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L’ABC, un grand laboratoire contre les adventices

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Génétique, espèces, fauchage de précision… Les essais se multiplient à l’Inrae, chez Arvalis et les acteurs de la bio pour trouver le meilleur couvert à même de contrecarrer les adventices.

Le principal défi de l’agriculture biologique de conservation des sols (ABC) est de bien gérer les adventices car il n’y a pas de rattrapage possible avec des produits phytosanitaires. « L’enjeu de l’ABC est de semer sur un sol parfaitement propre », résume Mathieu Marguerie, animateur national en agriculture de conservation des sols (ACS) chez Arvalis. « Ça veut dire qu’avant de se lancer, il faut avoir un système solide : il faut vérifier la structure de son sol et pour ça, faire un diagnostic initial de son niveau de compaction et plus largement de sa fertilité. »

L’une des techniques reines en ABC pour gérer le salissement, c’est l’implantation de couverts permanents. Cette pratique fait l’objet de plusieurs expérimentations. À Gréoux-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, Arvalis suit des essais de couverts permanents de luzerne en culture de blé dur. Baptisé BBSoCoul, le projet a été lancé en janvier 2024, pour trois ans et demi. Il vise à savoir si, parmi différentes variétés de luzerne, certaines entrent moins en concurrence avec le blé. Et c’est le cas. « On voit une forte corrélation entre l’indice de dormance de la luzerne et le rendement du blé : plus la luzerne est dormante, c’est-à-dire que plus elle se réveille tard en sortie d’hiver, moins elle est concurrentielle pour le blé », indique Mathieu Marguerie.

Mais ce levier génétique ne suffit pas à avoir une production de blé dur satisfaisante. « Ça ne suffit pas, parce qu’on a au moins 40 % à 45 % de pertes de rendements par rapport à un blé sans luzerne, même avec les luzernes les plus dormantes », poursuit l’agronome qui explore des leviers complémentaires. « On est en train de quantifier l’effet d’avancer la date de semis du blé pour qu’il prenne un avantage concurrentiel sur la luzerne. »

Fauchage d’extrême précision

Sur un autre site, dans le Tarn, Arvalis explore le levier de l’agriculture de précision avec tracteur guidé par satellite (RTK). Baptisé Graal, le projet a été lancé en octobre 2021 et vient de s’achever, avec une restitution prévue fin mars. Il consiste à faire du semis de précision de céréales à paille avec fauche inter-rangs d’un couvert de luzerne. « Ça demande une grande rigueur et une grande finesse, pour semer chaque année sur la même ligne et ne pas faucher la culture plutôt que le couvert. Même pour un tracteur annoncé à 2-3 cm de précision, il faut qu’on recalibre le GPS pour être le plus précis possible. Et, côté humain, il faut un pilotage au top », explique l’agronome Régis Hélias.

Les premières années de l’essai, son équipe faisait de la fauche manuelle avec ciseaux, taille-bordure électrique puis petite débroussailleuse, avec des résultats probants. « On maîtrisait parfaitement la luzerne. C’était peut-être la chance du débutant, mais on a quand même fait du blé dur à 13,8 de protéines, sans fertilisation azotée, avec un rendement de 32 quintaux, ce qu’on ne sait pas faire aujourd’hui dans la région », raconte l’ingénieur. Mais depuis qu’ils sont passés à la faucheuse interligne, c’est moins concluant. « On n’arrive pas à déplafonner le rendement : on fait des rendements normaux en blé, voire inférieurs. »

Au-delà de la qualité de fauche qui est moindre du fait de la mécanisation, et certainement améliorable avec une machine plus précise, Régis Hélias a une autre hypothèse : les quantités importantes d’azote restituées au sol par la luzerne fauchée sont réabsorbées par la luzerne vivante, et échappent donc au blé. « Se pose donc la question de l’itinéraire technique optimum : faut-il garder une luzerne non pas quatre, ni trois ans, mais deux ans seulement pour profiter de l’azote plus souvent ? On ne sait pas car on n’a pas essayé de tracer les flux d’azote. C’est une nouvelle question agronomique qui se pose », dit Régis Hélias.

De son côté, la société Milpa qui accompagne les agriculteurs dans la mise en œuvre de l’ABC, pense avoir « craqué quelque chose » concernant les couverts. « C’est un peu tôt encore pour l’affirmer mais on pense avoir trouvé le bon couvert, avec une graminée de type C4 qu’on sème pour quinze ans. En plus de l’effet désherbage et fertilisation, son importante biomasse va nous permettre de faire du semis direct de cultures d’hiver et de printemps », indique son co-fondateur Etienne de La Grandière.

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Chardons, eau et vers de terre

En Normandie, les essais en bio sans labour dans le cadre du programme Reine Mathilde (2019-2024) remettent en cause le principe du couvert permanent durant l’été, du moins pour lutter contre les adventices vivaces comme le chardon. « En "sans labour", la technique de lutte était d’extirper les racines du chardon avec des dents, et donc, pour lutter contre ce type d’adventice, peut-être qu’il ne faut plus implanter de couvert mais au contraire laisser son sol nu pour pouvoir intervenir avec des outils », rapporte Thierry Métivier, conseiller en agriculture biologique à la chambre d’agriculture.

D’autres observations, parfois contradictoires, accompagnent ces différents essais. Par exemple en Normandie, le collectif d’acteurs de Reine Mathilde a observé une biomasse microbienne du sol en hausse mais des vers de terre moins nombreux dans les parcelles "sans labour". À l’inverse, dans le Tarn, Régis Hélias a observé une présence de vers de terre « multipliée par 4 » en trois ans et demi.

Même chose concernant l’eau. À Toulouse, l’Inrae fait des essais en ABC depuis 2022 sur une rotation de neuf ans, dont trois ans de luzerne, avec travail minimal du sol et apport de compost le temps de restaurer le stock organique. En quatre ans, l’un des grands constats de cet essai est une meilleure filtration de l’eau. « On avait des problèmes d’infiltration sur la parcelle. Désormais le sol est beaucoup plus portant, il ressuie mieux », assure Lionel Alleto, directeur de recherche à l’Inrae.

En revanche en Normandie, après un automne 2019 très pluvieux, l’équipe de Reine Mathilde a constaté une forte sensibilité aux conditions humides en "sans labour". « On est intervenu beaucoup trop tôt dans les terres qui ressemblaient à du beurre, ce qui a certainement abîmé la structure du sol », estime Thierry Métivier.

Comme souvent en agronomie, et c’est encore plus vrai en ABC, il faut se méfier des généralisations. « Plus on va vers de l’agriculture de conservation, plus on va vers de la singularisation due aux techniques choisies par l’agriculteur et au couple sol-climat dans lequel il évolue », rappelle Quentin Sengers.

LM

Le levier de la luzerne

Milpa pense avoir « craqué quelque chose »

Singularisation due au couple sol-climat

Travail superficiel, couverts, rotations longues : la « boîte à outils » de l’ABC

« Faire de l’ABC, c’est mettre en application les principes de l’agriculture biologique (pas de pesticides ni engrais chimiques, NDLR) avec une obligation de résultat sur la santé des sols et du milieu… ce qui laisse libre des moyens utilisés », résume Quentin Sengers. Pour ce faire, les agriculteurs disposent d’une « boîte à outils » : travail superficiel du sol (herse étrille, outils de scalpage telle fraise rotative ou déchaumeur, labour occasionnel..) ; mise en place de couverts végétaux pour différents services (lutte contre l’érosion, structuration des sols, refuge de pollinisateurs, économies en engrais azotés) ; agroforesterie ; maraîchage sur sol vivant ; diversification des cultures ; cultures associées avec mélange de plantes récoltées ou plantes compagnes. Milpa pratique systématiquement les associations de cultures et va même assez loin. « Grand épeautre-lentille, lin-pois chiche, orge de printemps-lentille, colza-sarrasin-féverole… Il y a un mélange qu’on aime bien, c’est blé-féverole-pois-lin : on met un petit peu de lin oléagineux parce qu’en bio c’est très bien valorisé, et ça permet de recouvrir les pertes en cas de décrochage des autres cultures », raconte Étienne de La Grandière.