’il n’est pas possible d’identifier tige par tige. Dans le domaine des plantes en pots, c’est plus aisé avec les indications portées par le chromo (étiquette) », analyse Michel Nicou, président d’Excellence Végétal et pépiniériste à Beaufort-en-Anjou.

« Les fleurs que nous recevons de nos fournisseurs sont généralement expédiées par 50 tiges, l’emballage portant les indications, abonde Farell Legendre. Mais ensuite, nous désemballons et vendons la fleur à l’unité ou en bouquets simples ou mélangés. Et là, il n’est pas possible d’y faire porter une indication ». Les professionnels invitent aussi à afficher l’origine sur les factures, « ce qui n’est pas toujours le cas », regrette le président des artisans fleuristes.

Consommateur ignorant

Chez les producteurs, on souligne le manque de connaissance des consommateurs, notamment de la saisonnalité et l’origine des espèces. Même si les choses évoluent : « Nous avons l’impression que le consommateur commence à comprendre et qu’il est prêt à accepter une nouvelle palette végétale : la renoncule, la pivoine, en lieu et place de la rose, dont les conditions de production sont difficiles et qui est un marché fortement concurrentiel », explique Marie Levaux, présidente de Verdir (producteur horticole).

Les professionnels pointent aussi la faible marge de manœuvre, compte tenu de la part écrasante des importations dans les magasins (85 % des volumes). « Pour qu’un label vaille la chandelle, il faut en face des volumes : le marché est vaste certes, mais s’il n’y a pas plus de production, il est difficile de faire monter en puissance un label, voire en initier un nouveau », analyse le président d’Excellence végétale.

La relance de la production française serait donc corollaire à une meilleure segmentation. Des initiatives existent ce sens, à l’instar, du Casdar-FranceAgriMer Multiflora. Piloté par le Cream, depuis janvier, son objectif est d’accompagner et développer la production française de fleur coupée « durable ». Il s’attèlera à diffuser et promouvoir des systèmes de cultures de fleurs coupés « en rupture avec les pratiques actuelles » et notamment la production biologique.

La filière du végétal table aussi sur le plan de souveraineté que chaque interprofession sera amenée à établir dans le cadre de la loi d’orientation agricole. Des objectifs production à horizon 10 ans sont attendus. Valhor estime qu’atteindre 25 % de fleurs françaises, contre 15 % aujourd’hui, serait un bon objectif. Entretemps, elle phosphore actuellement sur son projet de restructuration de la filière, dont les premiers résultats sont attendus en juin prochain.

A priori, il ne faut pas s’attendre au grand soir. « Je ne pense pas qu’il y ait de la part du consommateur un intérêt fort pour la segmentation, contrairement à ce que l’on peut retrouver dans le domaine alimentaire ou celui des jardineries », considère Michel Nicou.

La fleur française représente 15 % du marché national

Le label « Fleurs de France » reconnu par un tiers des Français