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ABC : l’avant-garde se démarginalise

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Pratique d’avant-garde, réservée jusqu’ici à quelques initiés, l’agriculture biologique de conservation des sols (ABC) sort depuis quelques années de sa marginalité. L’Inrae, Arvalis et les chambres d’agriculture s’investissent dans les expérimentations ; au moins 41 dynamiques collectives d’agriculteurs sont identifiées en France. La société de gestion d’exploitations, Milpa, en a même fait son credo. Elle gère plus de 6 000 hectares cultivés selon ces principes, assortis d’un revenu garanti et d’une rémunération carbone innovante. Enfin, une start-up agroalimentaire valorise désormais le concept commercialement, et accompagne les producteurs dans leurs efforts. Chez les agriculteurs, les résultats économiques restent encore aléatoires et les défis agronomiques importants, notamment dans la gestion des adventices.

Pour leur 8e édition, fin janvier, les rencontres nationales de l’Agriculture biologique de conservation (ABC) ont affiché complet. Une dizaine de personnes étaient même sur liste d’attente. Depuis quelques années, cette pratique d’avant-garde, réservée à quelques initiés, connaît un écho croissant, qui lui a permis de sortir de sa marginalité.

Cela se ressent d’abord dans les instances historiques. Créée il y a cinq ans, l’association Les Décompactés de l'ABC, en charge de l’évènement, « compte désormais plus de 200 adhérents, dont 40 % d’agriculteurs, 40 % de citoyens et 20 % de structures de l’amont et de l’aval », indique Quentin Sengers, son coordinateur national.

Le mouvement essaime aussi dans les structures agricoles historiques. « En 2023, on a recensé dans notre inter-réseau 41 dynamiques collectives d’agriculteurs travaillant sur l’ABC animées par une pluralité d’acteurs (chambres, Civam, Gab, CFPPA…) ».

Lire aussi : ABC, ces agriculteurs en quête d’une bio sans labour

Les chambres s’y intéressent, mais aussi l’Inrae, qui a créé, en septembre, un poste de chercheur en analyse et conception de systèmes de cultures en ABC. « C’est un marqueur qui montre que sur cette thématique de l’ABC il y a des enjeux de recherche importants », estime Lionel Alleto, directeur de recherche à l’Inrae.

Autre symbole : l’ABC dispose, depuis le 28 janvier, d’une définition dans le dictionnaire de l’agroécologie (DicoAE) de l’Inrae. « Son inscription permet une certaine reconnaissance de la pratique bien que ce dictionnaire ne soit pas officiel », assure Simon Giuliano, co-éditeur du DicoAE.

Plus répandu qu'on ne le croit

Il n’existe toujours pas de statistiques sur le nombre de pratiquants de l’ABC, mais les observateurs estiment qu’il prend de l’ampleur. « Il y a davantage d’agriculteurs qui font de l’ABC qu’avant car il s’agit de remettre l’agronomie au centre des pratiques agricoles, et il existe désormais plus de références techniques y compris sur les échecs qui peuvent être évités », affirme Quentin Sengers.

Même constat chez Mathieu Marguerie, animateur national en agriculture de conservation des sols (ACS) chez Arvalis. « L’ABC, c’est encore un grand laboratoire à ciel ouvert, mais on sent qu’il y a un intérêt croissant de la part des agriculteurs bio pour ces techniques », assure l’agronome.

Une étude Civam bio 53 en donne un aperçu. Le groupement a voulu quantifier l’ABC dans la quinzaine de fermes bio de son réseau en Mayenne et dans la Sarthe, dont certaines revendiquaient la pratique et d’autres non, explique l’animateur Thomas Queuniet.

Ils ont calculé le STIR (Soil Tillage Intensity Rating), un indicateur d’intensité de travail du sol produit par l’USDA (département de l’Agriculture des États-Unis) puis adapté par le FIBL (institut technique suisse bio), pour environ 500 itinéraires techniques (ITK) en grandes cultures depuis dix ans (2013-2024).

« On voit que à peu près 20 % de nos ITK ont un STIR inférieur à 80, seuil sous lequel plusieurs agronomes considèrent qu’on est en ABC ou en TCS (techniques culturales simplifiées) », expose Thomas Queuniet. « Ça montre que, d’après ce critère STIR 80, des itinéraires techniques en ABC existent, alors que certains auraient pu en douter ».

Une société de gestion 100 % ABC

L’essaimage de l’ABC a franchi une étape importante avec l’apparition de Milpa, qui a reçu la visite de la ministre de l’Agriculture sur son stand au Salon de l’agriculture. Créée en 2023 près de Tours, cette société de gestion accompagne la mise en œuvre de l’ABC dans 48 exploitations en grandes cultures situées dans toute la France (6 740 ha), essentiellement dans les zones intermédiaires.

« On devrait atteindre une centaine d’exploitations pour environ 12 000 ha en 2027 », indique son directeur général Étienne de La Grandière. L’originalité de Milpa est qu’elle sécurise le risque économique induit par la transition en ABC. « On garantit une marge opérationnelle de 370 euros/ha à l’agriculteur. Le contrat dure cinq ans, ce qui donne le temps à l’exploitant d’apprendre avec nous comment faire de l’ABC sur sa ferme, si à la fin du contrat il veut reprendre son autonomie », explique celui qui a co-fondé Milpa avec son frère.

Autre originalité de Milpa : pour sécuriser le revenu garanti des agriculteurs de son réseau, la société a créé son propre programme de crédits carbone et de crédits biodiversité, intitulé Crédits du vivant et vendus par le WWF. Ces crédits sont basés sur une méthode de mesure et remesure physique du carbone stocké dans le sol et de la vie des sols.

« Notre crédit carbone mesure-remesure peut rapporter à l’agriculteur 8 à 10 fois plus que les programmes carbone existants basés sur la modélisation (pratique déclarative). À ce tarif-là, un agriculteur peut envisager de ne pas travailler sa terre par obligation, pour la laisser reposer », estime Étienne de La Grandière.

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Omie, l’ABC dans les étals

Autre étape importante franchie pour l’ABC : l’arrivée du concept dans les étals. L’enjeu de la santé des sols a été identifié par la marque Omie (sauces chaudes, plats cuisinés, crackers) qui source ses trois principaux ingrédients (tomate, blé, sarrasin) de trois groupements et coopératives en « agriculture bio régénérative » ou ABC, indique Mirana Massard, responsable traçabilité et impact.

Lancée en février 2021, la marque consacre 1 % de son chiffre d’affaires à accompagner les agriculteurs dans des pratiques durables. Il y a deux ans, Omie a créé un « protocole de cinq ans » pour financer des analyses de sols chez ses partenaires déjà sensibles à l’ABC. « Notre valeur ajoutée c’est l’apport financier, car les analyses sont quand même très coûteuses : ça peut monter entre 400 euros et 600 euros par parcelle », explique Mirana Massard.

« On a fait une vingtaine d’analyses l’an dernier et on en fera une quinzaine cette année. » Les analyses permettent d’identifier les pratiques à mettre en place pour améliorer la fertilité (physique, chimique et biologique) des sols, et s’accompagnent de « restitutions » pour l’ensemble des adhérents.

Nuances de travail du sol

Mais la démarche d’Omie est unique. Faute d’autres valorisations en rayon, les résultats économiques, aléatoires, restent le principal frein au développement de l’ABC, même si les études en la matière sont encore à consolider.

En Normandie, des essais montrent que le « sans labour » peut donner de bons résultats économiques, mais pas tout le temps. Dans le cadre du programme Reine Mathilde dont elle faisait partie, la chambre d’agriculture régionale et ses partenaires ont expérimenté la bio « sans labour » pendant six ans, de 2019 à 2024.

Pour la rotation grandes cultures qui a duré huit ans, dont trois ans de prairie, ils ont calculé que la marge économique était meilleure en sans labour qu’avec labour les 2e et 3e années de cultures, mais pas au global de la rotation.

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« Les résultats économiques sont intéressants la deuxième et troisième année de culture de vente. Mais la marge est détériorée la première année à cause du nombre de passages mécaniques nécessaires pour détruire la prairie, et à partir de la 4e année à cause du salissement qui fait baisser les rendements », décrit le conseiller en agriculture biologique Thierry Métivier.

« Alors, faut-il passer complètement en sans labour ? Peut-être que oui, si on arrive à gérer le salissement avec plus de désherbage mécanique et en semant plus dense. Ou, peut-être qu’il faut profiter de l’année de destruction de la prairie pour faire un labour afin de diminuer le temps de travail et les charges en carburant. »

De son côté, le Civam bio 53 a observé l’absence de corrélation statistique entre le STIR et la marge directe. « Ça montre qu’on peut réduire le travail du sol en réduisant justement ce STIR sans impacter la marge », souligne Thomas Queuniet.

Dans cette quête de l’ABC, l’agriculteur doit s’y retrouver économiquement mais aussi humainement, soulignent les intervenants. « Le juge de paix, c’est de savoir si l’agriculteur est satisfait : est-ce qu’il préserve son sol qui est son premier outil de travail ? Est-ce qu’il maintient sa production d’année en année ? Est-ce qu’il résiste aux aléas climatiques ? Est-ce qu’il part en vacances ? », estime Quentin Sengers.

LM

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« Le semis direct ne doit pas être une fin en soi »

« J’entends souvent dire que le Graal de l’ABC serait le semis direct en bio : semer et récolter sans travail du sol et sans glyphosate, ça fait rêver, constate Quentin Sengers, coordinateur national de l’association Les Décompactés. Ponctuellement, cela fonctionne très bien, mais il y a encore trop d’échecs car on se trompe souvent de cible. Le semis direct ne doit pas être une fin en soi, mais une technique au service d’un objectif de production, tout en préservant son outil de travail numéro un, le sol. Les recherches scientifiques doivent permettre d’apporter des références agronomiques pour améliorer les techniques, en intégrant un maximum de semis direct, mais sans en faire un dogme ».

 


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