Dans un entretien accordé à Agra Presse le 12 décembre, la porte-parole de la Confédération paysanne ne retient pas ses coups contre la FNSEA, accusée d’avoir « trahi » les agriculteurs. Laurence Marandola s’inquiète d’une « forme de lassitude » des agriculteurs envers leurs syndicats.
Vous avez annoncé en septembre des listes indépendantes dans tous les départements. Est-ce bien le cas ?
Aujourd’hui, nous sommes dans la dernière ligne droite (les candidatures devaient être déposées au plus tard le 16 décembre, NDLR). La Confédération paysanne présente bien des listes partout, hormis une liste d’union dans les Landes avec le Modef – pour des raisons historiques – et en Corse entre la Via campagnola et la Mossa paisana.
Quels sont vos objectifs pour ce scrutin ?
Notre but est de progresser partout. Nous avons réuni nos têtes de liste la semaine dernière, soit 120 personnes. Tous les signaux sont encourageants, la dynamique enclenchée va dans le bon sens. Nous avons pu constater la motivation des équipes, leur renouvellement et une parité forte, souvent très largement au-dessus du tiers des candidatures. Un autre signal encourageant, c’est la hausse très significative des adhésions, à un niveau que l’on n’avait pas vu depuis longtemps. On approche les + 10 % d’adhésions sur un an. Sachant, que, lors des élections, la Confédération paysanne arrive en général à mobiliser bien au-delà du cercle de ses adhérents, avec un facteur parfois de un à quatre. Je suis confiante sur notre progression. Ce sera un scrutin très incertain, très ouvert. Contrairement à ce qu’on entend parfois, ces élections ne se résumeront pas à un duel FNSEA/CR.
Comment déclinez-vous votre campagne sur le terrain ?
On appuie sur les sujets que nous portons dans nos actions au niveau national : le revenu et les prix – encore et toujours ; l’accompagnement face aux aléas climatiques et sanitaires (assurance récolte, FCO, etc.) ; l’accompagnement de la transition écologique ; des paysans nombreux. Ce sont ces sujets qui mobilisent et inquiètent les paysans. À partir de maintenant, ça va se jouer beaucoup en départements, avec des cafés-débats, des réunions publiques, des « bétaillère tours », etc. Nous voulons aussi nous adresser aux abstentionnistes, parler aux productions qui souffrent comme la viticulture, les fruits et légumes ou encore l’élevage.
Votre syndicat est moins visible dans les médias ces derniers mois, pourquoi ?
C’est aussi une conséquence du traitement médiatique des actions des uns et des autres. Nous, nous n’organisons pas de défilé de gros tracteurs. En revanche, nous avons enchaîné les mobilisations en départements, avec plusieurs dizaines d’actions depuis septembre.
Les médias grand public semblent plus attirés par les actions radicales, notamment celles de la Coordination rurale…
Peut-être, mais quand nous remettons en cause les règles du commerce international, c’est aussi très radical ! Nous remettons en cause le système, les politiques publiques, les choix faits par les gouvernements successifs en cogestion avec les syndicats majoritaires. Cette remise en cause est aussi radicale. En revanche, nos modes d’action n’ont jamais consisté à murer ou incendier des bâtiments publics.
Le contexte des manifestations empêche-t-il de débattre sereinement des élections professionnelles ?
Nous, à la Confédération paysanne, nous sommes extrêmement attachés à avoir un débat serein sur le fond, sur nos propositions. J’aimerais d’ailleurs pouvoir débattre avec les présidents des autres syndicats, que ce soit sur le terrain ou au niveau national. Ce qui enlève de la sérénité et nous semble extrêmement délétère, c’est l’instrumentalisation des difficultés par certains dirigeants syndicaux, qui organisent des mobilisations en trois séquences.
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Vous faites allusion à la FNSEA et aux JA ?
Nous estimons que la FNSEA a trahi une grande partie des paysans. Ce que ce syndicat demande en matière d’aides Pac ou de fiscalité ne répond pas aux attentes des agriculteurs, ni même de leurs adhérents. C’est la FNSEA qui a poussé pour mettre très peu de moyens dans les éco-régimes, pour freiner la convergence des DPB et préserver les aides des producteurs de grandes cultures, ou encore pour refuser des aides couplées aux producteurs de fruits et légumes. En matière de contrôle des structures, la FNSEA a poussé pour des seuils d’agrandissement toujours plus hauts dans les SDREA (schémas directeurs, régionaux, NDLR), au détriment des fermes moyennes. Et, pour moi, la trahison la plus douloureuse, c’est l’attitude de la FNSEA sur les maladies professionnelles : elle a freiné la reconnaissance de certaines maladies professionnelles – en particulier liées aux pesticides – et a plaidé pour amoindrir les indemnités. Cette attitude entretient le déni sur les pesticides, c’est un coup de poignard dans le dos des paysans !
Sur ce sujet des pesticides, la FNSEA se rapproche-t-elle de la Coordination rurale ?
Le discours qui consiste à dire « laissez-nous faire » sur les pesticides, c’est une fuite en avant. Laisser croire aux paysans qu’ils peuvent tout faire, c’est une forme d’aveuglement, et ce n’est pas de nature à produire du revenu et à amorcer une transition pour le monde agricole. Ce positionnement nous semble extrêmement irresponsable.
Que vous disent les agriculteurs non-syndiqués que vous rencontrez ?
La différence par rapport à 2019, c’est que de plus en plus d’agriculteurs ne se sentent représentés par aucun syndicat. Je ne l’avais pas entendu à ce point lors des dernières élections. Pour moi, c’est une critique adressée avant tout à la FNSEA, c’est une véritable claque pour eux.
Craignez-vous une forte abstention ?
Ce qui nous inquiète, c’est qu’on observe une forme de lassitude des actions syndicales, ce qui doit amener les organisations syndicales à s’interroger. Une forte abstention, comme en 2019, ne serait pas un bon signal. Le manque de participation est aussi lié au fait que le mode de scrutin ne reconnaît pas le vote de chaque personne. La prime au majoritaire est si élevée qu’elle est de nature à décourager le vote et à empêcher le pluralisme. C’est pour cela pour que nous plaidons pour la proportionnelle intégrale.
Quelles sont vos propositions pour les chambres d’agriculture ?
D’abord, il faut que les chambres soient au service de toutes et tous, qu’elles accompagnent tout le monde. Nous, quand nous gagnons une chambre, nous laissons une place au bureau à tous les syndicats. Le système actuel crée un goulot d’étranglement : entre ceux qui sont élus et ceux qui ont le temps de s’impliquer et qui se déplacent pour les sessions, le bureau ne ressemble plus à rien en termes de démocratie. Par exemple, dans mon département, l’Ariège, nous avons fait 39 %, mais nous ne sommes pas au bureau. C’est pour cela qu’il faut la proportionnelle et davantage de parité dans les bureaux, au moins un tiers. Une session chambre, c’est très formel, le préfet et le directeur de la DDT sont présents, on prend la parole… Mais on n’a aucune prise sur le bureau, on n’a pas de compte-rendu, alors que c’est que là que s’arbitrent le budget, les grandes lignes de l’accompagnement… Or, tous les syndicats n’y sont pas représentés.
Quid des missions des chambres ?
Dans les chambres, nous agirons pour accompagner les transitions par la formation et les échanges, pour l’accès au foncier. Sur l’accompagnement technique et à la gestion d’entreprise, les chambres doivent amener des solutions concrètes pour plus d’autonomie des paysans. Elles doivent aussi fournir des services juridiques accessibles à toutes et tous, ce n’est pas le cas aujourd’hui avec des structures liées à la FNSEA. Enfin, les chambres ont un rôle pivot pour piloter un aménagement du territoire favorable à l’agriculture, porter des projets d’outils de transformation et de commercialisation.